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Full text of "L'art gréco-bouddhique du Gandhâra : étude sur les origines de l'influence classique dans l'art bouddhique de l'Inde et de l'Extrême-Orient"

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PUBLICATIONS 
DE LKCOLIÎ FRANÇAISE DEXTUÈME-ORIENT 



L'ART GRECO-BOUDDHIQUE 

DU gandhAra 

irUDE SUR LES ORIGINES DK L'INFLUENCE CLASSIQUE DANS L'ART BOUDDHIQUE 
DE L'INDE ET DE L'EXTRÊME-ORIENT 

PAR A. FOUCHER 



TOME II 

SECOND FASCICULE : L'HISTOIRE. — CONCLUSIONS 

AVEC 125 HXUSTRATIONS ET 1 PLANCHE 




PARIS 
IMPRIMERIE NATIONALE 



ÉDITIONS ERNEST LEROLX, RUE BONAPARTE, 28 



MDGGCGXXII 



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0.V/PA^^iO5Ç_ 



'^f Pourlb 






QUATRIEME PVUTIE. 

LHISTOIHE. 



CHAPITRE XV. 

LES OliKilM-S \)E I.KCOLE DU G.VNDHÂRA. 

Alix statues et aux bas-reliefs, sculptés dans la pierre de schiste 
ou modelés dans le mortier do chaux, ajoutez de très nombreuses 
monnaies, de rares intailles et quelques objets d'or, d'argent et de 
cuivre''' : vous aurez épuisé tout ce qui nous reste des productions 
de l'école indo-grecque du Nord-Ouest de l'Inde. Des fresques qui, 
nous dit Hiuan-tsangf-', couvraient à profusion les vantaux des 
portes et des fenêtres et les murs des couvents bouddhiques, le 
climat de l'Inde a eu depuis longtemps raison, et nous ne conser- 
vons aucun espoir d'eu retrouvei- jamais au Gandhàra le moindre 
vestige. Les grottes de l'Afghanistan, à défaut des tumuli de Bac- 
tres, nous en rendront-elles un jour quelques fragments? Ou faudra- 
t-il à tout jamais nous contenter, pour en prendre une idée du 
moins approximative, des plus anciens spécimens de |)eintures 
murales récemment découverts dans l'Asie centrale? C'est le secret 
de l'avenir. Pour I instant, il convient de rappeler une lois de plus 
que, dans nos collections de sculptures gandhàriennes, nous possé- 

''' On trouvera encore cjuelijues spé- logirnl Sitrveij of India, Animal Itcimit 

ciniens île poterie publiés par MM. J. H. ii)0'2-3, fig. ai et p. 180). 
Mabshali, et J. Pli. VoGEL à la suite de <^' Mém., 1, [i. 67; Records, I, p. 7A : 

leurs Excavations at Chdisadda (Arcliii'o- Travcis, p. i/t-. 

(;(\nnun. - 11. -jli 



L'auteur, se trouvant actuellement en mission sur le terrain 
de ses recherches, se réserve de publier ultérieurement un 
appendice contenant, outre un index général des deux volumes 
et un répertoire des principales œuvres de la sculpture gandhà- 
rienne, les corrections et additions reconnues nécessaires. 



/iO"2 LKS ORIGINES DE L'ECOLE DU GANDH\RA. 



dons seulement les débris mutilés d'un des deux grands tronçons 
(le l'art indo-grec • 

Parenthèse sur la peinture. — On ne saurait douter, en effet, 
que le répertoire des peintres n'ait été au moins aussi étendu et 
aussi varié que celui des sculpteurs; et rien d'ailleurs ne prouve 
que plus d'un de nos artistes n'ait manié tour à tour, et avec la 
même aisance, le pinceau, le ciseau et l'ébauchoir. Assurément il se 
marque chez les vieux traités de discipline une tendance déjà toute 
puritaine — ou, si l'on préfère, toute musulmane — à prohiber 
les représentations d'hommes ou de femmes pour ne tolérer sur les 
murs des cellules monastiques que de simples motifs décoratifs : 
mais un passage du Lolus de Ja Bonne Lot prouverait clairement, 
s'il en était besoin, qu'artistes et donateurs n'avaient pas reculé 
devant la figuration du Maître lui-même C. Bien d'autres témoi- 
gnages écrits nous entretiennent d'images de piété ou de scènes de 
légende : seulement c'est ailleurs qu'au Gandhara que nous devons 
en chercher la confirmation figurée. Pour rencontrer une de ces 
fr Roues de la transmigration n qui, selon le Dmjâvadâna, étaient 
reproduites sur la paroi du vestibule à Tontrée de tous les monas- 
tères, il nous faut descendre jusqu'au fragment qui en subsiste 
encore sous l'une des vérandas d'Ajantâ (-1 De même, nous avons 
dii attendre les fouilles heureuses de Sir Aurel Stein dans les 
parages désertiques du Lob-nor pour retrouver un redet du pathé- 
tique tableau représentant le Viçvantnra-jdiaka, que Song Yun a 
•mcore vu au Gandhara et qui, nous assure-t-il, arrachait des 
larmes même aux barbares '''. Mais c'est l'une des trouvailles faites 
])ar MM. Griinwedel et von Le Coq sous les décombres des temples 



''' Cullavngga, vi. 3, d; Lolus de la ''' M.-A. Stein, Riiiiis oJ désert Calhay, 

/)'o«J!e Lo/, li;i(l. Biinoi F, p. .33, si. 85. 1, f\g. i/iG-i'^y. — SoNr, Yit\', Irad. 

'- Cf. t. I, p. aGô , pour tes référentes Ed. Chavanxes. dans te liiilhilii ilo l'Ecole 

(lire naUirellenienl h la ligne 19 Tdonze- française d'Exlrèmc-Orienl, lit, p. h-io , 

au lieu de rrliuil'î). ou Béai., Ihiddlilst Records ofthe llcs/eni 



LES ORIGINES DE L'ÉCOLE Di: (lANDIÙRA. 'i03 

du Turfan, qui nous apporte peut-être la vérification de toutes la 
plus inattendue. Hiuan-tsang nous raconte en passant qu'il y avait 
sur le côté Sud de l'escalier Est du atùpa de Kaniska, près de 
Pèsliawar, une image peinte du Buddha, naturellement haule de 
seize pieds*'', et qui présentait cette particularité de se scinder en 
deux au-dessus de la ceinture. Bien entendu, sur ce cas extraordi- 
naii'e une légende s'était greffée. Un peintre, racontait-on, à qui 
deux pauvres donateurs avaient payé chacun une pièce d'or, n'avait 
exécuté qu'une seule figure sur leur double commande; et comme 
ses clients en demeuraient un peu interloqués, soudain le torse de 
l'image se dédoubla miraculeusement pour la justification de 
l'artiste et l'exultation des fidèles. On eût peut-être découvert sans 
trop de peine à ce phénomène arlislique une explication plus 
rationnelle : la plus simple paraît d'admettre qu'après la réfection 
des peintures qui décoraient la paroi gauche de cet escalier, la 
partie supérieure d'une ancienne image avait reparu par tran.spa- 
rence sous le nouveau badigeon. Mais peu importe : le point inté- 
ressant est que sur les bannières qui pendaient jadis aux voûtes 
des temples du Turkestan et qui se sont conservées jusqu'à nous 
sous une couche protectrice de terre, on a déjà retrouvé deux 
reproductions de l'image miraculeuse de Pêshawar avec son double 
corps enté sur une seule paire de pieds'-). 

On ne risque donc pas d'exagérer — ce clioix d'exemples con- 
cordants le prouve — ni l'importance locale de la peinture gandhâ- 
rienne, vu que son œuvre comportait, au même titre que celle de 
la sculpture, des décors, des scènes légendaires et des images; ni 
non plus son influence au-dehors, puisqu'elle a été imitée jusque 
dans ses bizarreries et, pourrait-on dire, ses verrues. On ne sau- 
rait non plus trop regretter sa totale destruction. Se serait-elle 

World, I, p. cm. — Le \ içvanUiru-jd- contrées occukiilales , I, p. iio ou Biid- 

lalca est également rej)résenlé dans la dliisl Records of llie Western World, I, 

grotte XMl d'Ajantà. p. 102. Une des images du Turfan a 

''' Cf. t. II, p. 3h\. été puliliéu [lar Von Le Coq, Cliotscho, 

''' lIlUAN-TSANO, ]Iêmoires sur Ici pi. '10 a. 



AO^i LES ORIC.INES DE L'ÉCOLE DU GANDHARA. 

bornée à nous dmiiier, avec quelque chose de plus familier et de 
plus vivani, lo pendant en couleurs de nos pierres sculptées, que 
cet élément de comparaison nous eût été des plus précieux. Mais 
nous avons des raisons de croire qu'avec elle nous avons perdu 
mieux encore : au point de vue artistique, de ^éritables chefs- 
d'œuvre, supérieurs aux meilleurs bas-reliefs; au point de vue 
historique, de non moins irremplaçables lumières sur les origines 
mêmes de l'école. Quand on constate le rôle considérable que la 
i)einture a joué dans l'adaptation de l'art antique aux besoins spé- 
ciaux du Christianisme, on ne peut s'empêcher de se demander si 
ce n'est pas également le pinceau libre et prompt des peintres hellé- 
nistiques qui a le premier ménagé la ti'ansition nécessaire entre le 
répertoire classique et l'imagerie particulière du Bouddhisme. Les 
sculpteurs, toujours plus routiniers et lents à s'émouvoir, n'auraient 
fait, dans cette hypothèse, que repuendre en matériaux plus du- 
rables les créations des peintres indo-grocs, si bien que nous ne 
connaîtrions guère que de seconde main l'objet direct de nos 
études. Imaginons, pour préciser les idées, une situation analogue 
à celle où nous nous trouverions si les peintures des Catacombes 
étaient perdues et que nous n'ayons conservé, comme premiers 
spécimens de l'art chrétien, que les sarcophages du m" siècle. Ces 
considérations peuvent expliquer tantôt nos tâtonnements et nos 
incertitudes, et tantôt, au contraire, l'assurance avec laquelle nous 
avons tout de suite établi le catalogue du répertoire et la formule 
quasi immuable de chaque sujet!') : elles doivent assurément peser 
d'un poids très lourd sur la suite de notre enquête historique. Nous 
atteindrons vraisemblablement , à l'aide des documents dont nous 
disposons, un état assez voisin des débuts de l'art gréco-bouddhique : 
mettons-nous bien dans l'esprit la possibilité — et même la vrai- 
semblance — que la disparition de son œuvre peinte nous dérobe 
à jamais la période initiale de ses essais. 

''' ce. iiolniiiiiiciil I. Il . |i. ;5'iB cl 370 et. iiii coniraiic, l. I, ji. (joi el 61 7. 



LES ORIGINES DE L'ÉCOLE DU GANDHARA. 'lOÔ 

Objet et plan de notre enquête historique. — Ceci bien eiileiidii, 
il va de soi que le plus zélé des archéologues ne peut utiliser pour 
ses recherches que ce que les fouilles ont rendu; et, par suite, 
notre tache se trouverait terminée si, dès la première ligne, nous 
n'avions promis d'étudier lécole du Gandhâra non seulement dans 
son œuvre, mais encore dans ses origines et dans son influence : 
c'est l'engagement qu'il se fait lcm[)s de Icnir. 11 peut sembler 
qu'un exposé en bonne et due forme aurait dès l'abord traité le 
premier de ces deux points. Mais la meilleure méthode n'est pas 
toujours de commencer par le commencement. En abordant un 
sujet encore mai débrouillé, il nous a paru plus sage de faire 
connaissance avec les monuments, dont bon nombre étaient 
encore inédits, avant de nous livrer à aucune considération histo- 
rique sur leur compte. On ne nous en blâmera pas. Assurément 
notre travail demeurerait incomplet si nous ne tentions à présent 
de suivre, autant que faire se peut, l'évolution de l'école depuis 
ses premiers débuts jusqu'à son ultime décadence : car, pas 
plus qu'aucune autre manifestation de l'activité humaine, elle 
n'a échappé à cette fatale loi. Mais déjà l'on devine que les ré- 
sultats raisonnes auxquels nous a conduits l'examen- de l'œuvre 
vont singulièrement faciliter notre enquête historique, ne serait-ce 
qu'en délimitant exactement son objet et en déterminant à l'avance 
son plan. 

S'il est une conclusion qui soit revenue comme un refrain à la 
fin des trois premières parties de cet ouvrage, c'a été la constata- 
tion du caractère composite, mi-grec et mi-indien, de l'école du 
Gandhâra : ce sont aussi les raisons historiques de ce double aspect 
qu'il nous faudra d'abord rechercher ou, plus simplement, coor- 
donner. Qu'on ne se méprenne pas en effet sur les intentions du 
présent chapitre. 11 ne s'agit nullement pour nous de découvrir 
s'il s'est produit en un temps et en un lieu, entre l'hellénisme et 
l'indianisme, un contact suffisamment intime et prolongé pour être 
fécond. Nous considérons que la preuve matérielle de ces relations 



/lUG LHS olilGlM'S 1)K L'ÉCOLE DU tIANDIlÀin. 

vient d'être ainplenieut fournie par les sculptures ijui en ont été 
le plus durable i'ruit. Ne posséderions-nous aucun autre témoi- 
gnage, le lieu même de leur trouvaille serait-il incertain, qu'elles 
suffiraient à démontrer — point lumineux flottant dans le noir 
des siècles, ou point noir errant sur le blanc des cartes — la ren- 
contre des deux grandes civilisations de notre antiquité indo-euro- 
péenne. Mais le cas n'est heureusement pas aussi désespéré, bien 
loin de là! Nous savons en gros où la fusion s'est faite, nous savons 
même à peu près quand : nous n'avons qu'à en préciser dans 
la mesure du possible la date et l'occasion. En d'autres termes, il 
reste seulement à élucider les conditions générales qui encadrent, 
situent et relient au mouvement général de la civilisation de 
l'Ancien monde le fait particulier, et en soi bien établi, de l'art 
indo-grec. Patiemment, pièce à pièce, à l'aide dune mosaïque de 
fragments détachés, nous avons tant bien que mal construit notre 
sujet : il ne s'agit plus que de lui donner un fond et une atmosphère. 
Ce faisant, nous nous garderons de dévider — érudit à peu de frais 
— toute 1 histoire de l'Asie antérieure aux siècles qui ont précédé 
et suivi le début de notre ère. Gomme tout à l'heure nous ne pen- 
sions rappeler de la mythologie du Bouddhisme ou de la biographie 
du Buddha que ce qui importait à l'interprétation des monuments, 
nous nous elTorcerons à présent de ne retenir, parmi les faits 
d'ordre religieux, politique ou économique, que les plus significa- 
tifs et ceux qui intéressent directement le développement de l'arL 
Aussi bien les manuels ne man(|uent plus désormais, auxquels 
renvoyer le lecteur'-). Dès que nous relevons nos yeux, jusqu'ici 
obstinément penchés sur les fouilles gandhâriennes, c'est pour 
nous apercevoir que notre petit enclos de spécialiste se trouve sur 
l'une des grandes voies de l'histoire. 



O" 



'"' Cf. t. I, p. io-'ia. Oxford. 1908V — Mentionnons encore, 

'"' Citons noianiineut le cleniiei' et le à la dernière heure, i'eseellent petit livre 

plus commode de tous : Mncenl A. de E. J. Rapson. Aiicienl Imita (Cam- 

Smith, F.arlij Ilislori/ of Indiii i-i' éd. liridjje, i()ii). 



LE BOl DDIllSMK AU CANDHARA. 



S 1. Le BoUDDHISiME AU GaîSDHÀRA. 

A quel moment les circonsbiices histoiiques ont-elles rendu 
possible et même naturelle la naissance, dans la région IVonlière 
(lu Nord-Ouest de Tlnde, des hybrides créations de l'école indo- 
grecque? La première préoccupation d'un Européen, devant une 
pareille question, c'est (on peut le gager sans crainte) de se de- 
mander comment Tinflneuce belléni(|ue a réussi à par\enir jus- 
qu'aux bords de l'Indus. On nous permettra d'insister, selon notre 
habitude, sur l'autre point de vue, et de l'aire observer que, pra- 
tiquement, le Gandhàra nest guère moins éloigné des bouches du 
Gange bouddhique que de celles de lEuphrate hellénisé. Dès 
lors, les deux éléments composants de nos sculptures ont dû éga- 
lement venir 1 un au-devant de lautre et parcourir en sens inverse 
à peu près le même chemin. Pour rendre compte de l'apparition 
des œuvres gréco-bouddhiques, il est aussi nécessaire de vérifier 
la pénétration de la religion bouddhique que celle de Tai't grec 
dans le pays qui devait être le théâtre de leur union; et c'est même 
par là — si du moins la forme doit céder le pas au fond — qu'il 
conviendra de commencer notre enquête. 

La coMVEnsioN. — A 1 heure actuelle, non seulement le Gandhàra 
n'est plus bouddhiste : mais il est plus qu'à moitié afghan de race 
et iranien de langue, en même temps que musulman O. Au plus 
haut que nous puissions remonter dans l'histoire, le pays ne faisait 
même pas politiquement partie de l'Inde. Hérodote est d'accord 
avec les inscriptions des Achéméuides pour incorporer les ctGan- 
darioin à l'enqMre perse : peut-être y avaient-ils été annexés par 
Cyrus dès le milieu du vi'' siècle avant notre ère. On conçoit aisé- 
ment que ce territoire ait toujours été contesté entre les deux 

<'i Cf. 1. 1,1). 11. 



/i08 l,KS ()lili;i\i;s l)K l.l'COLK 1)1 (1 \,M)II \i; A. 

mondes, ii'iiiiicii cl iikIkmi. \ liinixéc; (rAlcxamlic riinliis, ;issiire 
Strabon, Iriir servait encore de IVoiitière. C'est Séleucos qui, après 
une infructueuse tentative d'invasion, aurait cédé on 3u3 a\ant 
notre ère une grande partie de TAriane au premier empereur histo- 
ri([ue de Flnde, ce Candragnpta (|ue les Grecs appellent Sandra- 
collosf'. Dès lors la Gandaritis lit partie des vastes possessions des 
Mauryas. Peut-être fut-elle à ce moment rattacliée à Taksaçilà, la 
grande et riche ville de commerce et d'études que certains témoi- 
gnages placent, par une sorte de réciproque, te dans le l'oyaume 
de Gandhâra'-' -n. L'humeur indépendante de ces marches lointaines 
est un molif dont jouent constamment les contes. Bindusâra, le 
fils et héritier de Candragupta, aurait successivement envoyé 
ses deux fils, Açoka et Sushna, pour réduire des rebellions de 
Taksaçilà : et Açoka à son tour — quand, selon le procédé 
resté en hoimeur dans l'Inde jusqu'à la fin de la dynastie mo- 
ghole, il se fut débarrassé de ses frères et emparé du trône — 
aurait chargé de la môme tâche le plus aimé de ses fils. C'est 
pourquoi Fa-hien a soin de noter que le Gandhâra était ttle pays 
dont Dharmavarddhana, le fils d'Acoka, fut gouverneur ■». Ce 
Dharmavarddhana est resté célèbre dans la légende sous le sur- 
nom de l'oiseau kitndla que lui avait valu la fatale beauté de ses 
yeux : aussi Hiuan-tsang est-il au fond d'accord avec son précur- 
seur quand, de son côté, il attribue à Kunàla cfle gouvernement 
de Taksaçilà P) T. 

Que tout dans ces récits ne soit pas de pure fantaisie, nous avons 
au moins une raison sérieuse de le penser. On sait que, soucieux 
de faire régner l'ordre moral dans son vaste enqjire, Açoka a pris 
soin d'afficher un peu partout, gravées sur des parois de rocher 
assez grossièrement épannelées ou sur des piliers merveilleusement 

''' Cf. BoiciiiÎ-Leclercq, liisloirc îles ^ tnid. dunsl}Ln\oi:i, /»/)W((f(iu)i, p. 862, 

Séleucides (Paris, 1918), ji. ag. 363 et io5). — Fa-hien, ch. x; Hikan- 

"' JdiaJîu . n° ii'}i el piissim. tsang, Biiddhist Becords of ihe ]] cstern 

Divynviiddim, p. 871, 872 cl 607 World, I, p. 189 et suiv. 



LE lîOUDDHlSME AU GAN1)1I\R\. '.09 

polis, des piocKiniatioiis où il recominandail à ses peuples la pra- 
tique de la vertu. Or deux de ces inscriptions ont justement été 
retrouvées, l'une au cœur même du Gandliâra, près du village 
actuel de Shàhbàz-Garlu (le Po-lou-clia des pèlerins chinois), et 
l'autre dans son voisinage immédiat, mais sur la rive opposée de 
rindus, à Mansehra, un peu au Nord de Taxile. Ces deux authen- 
tiques épaves des curieux Imds sur pierre du royal prédicant pré- 
sentent un caractère commun et qui sulTit à les distinguer de toutes 
celles qui ont survécu par ailleurs dans le reste de l'Inde, des 
sources du Gange au Maison r et du Goujerate à l'Orissa : elles sont 
les seules à être écrites de droite à gauciie et à employer, au lieu 
de la hrâhmi indienne, une variété de l'alphabet araméen, connue 
sous la dénomination quelque peu conventionnelle de kharosthi, 
et apparemment introduite dans les provinces riveraines de 
l'indus, au temps de la domination achéménide, par les scribes 
à la solde des satrapes perses^. Le détail esta retenir: peut-être 
n'est-il pas non plus indifférent de faire une autre remarque. Ces 
deux inscriptions s'accordent à mettre eu vedette, la première 
en lui attribuant un Idoc spécial, la seconde en lui alniiidonnant 
toute une face du rociier, le douzième des treize ou quatorze 
édits, celui justement qui recommande aux sectes une récipro(jue 
tolérance (-'. Cette précaution s'accoiderait bien avec le fait que 
la région venait seulement de s'ouvrir à la propagation de la foi 
bouddhique. 

S'il ne subsiste aucune incertitude sur le statut politique de 
l'Inde du Nord-Ouest pendant la première moitié du m'' siècle, il 
est en revanche fort douteux que la Bonne Loi y eût déjà pénétré. 
On n'entrevoit pas, à travers les récits des historiens d'Alexandre, 
que celui-ci ait rencontré dans le Penjâb de véritables hhiksii. De 



'■' Celle llléorie , due à M. Clerraont- Surveij oj India, Ann. Rep. ujt'i-iô, 

Ganneau , a éld récemmeufconfinnée par p. 20 ). 

la (]i''cotiverle à Talisaçilà (l'un fiagmeiit '■' Cf. Epigr. Indira, 11, p. '1/17, et 

(J iiiscii|itioii araiiiéeiiue [Arcliœiiloylcdt Ind. AiUiij., \l\, 1910, p. 43. 



410 LES ORIGINES DE L'ÉCULE UL GANDHÀBA. 

leur côté les historiens du Bouddhisme se résignent à admettre 
que, pendant les deux siècles qui suivirent le Nirvana, la conimu- 
nanlé resta confinée dans le bassin moyen et inférieur du Gange, 
plus occupée, semblc-t-il, de ses divisions intestines que sou- 
cieuse de propagande ('). Ge serait le zèle impérial d'Açoka (jui 
l'aurait définitivement lancée à la conquête de Tliide. On sait 
en clïet comment la manie réi'ormatrice du souverain, apiès 
s'être d'abord contentée de prêcher une sorte de morale neutre à 
l'usage commun de tous les honnêtes gens et de prescrirai des 
mesures philanthropiques d'une portée générale, prit avec les an- 
nées une allure de plus en plus confessionnelle et sectaire, 
et aurait même fini par tourner à l'inquisition. Le résultat le 
plus connu, comme le plus elficace, de cette tendance nouvelle 
lut l'envoi, hautement proclamé dans le XIII" édit sur roc, de 
missionnaires bouddhiques, tant au dedans de la péninsule qu'au 
dehors. Or pour Açoka, si l'on en juge par les termes de son 
V*^ édit, les Gaiidhàras étaient encore à évangéliser au même 
titre que les Yavanas, les kambojas et les autres nations-fron- 
tières. Qu'ils l'aient été sous son règne même par l'apôtre Ma- 
dhyânlika, du même coup que le Kaçmîr et à la même époque 
que Geylan, cette tradition, telle qu'elle nous a été transmise par 
les chroniques singhalaises, est en soi des plus vraisenddables. 
Elle gagne encore en autorité quand on s'aperçoit que les témoi- 
gnages tibétains et chinois sont en définitive d'accord avec elle'-': 
car s'ils ont imaginé de faire de Madhyàntika un disciple d'Ananda, 
cela ne les empêche nullement de le placer a cent ans après le 
Nirvana n, c'est-à-dire, dans leur système chronologique, au temps 
même d'Açoka. 

''' Cf. Kern, Maniial. p. iilj. portés par Hiuan-tsang. Buddhist Records 

(^' Telle est aussi l'opinion lie M. IvERN, 0/ ihe \]estc\-ii U orld . 1, p. i/if) et 

Histoire du Houddhismu dans l'Inde, H, TâranÂtha, p. 12. placent le l'ait eiii- 

p. 204-265. — Cf. RocKiiiir. , The Life quante ans pins tôt afin de iliminner 

of llie Biiddliii iind tlip earli/ lii.tlorii of liis d'autant rinlervalle qui le séparait du 

Order, p. 1G6 et suiv.; les récits rap- Nii'vâija. 



LE BOUDDHISME AU GANDHÂRA. 411 

Nous ne risquons donc pas de nous ti'omper beaucoup en assi- 
gnant les débuts de la conversion de IV Inde du Nord n au milieu 
du ni" siècle avant J.-G. : a Depuis cette époque jusqu'à nos jours, 
pouvait-on écrire an v^ siècle de notre ère, le Kaçniîr et le Gan- 
dhàra resplendissent de robes jaunes et sont par-dessus tout dévots 
aux trois joyaux (•'.Il Les relations des pèlerins chinois nous con- 
firment l'une après l'autre cette antique prospérité de la Bonne Loi, 
encore llorissante pour Fa-hien (v*^ siècle), déjà chancelante pour 
Song Yun (vi* siècle), presque passée à l'état de souvenir pour 
Hiuan-tsang (vn^ siècle), quelque peu restaurée lors de la venue 
de Wou-k'ong (vni'= siècle) : car (il est bon de le spécifier dès à 
présent) le Gandhâra, sitôt converti, allait rester jusqu'à l'invasion 
des Musulmans l'une des terres d'élection du Bouddhisme. A ces 
témoignages tardifs nous pouvons ajouter celui, plus ancien, d'Açva- 
ghosa'-'. En ce qui concerne l'époque même de nos sculptures, 
nous n'avons qu'à nous en fier à nos propres yeux. Assurément 
nous ne prétendons pas retrouver sur nos monuments des tableaux 
d'histoire représentant le triomphe local de la Bonne Loi, ni voir, 
par exemple, avec Cunniiighnm, dans la scène où nous avons 
appiis à l'econnaitie rextinction du bûcher du Bienheureux 
(fig. 290 a, 298 h, 299 rt), "Aa victoire du Bouddhisme sur le 
culte du feu(-^)r. Mais pour nous en tenir aux plus prudentes géné- 
ralités, dès l'Introduction de cet ouvrage, nous n'avons su ce qu'il 
fallait admirer le plus, de la multitude des ruines ou de la profusion 
des sculptures qui les décoraient'''. Que cette double constatation 
sulfise à attester le grand et durable succès de la doctrine au Gan- 
dhâra, nul n'en disconviendra sans doute. 11 est vrai que, récipro- 
quement, le nombre et la richesse de ces fondations religieuses 
seraient inexplicables sans une exceptionnelle lloraison de dévotion : 

'■' j1/rt/irtï'«Hisn, XII, 28; riutroiliu-tiou ''' Sùtnilaiikdra, trad. Ed. Huber, 

de la S(imanla-i>(is(idikd de Buddliaghosa |). 8. Cf. plus bas, p. il 8. 
i^Vinaya Pitakam, éd. H. Oldenbero, '^' Paiijnb Gaiette, Suppl., a'i juil- 

III, p. .3i5-3iG) s'exprime à peu près lel 187.3, p. 636. 
dans les mêmes termes. '"' T. I , p. 1 1 et a 1 . 



'il2 LES ORKMNES DE L'ÉCOLE DU GANDIliin. 

cl, ainsi Ton lùiiira j)as été f'àclié, IVit-ce même en devançant nn 
pou les temjJH. d'entendre confirmer celle-ci d'autre source. 
(Juand enfin ces confirmations nous apporteiil en plus des préci- 
sions, et (ju'elles nous apprennent, par exemple, (jue la secte 
anciennement dominanle au Gandhàra était celle des Sarvasti- 
vadinst'', elles n'en sont que davantage les bienvenues : car elles 
achèvent de nous rassurer sur le choix des textes que nous avons 
pris pour guides en même temps qu'elles justifient tout le parti 
que nous en avons tiré. Peut-être même quand, grâce aux 
sinologues, nous serons devenus plus familiers avec les idées et 
les usages de cette secte, reconnaîtrons -nous à plus d'un trait 
précis sa marque particulière empreinte sur nos sculptures. Déjà 
nous avons eu l'imjjression que le rùle considérable attribué à 
Vajrapàni par les bas-reliefs gandhàriens n'était pas sans rapport 
avec sa popularité locale'^'. Il semble également qu'un détail 
constant des images du Buddha copie une pratique spéciale aux 
Sarvâstivàdins. Si Ton en croit le témoignage (il est vrai bien 
tardif) de \i-tsing, ceux-ci étaient les seuls, parmi les quatre 
grandes écoles primitives, qui eussent coutume de couper droit le 
bord inférieur de leur vêtement de dessous : or telle est aussi, 
comme nous l'avons vu('', la mode adoptée par les statues indo- 
grecques du Bienheureux et propagée avec elles dans le reste du 
monde bouddhique. 

L'acclimatation des légendes. — Un autre fait, des plus signifi- 
catifs, que nos sources nous révèlent, c'est que les missionnaires 
bouddhiques n'ont pas seulement importé au Gandhàra des idées 
et des pratiques pieuses : ils ont encore réussi à y acclimater des 

''' Cf. t. II, p. 876. encore, avec ce dernier, attribuer aux 

''' Cf. t. H, p. 62. Sarvàstivâflins l'habitude de se draper à 

''' Voir t. il, p. 3ii, et Yi-tsing, larges plis, et les amples draperies de 

A Record of ihe Biiddhisl religion, p. 6 la snitghnti gandliàrieune jjroct^deraienl- 

et 7; cf. A. BiBTii, dans Journal des elles pour une part de l'observation di- 

Savanls, sept. 1898, p. 523. — Faut-il recte des moines indigènes? 



LE BOUDDHISME AU GANDHÀRA. 413 

léjjeiides el à y créer des pèlerinages. Nous avons déjà dit comment 
les voyageurs chinois y avaient trouvé transplantés quantité de 
contes édifiants évidemment originaires de l'Inde centrale O. 
Quelques-uns visent des interventions du Maître en personne : 
d'après les moines du cru ce n'était plus près de Ràjagiiha, c'était 
à une étape au nord de Puskaràvatî — là même où les vestiges de 
celte superstition subsistent encore aujourd'hui''^' — que le Bien- 
heureux avait converti la terrible ogresse de la variole. Il seniljle 
d'ailleurs que ces tournées (fût-ce par la voie des airs!) du Biiddha 
dans l'Inde du Nord-Ouest, si loin du théâtre ordinaire de ses 
prédications et de ses miracles, cadraient trop mal avec les données 
connues de sa biographie pour rencontrer dès l'abord beaucoup 
de créance. On se rabattit de préférence sur les innombrables 
vies antérieures au cours desquelles il avait mis le comble à 
toutes les perfections. C'est ainsi que les résidants des divers cou- 
vents voisins de Sliàhbàz-Garhî s'étaient partagé, en les adaptant 
fort heureusement aux accidents pittoresques du paysage, les 
divers épisodes du roman de Viçvantara, ce monomane de la 
charité : le tour avait même été si élégamment joué que Song 
\un applique de bonne foi au site gandbàrien les descriptions des 
saintes écritures'^). D'autres monastères s'étaient pour ainsi dire 
spécialisés, soit dans la louchante histoire du jeune ascète Çyàma, 
seul soutien de ses parents aveugles''', soit dans la galante aven- 
ture du n'si Kkaçrifiga, que les séductions d'une courtisane rédui- 



''' T. I, |i. lu. Il laul |ieiil-èUe faiie 
exception pour la frsoiimission d'Apalàla- 
cjui dut t'tre créée sur place (t. I, p. 5/i/i 
et suiv. ) et n'est d'ailleurs que le démar- 
([uage d'une légende bjinale. Cf. J. A.. 
nov.-déc. 191 'i , ]). 5 12. 

•'' T. II, p. 1.34. — Signalons (ju'ou 
a également relevé au (îandliàra ou dans 
son voisinage immédiat de cuiieuses sur- 
vivances de traditions ljouddlii(|ues, pen- 
dant oral ou littéraire des ruines de 



pierre, telles que la renconire du Bodlii- 
sallva et du cadavre (.So/hc curmil l'iixliiit 
Fulk-slorks, dans les Mcmoirs de la S. k. 
du Bengale, VIII, p. 397) ou le sacrifice 
de sa chair par le roi des Ç.ibis (1/«h, 
Xni,n°2,rév. igi.'i,p. 18-19). 

•'' T. I, p. 283 et suiv. — Song Yun, 
trad. Ed. Chavannes, dans le Bulktin de 
l'r.cole française d'Eœlrème-iJrient, III, 
1903, p. 4i3. 

'*' T. I, p. 279 et suiv. 



',!', LES OlilCINKS I)K L'I'COLE DU C.ANDHARA. 

sirent au rôle de bêle de somme ('': toutes deux avaient été égale- 
iiR'iil transportées, par l'opération magique de la foi, des pentes 
haditionnelles de l'Himalaya central jusqu'au pied des collines du 
Nord-Ouest. Il serait inutile de multiplier les exemples, d'autant 
que tous ces curieux transferts nous sont déjà connus : mais 
peut-être en saisissons-nous mieux à présent la portée, et pouvons- 
nous en tenter l'explication (pi'au début nous nous étions bornés 
à promettre. 

La première qui se présente à l'esprit est d'incriminer l'astuce 
des moines, toujours prêts à spéculer sur la superstition populaire. 
Mais cette raison à la Voltaire ne sufTit plus, depuis qu'on s'est 
aperçu que les faits sociaux ne sont pas susceptibles d'une explica- 
tion aussi simpliste. La mendiante rapacité de la communauté est 
une cliose, et la crédulité complice des fidèles en est une autre : 
nous avons autant besoin de celle-ci que de celle-là pour justifier 
non seulement l'idée, mais encore le succès de l'opération. Cela 
donne à penser qu'elle ne fut pas le résultat d'une escroquerie 
ouverte. Remarquez d'ailleurs qu'à moins d'admettre une mise 
générale à l'encan des jdtaka et leur marchandage entre les monas- 
tères de la contrée, aucune explication de cet ordre ne pourrait 
rendre compte de l'installation de telle ou telle légende en tel lieu 
plutôt (pi'en tel autre. A fait particulier il faut une cause spéciale : 
en voici une que suggère l'étude des monuments figurés. Le pis 
qu'il faille admettre comme point de départ de la théorie, c'est 
que les choses se soient passées le plus naturellement du monde. 
Le pays se convertit, les couvents s'élèvent près de toutes les grosses 
bourgades, des donateurs chargent des artistes de les décorer, 
ceux-ci empruntent leurs sujets à la légende bouddhique : tout cela 
va de ci''e. Imaginez à présent que tel tableau ou telle sculpture 
soit un chef-d'œuvre particulièrement réussi et devienne l'orgueil 
et le joyau de la galerie d'art religieux qu'était chaque monastère : 

<'> T. II, p. 269. 



LE BOUDDHISME AU GANDHÂRA. MS 

011 conçoit qu'il conslituo en même temps comme le noyau d'une 
cristallisation locale de la légende. C'est d'abord le site qui tirera 
son nom du titre de cette œuvre d'art, en attendant que la h'-gende, 
sujet de cette dernière, soit censée avoir eu pour théâtre le site'''. 
Notez qu'en l'espèce il ne s'agit presque exclusivement que d'inci- 
dents des vies antérieures du Maître, dont personne (et pour cause) 
ne savait au juste oij ils s'étaient passés. Comptez enfin et surtout 
sur l'ignorance crasse et la soif d'édification des envahisseurs bar- 
bares, sinon des moines eux-mêmes, pour mettre le sceau définitif 
à une transplantation qui flattait à ce point leur amour-propre. 
Rien n'empêche par ailleurs d'admettre qu'on ait encore renchéri 
dans la suite sur l'identification convenue, soit en soulignant à 
j)laisir les détails topographif|ues, soit en développant intentionnelle- 
ment dans le même sens la décoration du sanctuaire. Mais pour 
déclancher le mécanisme de ces acclimatations, nous ne voyons pas 
pour l'instant de prétexte plus plausible à proposer que le prestige 
établi d'une image. Et que tout dans cette théorie ne soit pas pure- 
ment chimérique, nous en possédons au moins un indice. C'est un 
fait historique qu'un tableau célèbre, représentant la sublime et 
cruelle charité de Yiçvantara , se trouvait dans un couvent voisin 
de Shàhbàz-Garhif'-'. Deux alternatives s'oflVent : ou bien il a été 
peint tout exprès pour justifier après coup la localisation de la 
légende en cet endroit, et, en ce cas, cette localisation môme 
demeure inexpliquée; ou, au contraire, il a été exécuté sans inten- 
tion préconçue, parce qu'il fallait bien peindre quelque chose 
d'édifiant, et c'est la renommée du tableau qui a favorisé l'identifi- 
cation du couvent avec le site de la légende. Dans cette hypothèse, 
non seulement cette identification devient intelligible, mais le cboix 
même par l'artiste d'un sujet courant du répertoire ne réclame de 

'"' Ncpounaitontroiiveiuii fonilcniPiit •■' Cf. l. II, p. 'loa.tl va dr soi ijuc ce 

analogiieà la tians|ilaiilation(lf]>liisfriiiie tableau peut avoir rcni[)laci' une repré- 

légpnrle cliiélienne, par ex. au curieux sentatiou plus ancienne delà même scène: 

transfert d(> Lazare de Béllianie et des mais alor-: notre raisonnement vaudrait 

Saintes Maries, de Palestine en l'i-ovence? pour celle-ci. 



'lie. LES ORIGINES DE L'ÉCOLE DU GANDHÂRA. 

son côté aucune justification. En d'autres termes, des deux explica- 
tions possibles, la premièi-e reste boiteuse et la deuxième retombe 
sur ses pieds : que le lecteui' choisisse. 

La seconde terre sainte. — Quoiqu'il advienne de cette théorie, 
le fait subsiste que le Bouddinsme ne s'est pas répandu au Gan- 
dliàra de façon purement superficielle : il s'est véritablement mêlé 
à la vie et comme enraciné au sol. Dès avant l'arrivée de Fa-hien , 
cette implantation s'est déjà organisée et comme hiérarchisée. Or, 
nous croyons voir comment et pourquoi : car le sentiment qui 
présida à cette systématisation est assez clair, et nullement périmé. 
Le grand souci des bralimanes actuels du Raçnilr est de retrouver 
dans leur vallée natale comme un raccourci de l'Inde religieuse, 
avec ses villes saintes et ses fleuves sacrés; leur orgueil est d'y 
montrer au voyageur comme le et reflet dans un miroim-de Bénarès, 
de Prayiîg (Allahabàd) ou du Gange. Pour exprimer cette ff contre- 
image w fidèle, ils emploient le mot de prali-bimba, le même qui leur 
sert à désigner une photographie. C'est exactement ainsi que jadis 
les hhiksu du Gandhâra voulurent avoir chez eux le pendant, la 
contre-partie bouddhique de l'Inde centrale. Or, la gloire et l'attrait 
dn Madhyadêça consistaient avant tout dans les quatre grands pèle- 
linages que l'on sait'''. Voici donc qu'à présent l'Uttarapâtha se 
glorifie à son tour de posséder «quatre grands slûpa-n — consacrés, 
il est vrai, à commémorer des miracles du Bodhisattva et non plus 
du Buddha, mais enfin bâtis aux quatre places où l'être sublime 
avait jadis fait don, d'existence en existence, de ses yeux, de sa 
tête, de sa chair et de son corps. Si à la vertu magique de ce chifl're 
traditionnel on ajoute quantité d'autres lieux édifiants, de saintes 
reliques et de monuments au loin renommés pour leur taille et 
leur beauté, on conçoit que plus d'un pèlerin (à commencer par 
Song Yun et ses compagnons) se soit contenté de visiter les attrac- 

"> Cf. I. ]. n. /m. 



LE BOUDDHISME AU GANDIIARA. 417 

lions de l'Inde du Nord, sans éprouver le besoin de pousser jusqu'au 
bassin du Gange. Or sur ces quatre grands sanctuaires en vogue 
— car il est une mode pour les places saintes comme pour les 
villes d'eau — le premier se trouvait à Puskaràvatî, en plein Gan- 
dliàra, et les trois autres sur sa frontière ou dans son voisinage 
immédiat''). Avec ffla plus haute pagode du mondes, bâtie par 
Kaniska près de Pêshawar, avec ses tt milieu ou tr quinze cents n 
couvents aussi décorés par l'art que consacrés par la légende, avec 
les précieuses reliques du Maître qu'il se vantait de posséder ('-', le 
pays avait évidemmont fini par se donner des airs d'un petit Magadha 
septentiional. M. Ed. Cliavannes la quebjiie part appelé, avec 
grande raison, "la terre sainte de l'Inde du Nord'^- n. Nous pensons 
qu'on peut aller encore plus loin, et qu'il n'y aurait aucune exagé- 
ration à dire qu'il était devenu, et qu'il est resté jusqu'au v*" siècle 
la seconde terre sainte du Bouddhisme indien ("'. 

Le filou historique que nous suivons — et que nous croyons 
devoir suivre dès à présent jusqu'au bout — est encore loin d'être 
épuisé. 11 nous apparaît vite que la sainteté du pays avait fini par 
rejaillir sur les habitants: bien entendu nous parlons toujours au 
point de vue bouddhique. On sait en quelle médiocre estime l'Inde 
en général et les gardiens attitrés de son orthodoxie en particulier, 
dans leur sainte horreur du mélange des castes et des races. 



''1 Aux références (l«jà floiinées (t. I, 
p. 8) il faut ajouter que Sir Aurel Stein 
[Report of Archœol. Surveij Worh on tlie 
Noiih-Wesl Fronlier Province and lielit- 
clmlnn for the ijear igoi-5, Pèsliawar, 
igoS) a depuis retrouvé sur le Maliàlian 
le stùpa du don du corps à la tigresse — 
ou du moins celui qui a été montré pour 
tel à Hiuan-lsang. Si le texte de Fa-hien 
est exact, celui-ci ne l'aurait rencontré 
qu'à deux jours de marche dans l'Est de 
Taksaçilà, c'est-à-dire à Mànikyiîla. Dans 
l'intervalle des deu\ voyages et à la suite 
des terribles bouleversements causés par 



les Huns, la légende se serait-elle ainsi 
repliée sur le Gandliàra, comme la vie se 
retire vers le cœur? 

''; Cf. t. I,p. 59Û. 

''' Éd. Chavannes, Les voyageurs chinois 
(oxirail des Guides Madrolle, Chine du 
Sudj^f. 7 du tirage à [lart. — Cf. encore 
ce qui est dit plus bas, p. 6.37, h propos 
de Daclres. 

'*' En d'autres termes, cela est vrai 
jusque pour Fa-hien; avec Hiuan-tsang, 
les temps sont bien changés, et les deux 
terres saintes seraient le Magadlia et le 
Màlva. 



r,t\niiAnA. - ii. 



^18 LES OHKUNKS 1)K L'ÉCOLE DU GANDHÀRA. 

lenaieni les pays IVontières"'. I.o mépris des brahmanes n'épar- 
gnait même pas leurs conjji'-nrres : rappelons-nous avec quelle 
désinvollure le Mdhâbhdrala et la Ràjittami'tgini ^-'' parlent de ceux 
du Gandhàra ! 11 faut lire, au contraire, quelle considération Acva- 
ghosa, bien que lui-même originaire de l'Inde gangétiquef-*', afliche 
pour les gens du haut-pays. Ce n'est qu'un jeu pour un simple 
marchand du Gandhàra, appelé à Mathurâ par ses aflaires, de 
réduire au silence et même de convertir des brahmanes de l'endroit. 
L'admiration de ces derniers, d'autant plus flatteuse qu'elle est 
mise dans la bouche d'opiniâtres adversaires, sétaie sur un calem- 
bour étymologique dans le goiit indien ('h «Savoir supporter cette 
terre, — voilà ce qui s'appelle un vrai héros; — le plus illustre 
parmi les héros — est vraiment l'homme du Gandhàra. n Bien prit 
sans doute à la gloire de Kaniska qu'il ait compté un pareil pays 
parmi ses domaines, .lusqne dans la fabrication de son cycle légen- 
daire nous retrouvons, plus active que jamais, cette manie de tout 
faire à l'instar du Madliyadêça, que nous avons déjà vue à l'œuvre 
dans la dédication des monuments. L'Inde centrale avait eu son 
grand empereur bouddhique en la personne d'Açoka : il fallait que 
l'Inde du Nord eût aussi le sien, dùt-elle se contenter d'un bar- 
bare. Après tout, linstinct de l'Eglise ne se trompait pas absolu- 
ment : il y avait bien au fond un rapport des plus intéressants 
pour elle entre l'homme (jiii lui avait livré l'Inde et celui qui lui 
avait ouvert la Haute-Asie. Qu'ils l'aient voulu ou non, tous deux 
ont été à leur heure les |)rincipaux artisans de cette prodigieuse 
transformation qui, d'une obscure secte indienne, perdue entre 
bien d'autres et déjà toute travaillée de schismes, fit l'une des 

''' L'aveu, en ce qui concerne rUdyâiia , ''' Cf. S. Lkvi, /Içtv/g-Au.svi, dans ./. {., 

iimitroplie au nord du Gandhàra, se ren- juillet-aoûl i 908, p. 68-6(). 

contre en toutes lettres dans HinAN-TSANG. ''' Gàm dliàrajati, iti Gàndliàrali. Cf. 

liuddimt Records of the Western World, Sùtràhiiihira , trad. Ed. Hibkr.J). 8, et 

1, p. 1 33. l']d.ClIAV\NNES,ClH'/fPH(SCO/lMf . I, p. ■>86 : 

'"' Miilwhhdrald , kurim-pitrian, ndli. rrDans tout l'intérieur de ce royaume, il 
Ml . in fine et Ràjataraiigiin, 1 , Soy. n'v a (pie des hommes supérieurs . . t 



LE BOUDDIIISMI-; Al GANDFIÀRA. /il'J 

grandes religions de l'humanité. Mais un lien de correspondance 
aussi vague ne saurait sufTire entre les deux puissants patrons de 
la Bonne Loi. Quel que soit réclectisme dont fassent preuve les 
monnaies de Kaniska, la tradition bouddliique s'empare de lui tout 
entier et bâtit sa légende sur celle de son prototype indien. Pour 
ne relever que les ressemblances capitales, de tous deux le Buddlia 
a propliétisé ravènement; tous deux ne se convertissent qu'après 
s'être signalés par d'excessives cruautés et des guerres elFroyable- 
ment calamileuses; tous deux, aussitôt après leur conversion, s'em- 
pressent d'en éterniser le souvenir par des fondations magnifiques ; 
tous deux réunissent en concile les Pères de l'Eglise de leur temps, 
afin de fixer l'orthodoxie; et néanmoins tous deux ont une triste 
finC. On ne peut se défendre de l'impression que les moines du 
Nord-Ouest se soient forgé un Kaniska à l'image d'Açoka, dans le 
même temps où ils achevaient de faire de leur pays le reflet de 
l'Inde centrale. 

Ainsi tous les témoignages s'accordent pour attester l'extra- 
ordinaire prospérité du Bouddhisme au Gandhâra : la question se 
pose même de savoir s'il ne conviendrait pas de dire sa complète 
prédominance. Il ne faudrait rien moins, semble-t-il, pour rendre 
compte du fait brutal que, parmi tant de restes de couvents, 
l'on n'ait pas encore découvert les ruines du moindre temple 
brahmanique; et quant aux images des dieux, on n'en rencontre 
guère que dans la mesure où les monastères accueillaient les 
représentants des croyances populaires communes à tous les 
Hindous. Le caractère ouvert et tolérant des disci])les du j\Iaître(-' 
se piêtait évidemment mieux que l'orgueil exclusif des brahmanes 

<'' Sur les misères flu vieil Açoka, d.ins ,/. A., nov.-déc. i8r)(j, p. 48;^). 

loml)é en enfance, voir Dii^ydixidrinn , *' Nous en avons fléjà louché un mot 

p. /i3o et suiv. (trad. Bdrnouf, Introd., 1 1. i. p. afi/i) et nous aurons encore i'oc- 

p. .'197 et suiv.); quant à Kaniska, sou casiou d'y revenir plus l)as (p. i56). — • 

iMilourage l'aurait ëloull'é sous des couver- Voir égalcnieut (p. doy) les remarques 

tares [S. Lévt, Notes SKI- lea Indo-Srijtlics, laites à propos de Maihuià. 

27. 



/i20 LES olilC.INES DE L'ÉCOLK DU GANDiniW. 

à l'adoption des modes étrangères: mais il ne faut pas s'exagérer 
la valeur de cet argument, (jui d'ailleurs ne s'ap]iliquerait plus 
à des moines jainas; et, on tout état de cause, les dispositions 
accueillantes des bhiksu ne suffiraient pas à expliquer qu'ils 
aient complètement accaparé l'art grec. Certes — nous n'hésitons 
pas à le répéter une fois de plus — nous sommes loin de croire 
que le sol du Gandhara nous ait livré tous ses secrets; et ainsi 
tout espoir n'est pas perdu de retrouver, selon le vœu le plus 
cher du regretté Bùhler, parmi les créent temples hérétiques n 
dont Hiuan-tsang avoue l'existence, un ancien sanctuaire brah- 
manique, voire même quelque stupa jaina, si tant est que les 
Jainas soient montés si haut : mais il faut avouer que jusqu'ici 
les fouilles ont créé une écrasante présomption en faveur du 
quasi-monopole de leurs rivaux. Est-ce à dire que nous nous rallions 
sans réserve à la théorie fort répandue qui admet une période 
bouddliique dans l'histoire de l'Inde ? Cette façon de parler ne 
nous paraît au contraire reposer que sur une illusion, d'ailleurs 
bien naturelle de la part de spécialistes enivrés de la lecture des 
textes canoniques. A notre avis, le ])lus (ju'il soit permis de dire en 
ce sens, c'est simplement que le Bouddhisme a régné un instant 
en la personne d'Açoka, son Constantin, de Kaniska, son Clovis, 
et de Harsa Çîlàditya, son saint Louis, sur une partie de la pénin- 
sule. La conception d'une liégémonie durable de la Bonne Loi, 
s'étendant au Jambudvîpa tout entier et accom[)agné<! d'une éclipse 
qiuisi totale de toute autre doctrine, tant brahmanique que 
çramanique, nous paraît historiquement insoutenable. Nous n'ose- 
rions même pas avancer qu'elle ait jamais été réalisée dans ce 
pays, le moins indien de l'Inde, <|u'a toujours été le Gandhara. 
Disons simplement que nulle part l'impossible miracle de cette 
unification religieuse n'a été un instant plus près de s'accomplir. 
Telle serait du moins l'explication la plus pleinement satisfaisante 
dn fait — provisoirement indéniable — que la communauté du 
Bnddha ait été, de toutes les sectes indienues, la seule à mettre 



L'HELLENISME AL C.AMJHVIM. 'i:>l 



aussi largement à piofit ravèiieiiient de l'art lielléiiifiue sur la 
frontière du Nord-Ouest. 



§ II. L'Hei.lkniSiMe au GandhÂra. 

Au début même des rapports Iiistoriques de l'Inde avec l'Occi- 
dent, nons trouvons un Grec, on plutôt un Ionien [Yavana) : car tel 
est le nom que les Indiens avaient appris des interprètes perses, 
les mêmes qui enseignèrent aux Grecs à prononcer IvSoi le nom 
des riverains du Sindhu (Indus). Nous voulons parler de ce Skylax, 
originaire de Kai'ianda en Carie, que Darius, (ils d'IIvstaspe, char- 
gea, vers la fin du vi'' siècle, de reconnaître le cours de l'Indus — 
apparemment alors aussi mal connu que l'était, il n'y a pas si long- 
lemps. celui du Mékiiong. Ce fut à l'endroit où le fleuve sort des 
iniintagnes et devient navigable, c'est-à-dire au Gandliàra, que 
Sk\lax équipa sa flotte. L'exploration réussit et ne fut, tomme il 
est souvent arrivé depuis, que le prélude de l'annexion à l'empire 
])erse de la province actuelle du Sind. Uappellerons-uous avec 
Hérodote la présence d'archers agandhàriensii et tr indiens x. d'ail- 
leurs excellents, dans l'immense armée de Xerxès ? Mais combien 
revinrent de l'expédition, et qu'en purent -ils rapporter qui nous 
intéresse? La mort du Buddlia. si elle est bien survenue vers le 
même temps que la bataille de Platées (^79), paraît avoir causé 
dans le bassin du Gange plus de sensation que le grand conflit des 
guerres médiques. Que d'ailleurs, dans son splendide isolement, 
l'Inde fut encore vers l'an 600 la même terra incofrnita que le centre 
de l'Afrique au commencement du siècle dernier, c'est ce que 
prouve le tissu de fables que Klésias de Cnide (encore un Grec 
d'Asie Mineure) s'amusa à recueillir sur son compte, en qualité 
de médecin de Darius II et d'Artaxerxès Mnémon. Si lointaine et 
fabuleuse qu'elle fut, elle ne pouvait demeurer longtemps à l'abi'i 
de l'esprit d'entreprise des Européens. Il était rés(M'\é à la main 



!t±2 I.KS oliiC.IM'S l)K I.KCOl.K T)\> (', \M)n\n\. 

d'Alexandre, au cours de son épi(|ue expédition, de déchirer brus- 
quement le voile derrière le(]uel, telle une femme de bonne caste, 
elle se tenait cacliée. 

Alexandre. — C'est, on le sait, à la fin du printemps de l'an 
327, dès que la l'onte des neiges eut rouvert les passes, qu'après 
avoir achevé de subjuguer la Baciriane, Alexandre fit traverser à 
sou armée la cliahie de l'Hindou-koush, le Paropamise des Perses, 
le Caucase des Grecs, ce rempart naturel, mais nullement infran- 
chissable, de l'fnde. Il s'engageait ainsi sur l'éternelle voie des 
envahisseurs venus d'Occident, le long de la rivière de Kaboul, 
que les Indiens appelaient en sanskrit la kubhà et qui est devenue 
en grec le Kôphès ou Kophên. Un préjugé communément répandu 
sur la frontière anglo-afghane veut qu'il soit entré au Gandhàra 
par la passe bien connue du Khaiber. Eu fait, dès Jellalabàd, il 
avait (juilté la route actuelle et, afin de réduire les bellicjueuses 
tribus de la montagne, pris au Nord par les vallées du Kounàr, du 
Bajaur, du Swàt et du BounèrW. Ce fut une campagne extrêmement 
pénible, à raison de la dilliculté du terrain, des écarts du climat 
et de la ténacité des habitants. Alexandre lui-même fut blessé par 
deux fois, et la vengeresse colère de ses soldats fit durement 
expier à leurs ennemis cet excès d'adresse. La seule relâche fut 
dans la prétendue retrouvaille à Nysa, au creux d'un de ces frais 
vallons himàlayens oii semblent encore au voyageur s'être réfugiés 
avec les bergers tous les dieux de l'Arcadie, de gens soi-disant 
apparentés aux Grecs et dévots à Dionysos: la preuve bien évidente 
en était que le lierre et la vigne poussaient naturellement dans 
leur pays, ainsi qu'ils font en effet, à partir d'une certaine altitude, 
depuis Kaboul jusqu'au Kaçmîr. D'autre part, l'épisode guerrier le 
plus célèbre, mais non pas le plus sanglant, fut la prise d'assaut 
de la fameuse citadelle d'Aornos, dont le site n'a pu être encore 

<'' On se souvient que ces trois deruières vallées constituaieat justement l'Uilyàna 
cf. I.I,,,. ,9). 



L'IIEM.I-MSMK \i; CWDIllnA. 'lâ."] 

ideiilifié ' . Alexandre rejoignit eiillii sur les l)ords de llndus le 
corps d'armée qui, sons le commandemenl d'Héphestion et de 
Perdiccas, s'était pendant ce temps emparé de Peukélaôtis (Pus- 
karâvatî = Cl]àrsadda) et de la plaine gandliàrienne. Ses troupes 
réunies campèrent sans doute en amont d'Attock, à la place tra- 
ditionnelle du gué d'hiver et du bac d'été, près de cette bour- 
gade d'Udabbànda, aujourd'hui Und, que ses habitants actuels 
continuent à appeler rrla porte de l'Inde n. 

L'alliance avec Oni])l)is(Ambhi?), le raja de Taksaçilà, lui faci- 
lita le passage du fleuve en février 896. Nous ne le suivrons pas 
plus avant dans sa marche à travers le Penjàb ou Pentopotamie. 
Des rrcinq rivières-^, la traversée de la première seule, l'Hydaspe 
(^Vitasld, aujourd'hui encore Vihal au Kaçnifr et, dans la plaine, 
Jhilam), lui fut disputée, et non sans vaillance, par Porus (Puru). 
Pourtant, il ne dépassa pas la quatrième. l'Hyphase (^Vipdçd, Bias) : 
son armée épuisée refusa de pousser plus loin l'aventure. La ter- 
rible clialeur d'un printemps de Laliore est bien faite à présent 
pour qu'on admire la folie du soi-disant fils de Zens s'engageant, 
aux mois les plus brûlants de l'année, dans ces plaines lorrides; et 
naguère, dès notre première expérience d'un ouragan de sable, à 
voir le vent charrier devant lui des nuages de poussière embrasée 
et suflocante , assez opaques pour obscurcir complètement le ciel, 
nous avons tout de suite cru comprendre pourquoi les soldats 
d'Alexandre ne voulurent pas le suivre plus avant. Depuis, nous en 
sommes venu à penser que le grand conquérant n'aurait tout de 
même pu pousser la présomption, ni ses troupes l'endurance, jus- 
qu'à tenir la campagne dans les conditions actuelles du terrain et 
du climat. Si l'on se rappelle les descriptions que les textes védiques 
nous donnent de ce pays de pâturages, abondamment arrosé par 
l'eau du ciel et celle de ses rivières, on iie peut s'empêcher de sup- 

''' Duuioiiis Sir AurelSrEiN n-t-il de- p. '117, 11. ij, comme uous l'jivious in- 
monlré qu'il fallait renoncer à la localiser scril avec un point d'interrogation sur la 
sur iemont Mahàban(cf. ci-dessus, I. H, carlo (|ui accompagne le t. 1. 



/i24 LKS OlilCINKS l)K L'KCOl.E DU GANDIlillA. 

poser que le bassin de lliidus a dû participer à ce mouvement 
géntM'al de dessi(;cation qui, depuis les temps histonques, affecte 
visiblement toute l'Asie centrale C. Certes, cette évolution est, 
comme toujours, sujette à des retours rythmés: mais elle n'en con- 
tinnc pas moins à s'affirmer lentement, sinon irrémédiablement, 
dans la progression constante des déserts et la lonéfaclion des 
terres où l'eau ne ramène plus la vie, dans le détour des courants 
aériens et la croissante rareté des pluies qu'ils ne déversent que 
d'une aile de plus eu plus intermittente et avare. Le Penjàb mo- 
derne ne doit ressembler que de loin à celui qu'Alexandre envahit 
au printemps de 826, et c'est justement ce qui lui a permis de 
l'envahir en pareille saison. Dix-sept siècles plus tard, en i3(j8 
de notre ère, Timour le Boiteux, que nous appelons Tamerlan, a 
bien soin de ne passer l'indus que le 'jo septembre; et, bien qu'il 
ait pénétré plus loin qu'Alexandre, puisqu'il atteignit Delhi et le 
mit à sac en décembre, dès janvier il revenait sur ses pas et, 
le 1 1 mars, il avait déjà repassé l'indus pour retrouver en Afgha- 
nistan la fraîcheur des montagnes. Quant au grand Moghol Bàber, 
entré dans l'Inde en novembre iBa/i, victorieux à Panipat le 
2 1 avril 1 5-2 5 et installé à Delhi et Agra dès la fin du même mois, 
malgré la victoire, le butin et les confortables quartiers d'été de 
ses deux capitales, il eut toutes les peines du monde à retenir dans 
leur nouvelle conquête ses soldats que la chaleur en avait déjà 
dégoûtés ('-). Or, on ne voit pas que dans les plaintes de l'armée 
grecque, telles qu'Arrien les exprime par la bouche du général de 
cavalerie Koinos,le héros du passage de l'Hydaspe, il soit à aucun 
moment tiré argument du climat (^) : apparemment il n'en était 
nulle part grandement question dans les mémoires contemporains 
dont l'historien s'est servi. Ces cas si difTérents s'accordent à nous 

'"' Nous croyons savoir que lelie esl '"' Aiinhasls, v, 27, 6 : il est dit seiiie- 

i'opinion de l'éminent archéologue et nieiil (]ue les lron|ies grecques ont peidu 

explorateui'. Sir Aurel Stein. plus de monde par la maladie que dans 

''' Mémoires de Bdbcr, Irad. Pavet de le combat, et que les survivants se seii- 

CouRTEiLLE, t. Il, p. 2.3i-a38. tent très alTaiblis. 



L'IIELLEMSME AU GANDllARA. 425 

faire croire que le Penjàb d'Alexandre ii'élait pas aussi brûlé du 
soleil qu'il l'est actuellement : ou plutôt les canaux, qui y ramènent 
aujourd'hui verdure et fertilité, ne font que ressusciter artifi- 
ciellement l'état ancien et, du même coup, la richesse de la 
contrée. 

Ce qui est vrai du Penjâb l'étant également du Gandhâra, on sent 
l'importance de ces considérations poui' notre sujet : elles sont encore 
confirmées par la suite de la campagne. Ni Taxile ni Peukélaôtis 
ne devaient voir repasser Alexandre. Désireux de renouveler, à 
deux siècles de dislance, l'exploration de Skylax et les conquêtes 
du premier Darius, il décida de rentrer en Perse en descendant 
l'Hydaspe, puis, de confluent en confluent, l'Indus. En chemin, il 
détacha Cratéros avec une partie des troupes et les éléphants, par 
la voie de l'Arachosie et de la Drangiane, parallèle à cette route 
du Séistan que le gouvernement anglo-indien s'est elTorcé récem- 
ment de rouvrir; et, tandis que Néarque, avec la flotte, longeait 
le littoral de la mer Erythrée et du golfe Persique, lui-même, avec 
Héphesfion, ramena le reste de l'armée par la Gédrosie, c'est-à-dire 
le Makrân. Nous ne ferons aucune difficulté de rappeler ici les 
soutl'rances que ses compagnons endurèrent pendant la traversée 
de cette région, déjà désertique, où ils laissèrent toutes leurs bêtes 
de somme et par suite tout leur butin, sans compter nombre 
d'hommes qui moururent de chaleur et de soif. Les gens qui con- 
naissent la face actuelle du pays ne s'étonnent en effet que d'une 
chose : c'est qu'un seul soldat en soit réchappé. Une armée qui s'y 
engagerait aujourd'hui serait sure de pér;r tout entière. Ainsi, de ce 
fait même que la colonne grecque a passé, fût-ce à grand'peine, 
nous lirons l'assurance que, comme le Penjàb et la province du 
Sind, le Bélouchistan d'alors était moins aride que celui d'aujour- 
d'hui (''. Un autre point vaut également d'être retenu : c'est que la 
dernière expédition d'Alexandre a fini de façon désastreuse. Rem- 

'"' V. HoLDiCH, A rrireat froin liiilia, |i. 112; Ravertv, The Milirdii uf Sind and 
dans J. Un. Serv. Iiisl., India, 1896, its trihuluries (J.A.S. B., i8t)-2, [rarl l). 



'rH\ l.KS (llUlilNKS DK l.'KCOIJ': l>l CWDIllr. \. 

placez seuleiiK'iil la neige [)ar le sable el le l'ioiil par la chaleur, et 
vous aurez comme une ])rcmièi'e ébauche de la retraite de Russie. 
Nous permet-on de poursuivie la comparaison? Vouloir dater du 
passage d'Alexandre l'apparition de l'art hellénique dans l'Inde, 
ce serait comme si, dans deux mille ans, des historiens trop som- 
maires faisaient remonter à l'invasion de Napoléon l'inauguration 
du régime parlementaire dans l'empire des tsars . . . Et sans doute , 
à voir les choses de loin, il y aurait bien au fond une part de 
vérité dans cette thèse : le Corse portait, quoi qu'il en eut, la 
Révolution française dans ses bagages, comme le Macédonien l'Hel- 
lénisme. Mais combien lentement le germe se décide à lever et à 
la suite de quelles influences longuement propagées, les contem- 
porains le savent : il sera salutaire de nous en souvenir. 

A réduire les faits sous notre petit compas . que put-il rester du 
raid aventureux d'Alexandre dans l'Inde? «Rien 15 serait peut-être 
trop dire : assurément peu de chose. Tout d'abord, si variée que 
fut la bigarrure d'hommes composant son armée, il est peu vi'ai- 
semblable qu'il ait traîné à sa suite des artistes. Plutarque nous 
parle bien de trois mille jsy}>kct.i, pour la plupart gens de théâtre 
ou spécialistes de jeux publics, qu il se serait fait envoyer de Grèce; 
mais il ne dit pas qu'ils aient dépassé Echatane^''. Pourtant les 
numismates pensent que le décadrachme unique du British Muséum, 
par lequel aurait été commémoré le passage victorieux de 1 Hy- 
daspe, a dû être frappé dans l'Inde même '-'. Ce fait supposerait au 
moins la présence dans l'armée d'un graveur de talent — le même, 
aurait-on cru volontiers, dont Sôphytès, alors raja du Sait Range, 
emprunta les services pour l'exécution de ses superbes monnaies 
(pi. 111, 3-4) : les experts nous avertissent toutefois que celles-ci 
sont plutôt imitées des frappes de Séleucos'^'. A côté de celle in- 

''' Vie d'Alexamlre, 72. Daciria iiml IiiiUk in tlw British Muséum, 

'"' Cl. Numismaiic Clironicle, igoG, |)1. 1, 3 et p. x. 
|i. 8 ot pi. I, 8, et P. Gardnf.1i, Tlœ ,1») Cf. E. J . Ripsox, Imli/ni Coins, 

niiits uf tlie Greelc and Sci/thic hings <if p. /i , $ n. 



i;ilEr.LEN'ISME AU GANDIIARA. 'i27 

troduction probable d'un artiste vivant, on peut encore noter une 
importation certaine d'œnvres d'art, ne serait-ce qu'à l'occasion des 
présents diplomatiquement écliangés entre Alexandre et le raja de 
Taksaçilà. Avec une générosité qui aurait fait quelque peu mur- 
murer ses officiers, le roi des Yavanas combla son allié x4mbhi de 
cadeaux, parmi lesquels nous noterons, à côté d'étoffes persanes et 
de harnacbements de chevaux, des objets d'un caractère moins 
purement industriel, tels que des plats et des coupes d'argent ou 
d'or''', {^'occasion était belle pour les habiles artisans indigènes de 
déployer, en imitant toute cette vaisselle de luxe, la ^iXoT£)(ji>iot. 
vantée chez eux par Néarque, et qu'ils poussèrent au point de 
fabriquer promptcment à l'usage de leurs envahisseurs non seule- 
ment des strigilles et des lécythes, mais jusqu'à de fausses éponges! 
Enfin, quand il fut forcé au retour, l'émule de Dionysos et de 
Héiaklès aurait tenté de laisser du moins, sur le bord de l'Hyphase, 
un monument durable de son passage et lit élever douze gigan- 
tesques autels en pierre de taille aux douze grands dieux. Sans 
qu'il y ait lieu de douter du fait, il estmaliieureusement impossible 
de déterminer jusqu'à quel point la main-d'œuvre dont disposait 
Alexandre avait été en mesure d'enrichir ces édifices d'une déco- 
ration sculptée. La précaution fut d'ailleurs inutile. Dans son tran- 
quille orgueil, l'Inde s'est vengée de son vainqueur de la façon la 
plus mortifiante pour cet alTamé de gloire: elle l'ignora. Nulle part 
on ne voit qu'elle ait écrit son nom'-); et ce serait en vain que l'on 
cliercherait jusqu'ici sur nos sculptures le moindre rappel de ses 
exploits ('). 

''' QuiNTE-CuRCK, Vlll, la. — Mais K. p. Alcad. derWissensch., BerMn, 18^0, 

les palères conservées sont d'une époque p. 902 el suiv.). 

beaucou]) plus tardive (^ cf. lig. 'i(jo et ci- ''' A la vérité, Pliilostrate assure que 

dessous, p. 626). son héros, ApoUonios de Tyane, aurait 

'^' (l'est sans raison sulllsaiile ([ue vu ;\ Taxile, vers le milieu du 1" siècle, 

A. Weber a voulu relrouver le nom des bas-reliefs et des statues de métal, 

d'Alexandre dans celui de Skanda, l'an- représentant Alexandre et Porus (Vie 

cien Yaksa devenu le dieu de la {jtierie d'Apollonius, 11, ao et 2^): mais on sait 

( D/c (Irieclieii in Indien, dans .S'i(i. dfr à quel point son témoignage est suspect. 



628 LES olUCilNES DE L'ÉCOLE DU GANDHÀRA. 

Mais pourquoi s'en étonner? A peine rentré en Perse, Alexandre 
a beau précipiter par ses excès sa mort prématurée (3'23), il n'en 
a pas moins failli snrvivi'e à ses éphémères conquêtes indiennes. 
Ce n'était pas faute de les avoir habilement oiganisées en vue de 
l'avenir. Dans le Penjàb, il avait employé le système du protec- 
torat : les princes l'eudataires. tout à fait p^ireils à ceux que connaît 
encore l'Inde anjjlaise, étaient naturellement ses fidèles Ambhi et 
Puni. Dans la vallée inférieure de l'indus, il eut recoui's à l'admi- 
nistration directe, conformément aux précédents persans, et partagea 
le pays en deux satrapies. Mais le satrape d'amont, Pliilippos, fut 
presque aussitôt assassiné par ses mercenaires indiens (Bai) et 
Peithon, fils d'Agénor, celui d'aval, dut bientôt évacuer le delta. 
Déjà les provinces indiennes ne figuraient plus au second partage 
de l'empire en S'Jii. Un certain Eudèmos ou Eudamos, à la tète 
d'un contingent tbrace, garda bien encore la porte de l'Inde et, 
par suite, dut tcnii- garnison quelque part entre Peukclaôtis et 
Taxile jusqu'en 3 l'y. Lui parti, toute trace de l'invasion grecque 
peut sembler abolie: même on eût dit que l'ébranlement causé par 
cette irruption à main armée n'avait fait que donner à l'Inde plus 
de cobésion et, du même coup, une force d'expansion insoupçon- 
née. Largement unifiée, au moins dans toute la partie située au 
nord des Vindbyas, par les talents politiques et militaires de Gan- 
dragupta, c'est elle qui fait à présent reculer les armées de Séleu- 
cos et qui s'annexe à son tour la rive droite de Flndus. Hindusara 
dit Ainitraghata (^AixiTpo-)(jXTVs) et Açoka dit Priyadarçin traitent 
de pair avec les successeurs d'Alexandre. Si le premier, rendant un 
curieux hommage à la science grecque, demande à Antiocbos (I) 
Sôtèrde lui expédiei' un sophiste en même temps que des raisins et 
des figues 0, le second atfirhe dans son Xlll" édit sur roc la préten- 
tion d'envoyer des missionnaires à Antiocbos (11) Théos, Ptoléniée 
Pbiladelpbe, Antigone Gonatas, Magas de Gyrène et Alexandre 

'■' Froffm. Hist. Grœc, éd. Mûller, IV, p. 621, 11° 43. 



L'HELLENISME AU GANDHARA. 429 

(rÉpiief'. L'hellénisme qui, en Occident, trouvera bientôt dans 
Home un si vigoureux adversaire, paraît déjà en recul du coté de 
rOrient. Vingt ans avant la mort d'Açoka, éclate contre le petit-fils 
de Séleucos la révolte des Parthes (a 68-2/1 7) et Tempire arsacide 
relève la barrière iranienne entre l'Inde et le monde grec. Le 
cyclone a passé: l'Inde va reprendre sa vie un instant troublée, ses 
paysans leur labeur, ses marchands leur commerce, ses nobles leurs 
rivalités féodales, ses brahmanes leurs liturgies, et ses ascètes leur 
rêve d'au-delà. Tout semble perdu de l'œuvre du prodigieux bras- 
seurde peuples que fut Alexandre : ou du moins, il n'en serait resté, 
comme a])rès le passage d'un Tamerlan, que le souvenir du sang 
iiuitilement versé si. par bonne chance, il n'avait laissé une forte 
colonie militaire en Bactriane. 

Les Indo-Grecs. — D'après les récits combinés de Poljbe. de 
Strabon et de Justin, Diodotos, satrape de la riche province de 
Bactriane, rr cette perle de l'Ariane n, se rebella en même temps 
que la Parlhie contre le déclin d'Antiochos (II) Théos; mais un 
autre condottiere ionien, Euthydèrae, natif de Magnésie, avait 
déjà renversé le fils de l'usurpateur, quand Antiochos (111) Mégas, 
le même qui devait bientôt se mesurer avec Rome, rétablit pour 
la dernière fois la suzeraineté hellénique dans le Moyen Orient 
(vers 908). On nous conte comment'-' il se serait réconcilié avec 
Ijuthydème, auquel il aurait consenti, par amitié pour son fils 
Démètrios, à concéder le titre de roi. Après quoi il aurait à son 
tour franchi le Caucase (Hindou-Koush) et renouvelé alliauc»» avec 
Sophagasénès (Subhàgasêna), le roi des Indiens. Ainsi l'Inde avait 
gardé ])eudant un siècle ses frontières naturelles : mais déjà l'em- 
pire des Mauryas était en train de s'elTondrer, et, retombée dans 
son chronique état d'anarchie, elle était redevenue une proie aussi 

''' On snil qui' ers ciiKj princes ne ré- l'ancre de salut île In chronologie in- 
gnèrenl simiillani-nienl (]iieiie 961 à a.'iS dienne. 
av. J.-t;., e| une ce s\ncinoaisme est '^ Siirlont I'olybe, XI, 3/i ; cl. X, '/g. 



',:iO LES OIUC.INES DE L'ÉCOLE ï)i (!AiNDH\RA. 

facile que tentante pour ies convoitises de ses rudes voisins. Antio- 
chos 111 n'a pas plutôt repris le chemin de la S^rie que son gendre, 
Dèniètrios, le jeune et brillant fds d'Eu thydènie, conquiert et annexe, 
Gandhàra compris, toute la région du Nord-Ouest. Nous n'avons pas 
besoin d'en savoir davantage. Nons ne tenterons pas de débrouiller 
les fortunes diverses de ses luttes avec son vaillant rival Eukra- 
tidès, lequel finit par le chasser de Bactriane, si bien, nous dit 
Slrabon, (jue Dèmètrios ne fut plus connu que sous le tilre de 
(rroi des Indiens t). Nous n'essaierons pas non plus de suivre ni les 
conquêtes indiennes d'Eukratidès, sans doute faites aux dépens et 
sur les derrières de son irréconciliable adversaire, ni ses démêlés 
avec ses propres fils : il sulHra de noter que l'un d'eux, Hélioklès, 
expulsé à son tour de Baclriane par une invasion de Barbares 
nomades, fui le dernier à frapper monnaie au nord du Paropa- 
mise. En ces quehjues lignes se résume pour nous le fait capital, 
clef de tout notre sujet. Le foyer helléni({ue qui avait survécu au 
nord de l'Hindon-Koush ne s'est pas seulement propagé au sud et 
au sud-est des montagnes : il y a bientôt été confiné, et il ne 
devait pas de sitôt s'y éteindre. Pendant près de deux siècles la 
vallée de Kaboul, pendant près d un siècle''' le Gandhàra et le 
Penjàb ont été le siège de deux, sinon de plusieurs royaumes grecs 
qui parfois éteiulirent leurs incursions jusqu'à la mer Erythrée et 
au bassin du Gange. En d'autres termes, pendant plusieurs géné- 
rations, l'Inde du ^ord a été une colonie hellénique, au même 
titre qu'elle a été depuis une colonie scythe, turque, pathane, 
moghole, enlin anglaise : c'est-à-dire qu'une poignée d'étrangers, 
appuyée sur des troupes mercenaires et en partie recrutées dans le 
pays même, y détenait le pouvoir et y percevait fimpôt. On conçoit, 
sans qu'on y insiste, que, durant le même laps de temps, elle ait 
été un centre d'attraction pour des aventuriers grecs de toute 
espèce, depuis les soldats de fortune et les bateleurs, en passant 

''' Le Faî/M-Pwraim dit seulement rrSa ans» (S.Lévi, Qiiid de Gra'cis...,p. ii etSy). 



F; H E I. L É N I s M EAU G \ N D H 1 R A. 431 

parles marchands, jusfjirtuix artistes qui se chargèrent entre autres 
besognes d'exécuter les inagnifi([ues monnaies auxquelles nous 
(levons d'avoir conservé les noms sonores et les |)rofils énergiques 
de tous ces dynastes indo-grecs (pi. lli). 

Il faut bien l'avouer, en effet : des quelque trente hasileus 
(pii gouvernèrent alors tout ou partie du Nord-Ouest de l'Inde, 
l'immense majorité n'est autre chose pour nous que ces noms et 
ces portraits. Seuls, Antialkidas, Apollodotos et Ménandre nous 
sont connus d'autre source. Une inscription découverte par 
Sir John Marshall à Besnagar*') mentionne la présence d'un envové 
d Antialkidas à la coui- de Biiàgahliadra, le roi ou vice-roi Çun^a 
de rinde centrale et il est assurément curieux de voir cet Hèlio- 
doros, fds de Dion, natif de Taxile, succédant aux Mégasthène, 
aux Daimochos et aux Dionysios, perpétuer au milieu du \f siècle 
avant .I.-C. la tradition des ambassadeurs des Séleucides et des 
Lagides. D'Apollodotos, nous savons par Trogue-Pompée qu'il fut 
l'un des plus heureux conquérants de l'Inde; et quant à Ménandre, 
sans qu'il soit d'ailleurs possible d'imaginer le lien qui l'unissait à 
son prédécesseur, il aurait poussé encore plus avant sa marche victo- 
rieuse. L'auteur du Périple de la mer Erijlhrée a trouvé leurs monnaies 
toujours en usage dans le port de Barygaza (Broach), tandis que 
les grammairiens et les astronomes indigènes font allusion au siège 
mis par les Yavanas devant les capitales du Rfijpoutana et de 
l'Aoudh, sinon même du Magadha. Mais Ménandi'e ne se borna pas 
à dépasser Alexandre (ainsi que le fait déjà remarquer Strabon) 
par l'étendue de ses conquêtes à l'intérieur de la péninstde : il le 
surpassa également par l'impression qu'il sut faire sur les habi- 
tants, et il a l'honneur d'être le seul roi des Yavanas auquel la 
littérature indienne ait décerné une mention, et même un prix de 
sagesse. Par plus d'un trait sa figure rappelle d'avance celle d'Akbar. 
Un très intéressant ouvrage d'a[)ologétique bouddhique nous 

''' Vdii' A. S. /., ,1»/). Ilcji. "J"^- > [)'>[) • 1>- 127 et siiiv., oii les antres références 
soiil indi(juées. 



ri3-2 LES ORIGINES DE L'ÉCOLE DU GANDHÀRA. 

montre «l'incomparable Milinilai^ dans sa ricbo et forto capitale 
de Çâkala, s'occnpant an matin de son armée, seul garant de sa 
puissance, mais consacrant le reste du jour à des discussions philo- 
sophiques et religieuses avec les chefs des diverses sectes; et il 
nous vante ses dons d'athlète autant que son talent de dialecticien 
et ses qualités morales autant que son éloquence'''. Le ton sur 
lequel il nous en parle s'accorde singulièrement avec les rensei- 
gnements de Plutaïque. D'après ce dernier, Ménandre était à ce 
point renommé pour sa justice que ses villes indiennes se dispu- 
tèrent ses reliques et leur élevèrent des fjivvfJ^sïa^-\ c'est-à-dire, 
sans doute, des monuments commémoratifs en forme de stùpa, 
ainsi que l'on faisait, de l'aveu même des textes bouddhiques, 
aussi bien pour les empereurs que pour les Buddhas. Mais rien ne 
serait moins justifié que de voir, dans ces honneurs rendus à sa 
mémoire, une preuve que. comme le veut le Milinda-paùlia, il se 
fût converti au Bouddhisme. Il a toujours suffi dans l'Inde, pour 
mériter des sanctuaires, d'un grand prestige ou d'un grand pouvoir: 
la ruée idolâtrique des foules vers le trône impérial du darbar de 
Delhi ( 1 9 1 1 ) en a apporté une nouvelle preuve. Et qu'on ne croie 
pas que ce soit forcément un brevet de vertu : il est de notoriété 
publique à Labore que le grand moghol Jehan-Gir, de son vivant 
fort libertin, fait en son tombeau de Sbàh-Dèhra des miracles. 

Quoi qu'il faille d'ailleurs penser de la prétendue conversion 
de Ménandre, on ne peut s'empêcher d'admirer à quel point les 
documents viennent ici au-devant de nos désirs. Ce que ce dialogue 
à la mode platonicienne met en scène et en rapport, à l'occasion 
d'une discussion courtoise et dans une attitude réciproquement 
sympathique, n'est-ce pas justement, sur le terrain même de notre 
enquête, les deux éléments capitaux du problème dont nous pour- 

''' Milindn-panha, i, g (éd. Trenckner, inlerpiétalion ilf ci' passago très discuté, 

p. 3-4). et où il est dillicilp de ne pas trouver un 

''' Heipubl. gerendœ prœcepUi, xxvm, écho de la légendaire rfguerre des reli- 

8 (cf. t. I , p. Sy). Nous ne pouvions qurs", qui aui'ait éclaté à la moit du 

guère nous dispenser de donner ici notre Buddha (cf. t. I, p. 584). 



L'HELLÉNISME AU GANDHÂRA. 'i:i;i 

suivons la solution : d'une part i'Hollénisme, l'cprésenté par le roi 
(les Yavanas, et de l'autre le Bouddhisme, en la personne d'un 
des patriarches de l'église, Nâgasèna ? Certes, nous avions toutes 
raisons de penser que cette inévitable rencontre avait dû dès lors 
se produire dans cette région de l'Inde; mais si peu gratuite que 
fût cette supposition, on sent la feime assurance que lui confère 
l'aveu de la tradition indigène. On devine aussi combien a dû coûter 
à l'orgueil indien, fût-ce chez la plus tolérante des sectes, cette 
reconnaissance de la ce sagesses d'un barbare étranger. Et comme 
le philologue est insatiable, il se prend à regretter que Ménandre, 
à son tour, n'ait pas fait quelque chose pour lui. Jamais, semble- 
t-il, les circonstances ne furent plus favorables pour faire lever le 
germe de tout le développement ultérieur de l'ai't gréco-boud- 
dhique par la création du type du Buddha. Que sont en eflet nos 
])lus belles statues, telles que celle de la ligure lih^, sinon des 
médailles asiatiques frappées en style européen? Et pourquoi le roi 
des Yavanas, sacrifiant à notre future satisfaction d'esprit les pré- 
jugés de ses compagnons, son orgueil de race et cette religion de 
ses pères à laquelle le Milinda-pafiha avoue en commençant qu'il 
était fidèle, n'a-t-il pas délogé du revers de ses monnaies la Pallas- 
Athénè qui, dans l'encadrement d'un exergue exotique, continuée 
brandir le foudre paternel de Zens (pi. lil, lo) pour installer à 
sa place l'image du véritable Sôtèr-Tràtar, du monastique sauveur 
de l'Inde. . . ? Que tout dans l'histoire de l'art gréco-bouddhique 
serait du coup devenu simple et clair! — Mais quoi, l'on ne saui'ait 
tout prévoir, ni contenter d'avance tout le monde. 

Les Barbaues. — C'est qu'en elfet l'histoire du Nord-Ouest de 
l'Inde, durant les deux siècles qui ont précédé et celui qui a suivi 
notre ère, est beaucoup plus confuse et complexe que nous ne 
I avons laissé entrevoir jusqu'ici. De tous côtés les faits les plus 
inattendus et souvent (du moins en apparence) les plus contradic- 
toires, données numismatiques, dates des inscriptions, témoignages 



',;!', LES oniClMlS l)F, [/ÉCOLE DU GANDIIU'.V. 

indiens, grecs on iiièuK! chinois, se bonsculent dans une obscure 
mêlée et diMirnl les tentatives des historiens pour y introduire, 
de gré ou de force, un peu d'ordre et de clarté. Nous tenions un 
royaume grec — grec au moins par ses maîtres. Mais comment 
empêcher ses belliqueux voisins, les Parthes, de réclamer leur 
part, selon la tradition de tous les peuples du iNord-Ouest, dans le 
pillage périodique de l'Inde? Qu'opposer aux assertions des histo- 
riens classiques ('' qui nous parlent des conquêtes indiennes de 
Mithridale 1" (env. 171-138) et de Milhridate 11 (env. 128-88) 
de Parthie? L'épigraphie ne nous révèle-t-elle pas que Tàksaçilâ et 
même Mathurâ étaient gouvernées par des satrapes à noms iraniens? 
Le premier loi du Gandhâra qui, postérieurement à Açoka, soit 
nommé par une inscription, n'est-il pas le Partlie Gondopharès, 
le même que la légende cbrétienne fait visiter par l'apôtre saint 
Thomas? Et n'est-ce pas enfin un royaume parthe que le Périple 
(Ir la mer Erythrée signale dans la vallée de l'indus? Encore pour- 
rions-nous, à notre point de vue spécial, arranger tant bien que 
mal les choses en rappelant que ces Parthes étaient quelque peu 
frottés de civilisation grecque et se prétendaient philhellènes. Mais 
que faire de la iiorde de hardis cavaliers qui envahit en ce même 
instant, la lance en arrêt, les collections et les catalogues de numis- 
matique indienne? Sans doute il faut y reconnaître des Çakas, 
ainsi cjue les Perses appelaient tous les Scythes. Euthydème de 
Magnésie l'avait bien dit à Antiocbos : faute d'accord entre eux, il 
n'y aurait de sécurité ni pour l'un ni pour l'autre; car ils avaient 
à dos une multitude de Nomades qui tcbarbariseraientii le pays si 
on ne leui' en interdisait l'accès ('-'. . . L'apparition de ces Scythes 
jusque dans l'Inde prouve qu'ils avaient enfin rompu leurs digues. 
Mais eux-mêmes, ainsi que nous en avertissent les historiens chinois, 
ne conquéraient qu'en fuyant devant la tribu des Grands Yue-tche. 
(juand ceux-ci entrent sur leurs talons dans le cercle relativement 

<'* Voir surlout Jistin, .\i,i, 6 et .\i,ii, i-a; et cf. BoiciiÉ-LECf.EncQ, Waloire des 
Sèkuàdes, p. 36a et 4oi-4oa. — '' PdLviiE, XI, 3^. 



L'HELLÉNISME AU GAINDHÀIiA. /i35 

éclairé du Nord-Ouest de l'Inde, nous voyons bien que cette fois 
nous n'avons plus affaire à de simples cousins des Partlies, mais à 
de nouveaux et pires barbares, sortis du fond de l'Asie centrale et 
peut-être apparentés aux Turcs'''. Hue nous voilà loin de l'Hellé- 
nisme! et pourtant, à notre extrême surprise, le premier de ces 
farouches, envahisseurs trouve encore sur place un dernier Indo- 
Grec pour lui apprendre à battre monnaie, et peut-être, par la 
même occasion, à lire du moins son nom sur les légendes. 

Dans notre entêtement gréco-bouddhique, nous pourrions être 
tentés de ne relever que ce seul fait : en réalité, il n'en est aucun 
qui ne soit le bienvenu et ne doive être utilisé au cours de nos 
recherches. Il ne faut pas moins que cet hétéroclite mélange de 
peuples pour expliquer le caractère composite de notre école et la 
variété de types et de costumes de ses personnages. Prenons garde 
toutefois que retenir indistinctement toutes ces données, c'est nous 
engager à en tenter un classement chronologique. lmpratical)le 
dans le détail, l'entreprise est, dans ses grandes lignes, facile. On 
s'est vite avisé que le seul moyen de se débrouiller parmi tant 
de basileus, derâja, de satrapes, de jab-gou ('^) et de shah, était de 
ne pas prétendre les réduire à une série unique. Le monde est 
grand, et grande est la présomption de l'homme. Le moindre prin- 
cipicule aura tenu à s'afiîrmer en frappant monnaie à son image et 
à son nom; et dans une région non moins vaste que, par exemple, 
la péninsule balkanique ou l'Asie mineure, plus d'un royaume et 
même plus dune race ont pu tenir à l'aise en même temps. Sous 
ces réserves, il suffit désormais de faire appel aux fouilles 
récentes, et scientifiquement conduites, de Sir .lohn Marshall dans 
les vastes ruines de l'importante cité de Taksaçilà (^). Elles ont 
d'emblée rendu le service que l'on pouvait attendre d'elles, en 

'"' On sait ([ue la Rtijatarahgini (i, retrouve sous la forme ijavagn et tjuïia 
170) en fait des Turuskas (cf. (racL sur les monnaies de Katlpliisès-Kadaphès 
Stein, I, p. 3i). (cf. pL V, 1-3). 

''' Ce lilre turc, signifiant (relief-, se ''' Arckœologiad Dlsrarfrirs ni Ta.rlla 

a.H. 



'i:ii; LES ORIGINES DE L'ÉCOLE DU CANDHÂRA. 

représentant de façon concrète, par des couches de terrain super- 
posées, ia série des dominations auxquelles l'Inde du Nord-Ouest 
lut sujette du ui^ siècle avant, au ui*" siècle après J. -G. En coniljinant 
les observations faites sur diil'érents sites, on dégage l'ordre inva- 
riable suivant : voisine delà surface s'offre la zone des roisYue-tche, 
auxquels nous garderons le nom de Kusana que leur donnent leurs 
propres monnaies. Au-dessous s'étend la zone des Pahiavas (Indo- 
Parthes) et des Çakas (Indo-Scyfhes), associés en Joutes circon- 
stances. Puis, à mesure que l'on enfonce dans le sol , vient la couche 
indo-grecque des Yavanas, directement placée an-dessus de celle 
de la dynastie indigène des Mauryas. Dès lors, il ne reste pins qu'à 
traduire cette superposition d'étages par une succession de dates. 
A commencer cette fois par le bas, la période des Mauryas s'étend 
dans l'ctlnde du Nord'» sur tout le in'' siècle, et celle des Indo- 
Grecs au moins sur tout le u*; les règnes des Çaka-Pahiavas devront 
donc se répartir en gros sur le i'^'' siècle avant et la première moitié 
du i"" siècle après notre ère; enfin, ceux des Kusanas rempliront 
de plus en plus obscurément les siècles suivants'''. Telle sera la 
base solide, et d'ailleurs généralement acceptée, de notre chrono- 
logie. 11 est à peine besoin de faire remarquer qu'elle corrobore 
exactement'-' celle que M. le professeur Percy Gardner a dès long- 
temps établie d'après les résultats de la magistrale expertise à 
laquelle il a soumis les collections numismatiques dn British 
Muséum. Aussi est-ce encore à la série des monnaies, comme au 
guide après tout le plus sûr, que nous allons de nouveau recourir 
pour les besoins de notre enquête. Ne sont-elles pas l'une des pro- 
ductions — ia plus largement répandue, il est vrai, et la moins 
sectaire — de ces mêmes ateliers que le Bouddhisme a d'antre part 
embauchés à son service? Mieux qu'aucun aulre document, elles 

( Lecture by D' J. H. Marshall , C. I. E. , du iv" siècle, ne peut leur servir de limite, 

before ihe l'anjab Historical Society, Sep- ceux-ci n'ayant jamais dtendu leur domi- 

lember 4"', ujiS). nation sur toute l'Inde du Nord. 

''■ Remarquons en p;issnnl que l'avè- ''' A un chan,n;pmcnt de de'nomination 

iiemiMil lies Guplas, an comiiienconienl près: d phisbaiil, I. 11, p. i6(>. 



L'HELLENISME AL GANDHARA. 'i;57 

seront en mesure d'ajouter aux renseifjnements généraux que leurs 
revers nous ont déjà fournis au sujet des divinités les plus popu- 
laires, quelques données précises sur le développement de l'école 
du Gandhàra. 

A vrai dire, ce dont on suit le mieux les progrès sur la série de 
ces monnaies, c'est bien moins l'Iiellénisation de l'Inde que l'india- 
nisalion de ses conquérants. Déjà nombre de pièces de Dèmètrios 
et d'Eukratidès affectent, par déférence pour les habitudes de leurs 
nouveaux sujets, la forme carrée, si insolite pour nos yeux euro- 
péensC); et comme si ce n'était pas assez d'une telle concession, 
voici qu'au revers une inscription en langue et en alphabet indi- 
gènes traduit la légende grecque de l'avers. Comme bien on pc-nse, 
leurs successeurs se conformèrent à ces précédents (cf. pi. 111). 
Certains poussèrent plus loin encore la condescendance et admirent 
sur leurs frappes des motifs indiens. Qu'enhn, pai'mi ces derniers, 
il s'en soit glissé de bouddliiques, on l'a depuis longtemps signalé. 
Tels sont, par exemple, sur une monnaie d'Agathocle (Akathukleya) 
les vieux poinçons de larbi'e, entouré de sa balustrade, et dnslûpa, 
en qui nous avons appris à reconnaître la représentation symbo- 
lique de l'Illumination et du Trépas du Buddha'-). Rapprochons-en, 
sur une pièce de Ménandre (pi. 111, 16), la roue qui se lit aussitôt 
fr Première Prédication ^^ : et ainsi sur le monnayage des Yavanas, 
tout comme sur celui de l'Inde ancienne, nous relevons la mention 
distincte de trois des grands miracles du Maître, si même le lion, 
léléphant, le taureau et, mieux encore, le type de la femme au 
lotus ne font pas par ailleurs allusion au quatrième, celui de la 
Nativité'''). Leur flirt avecle Bouddhisme n'est donc pas niable : mais 

''' Cf. t. I, fig. 2^0. chapiteaux de l'Iude gang(''ti((ii(' ou les 

'^' P. Gardner, C«;., pi. IV. 10. rrmoon-stones'i de Ceyian. Le clieval 

'"' Cf. J. A., janv.-fév. 1911, p. 5.5 et (Gardner. pi. VII. 4) est celui du Grand 

licginmugs <>j Budd/ilst Art, pi. I. L'élé- Départ (cf. t. I, lig. i8i-i85); rélépliant 

pliant, le taureau et le lion se retrouvent (pi. III, i5) est celui de la Conception 

avec le cheval sur les monnaies, de même (cf. t. I, fig. 1 '18-1 '19, iCo«~); le taureau 

(pi'ils sont associés tous les quatre sur les ( t. II , p. 3o<5 , sous les n" 1 7 et 18 ) in- 



438 [,i:S OIIIGINES DK \:Éa)LE l»l (JAM)llil'.A. 

nous avouons (|n"il n'y a [)as là de quoi les compromettre grande- 
ment. On a également noté la prédilection marquée des exergues 
jiour les épitliètes morales, telles que SUcuo?, le juste, ou bien 
crcôTïjp, le sauveur. La teinte bouddhisante que prennent celles-ci, 
une fois traduites au revers par dharmilca et trdtar, ne doit pas 
davantage nous faire illusion. Reconnaissons cependant que cette 
teinte devient avec le temps fort accentuée. Quand enfin kadpliisès 
s'inlitule le ce constant (dévot) de la vraie loi'') a, on a peine à ne 
pas le croire converti au Bouddhisme. C'est même ainsi qu'on seiait 
entraîné à entendre cette formule s'il était prouvé que des images 
du Bienheureux se monti'ent déjà sur certaines monnaies du pre- 
mier des grands Kusanas : mais les spécimens jusqu'ici publiés 
n'emportent pas la conviction (^'. Il faut attendre les pièces de 
Kaniska pour qu'une inscription explicite en lettres grecques vienne 
lever tous nos scrupules et qu'en compagnie de bien d'autres divi- 
nités, tant helléniques qu'iraniennes, apparaisse enfin le Buddha 
(pi. V, 9). 

La date du premier Buddha. — Tel est le fait dont l'incontestable 
authenticité n'a que trop longtemps pesé sur nos études. On 
devine en effet les conclusions que l'on devait dès l'abord en tirer. 



clique la date de naissance (cf. t. 11, 
p. i6-2-i63 et fig. 391); le lion (t. II, 
p. SgS-Bgô, souslesn"i3 et 1/1) est celui 
ird'entre les Çàkyas". Quant au type de 
la femme au lotus, il ligur.' déjà eu com- 
pagnie du lion sur les monnaies do Pan- 
taléon et d'Agatliocle (pi. 111, i3 et i4) 
et son idenlilication se précise suc celles 
d'Azès et d'Azilisès (pi. IV, /t et 10; cf 

'' En sanskrit : salija-dharma-slhha 
(Cardneu, Cal., pi. XXV, 3 et 5; cf. 
R. 15. WiiiTEiiivAD, Cat. of coins in ike 

Pniijdb Miisritm, Liiliorc, p. 181). — 
iNous n'o.sons faire état de l'iiypotlièsc de 



M. E. J. Rapson (,/. R. A. S., 1897, p. 819 
et suiv.), inlerprétant par slliavira le 
(TT);pocra-ii d'Hermaios (cf. A.-M. Boyer, 
J. A., 1900, I, p. 629 et suiv. ; H. Ol- 
DENRERO , ^acllr. cIcrK. (jes. (1er Wissensch. 
:u Golliageii, Phil.-hist. Kl., 1911, 
p. 43 1 , note 1). 

'^' V. SjiiTH,'/.i.S.B., 1897, p. 3oo 
etpl. XXXVIII, /.et .5; 1898, p. i35 et 
pi. XIV, 1; cf. R. B. Whitehead, Cat. 
Paiijiib Muséum, pi. XVII, n" 29; et 
pi. XX, vni (au British Muséum). On 
peut aussi bien y reconnaître le roi assis 
à l'indieiuie à la l';içon de certains types 
il'Azès et de Huviska. 



L'HELLÉNISME AU GANDUÀRA. /CJ'J 

La prudence la plus élémentaire défendait de l'aii'e remonter la 
créalion des images du Buddlia beaucoup au delà de leur première 
alleslation oiricielle. Le fait que la légende bouddhique ne tarit 
pas sur le compte du second Açoka W n'invitait pas moins à rap- 
portera son règne, de même qu'elle appartenait incontestablement 
au cœur de son royaume, la floraison de l'école du Gandliàra. 
Ainsi se brocha, sur ce simple voisinage numismatique, une ipiasi- 
simultanéité de temps, et l'on prit l'habitude de contenir que, si 
surprenant que cela put paraître, le Buddha indo-grec était contem- 
porain d'un roi barbare. Mais bientôt les diflicultés se multiplièrent. 
Les oscillations du pendule historique semblent avoir, comme nous 
verrons bientôt'-', définitivement i amené Kaniska à la fin du i" siècle 
après notre ère. Dès lors il reste toujours permis de taire état de ses 
monnaies pour fixer le terminus ad quem au-dessous duquel il n'est 
plus possihle de faire descendre l'apparition du type de Buddha'^); 
il ne peut plus être question de ne le faire naître qu'à la onzième 
heure : car par quel enchantement se serait-il trouvé instantané- 
ment transporté à Mathurâ et même à Amarâvatî ? Les découvertes 
de Sir Aurel Stein dans les sites méridionaux du Turkestan chinois 
exigeaient également qu'on remontât sensiblement les origines de 
l'école pour rendre intelligible sa pi-écoce propagation en Asie cen- 
trale. Tous les renseignements que l'on rassemblait sur l'œuvre 
architecturale de Kaniska donnaient de leur côté l'impression d'une 
prochaine décadence: entre sa te pagodes et un stûpa de l'ancien 
modèle, il y avait visiblement le même écart qu'entre une église 
gothique de style flamboyant et une basilique romane W. Il n'est 
pas enfin jusqu'à la figure du Buddha qui ne parut sur ses monnaies 
déjà très hiératisée, dans le double encadrement de son auréole 
et de son nimbe. Mais comment en juger sur un modèle si réduit ? 



<'' Cf. ci-dessus, I. II, p. /ii8. <") Cf. 1. I, |). G'i: il nml, il est vrai, 

''' Cf. ci-dessous, p. .'ïo.j. tenir compte des réi'cctious ipie cette pa- 

''' C'est ainsi que nous nous en soin- jfodc avait subies après avoii' été plusieurs 

mes déjà servis, 1. 1, p. ia. lois détruite par le feu. 



'l'iO 



LKS OIIICINKS DE I/KCOI.K 1»! (;AM)II\IîA. 



Cil' (|iril ;mi-;ul l'iillii |»(mr tnincliei' la (|U(\stioii, c'eut été une ])ièce 
non moins aulcntlii(iu('nient émanée de Kaiiiska, mais d'assez grande 
dimension pour permettre de décider de son style, — Applau- 
dissons donc aux fouilles persévérantes de iMM. .1. H. Marshall et 
D. B. Spooner dans le tertre de Shâh-jî-ki-l)hêri où nous avions 
cru reconnaître la fondation du grand roi W. Après deux laborieuses 
saisons(i 908-1 qoq), elles ont enfin dégagé, conformémentaux très 
exacts renseignements des pèlerins chinois, la base du «plus grand 
stùpa de l'Inde du Nordn. 11 mesure en effet plus de 87 mèlres 
de côté; et près du milieu géométricpie, accotées à la cloison inté- 
rieure t"^) qui du centre rayonnait vers l'est, dans une chanibrette 
funéraire de construction fort rustique, l'eposaient, vraiesou fausses, 
en compagnie d'une monnaie de kaniska, les reliques annoncées 
du Bienheureux. 

La cassette de cuivre jadis doré qui contenait le reliquaire de 
cristal est une petite boite ronde en forme de pyxis grecque (pi. VI). 
La surface supérieure du couvercle, légèrement bombée, figure 
un lotus renversé dont la tige s'élargit pour asseoir un Buddlia. 
De chaque côté de ce dernier se tiennent, debout et les mains 
jointes, comme sur la cassette de Dèh Bimaràn (fig. 7), mais en 
ronde-bosse, deux petits assistants qui doivent encore être Brah ma 
et Indra: car on croit reconnaître sur leur tête, à gauche la tiare 
de celui-ci, à droite le chignon (ceint d'une double bandelette) 
de celui-là '^l Seulement, tandis que le motif de la figure 7 s'in- 
spire visiblement de la tr Descente du ciel nW, celui-ci rappelle plu- 
tôt, avec les tempéraments nécessaires pour transformer une scène 
légendaire en un groupe iconique, le rr grand miracle de Çrâvastî iil'^). 



<■) Cf. 1.1, p. 83 et i!x8. 

<*' Cf. t. Lj). 87-88. 

*'' C'est l'ordie inverse de celui de 
Dell Bimai iin ; mais on sait que les deux 
assistants alternent volontiers (cf. t. 11, 
p. 907). 11 ne faut pas oublier non pins 
que les deux figurines ont été retrouvées 



détachées par un choc venu de liant 
et qui avait enfoncé en même temps le 
couvercle de la cassette [Archwologiail 
Siirvi>ij of Iiulia. A niinnl Report igoS-g, 

p. hçf). 

'"' Cf. 1. 1, p. 539. 

<'i Cf. t. II, p. 206. 



L'HELLENISME AU GANDHARA. «1 

Sui' le rebord du couvercle court une frise de liamsa qui évoque, 
à trois siècles de distance, l'un des motifs les plus heureux des 
chapiteaux d'Açoka. Enfin la panse est ornée sur tout son pour- 
tour dune guirlande que portent en gambadant sept petits génies 
et qui reçoit dans ses ondulations trois Buddhas assis en médita- 
lion et flanqués d'autant de tléités orantes, vues à mi-corps. Un 
personnage en pied, couronné d'une tiare et portant le grand cos- 
tume royal des kusanas est le seul qui occupe toute la hauteur 
disponible ; il est également encadré de deux divinités en qui l'on 
reconnaît le soleil à ses rayons et la lune à son croissant, et forme 
avec elles le point de départ et d'aboutissement de tout le décor ('). 
Qu'il s'agisse ell'ectivement de Kaniska, une double inscription en 
pointillé l'atteste: une fois même, dans la ligne du bas, le graveur 
s'est arrangé pour que les deux moitiés du génitif Kamskasa tom- 
bent de chaque côté de la figurine, comme pour en mieux souli- 
gner l'identité '-). Aiilsi le souci qu'il prend de la gloire de son roi 
donne d'avance toute satisfaction aux exigences de la critique. On 
n'en saurait douter sans mauvaise volonté: cette découverte nous 
a bien rendu le dépôt original c[ue Kaniska dut déposer de sa main 
sous la première pierre de son stûpa'^\ Or, on n'a pu manquer 
d'être fiappé de l'aspect sinon décadent — ce serait trop dire — 
du moins fortement stylisé de cet objet d'art. Les Buddhas notam- 
ment, puisque ce sont eux surtout qui nous intéressent, semblent 
figés dans des altitudes convenues, et les plis stéréotyp s de leur 
manteau monastique dénoncent la répétition machinale d'un type 
déjà trop de fois reproduit. Ne craignons pas de nous en fier sur 
ce point aux photograpliies. Les éminenls spécialistes qui ont lon- 
guement manié à Simla cette cassette, MM. Marshall, Spooner, 

''' Aussi, sur ia pi. VI, 9, ferions-nous '"' Voir loulefois les réserves faites 

volontiers opérer au couvercle un quart après coup flans .4. S. 7. , Anii.Piep. if)og- 

de tour à gauche de façon à placer le lo, p. 187 et i38, et les tac-siniile des 

Buddha de face juste au-dessus de Kanis- inscriptions, ihid., pi. LUI. 
ka. — Pour ce (jui est des deux acol\ les, '' Cf. la description du Muhùraima 

cl. l. II, p. 162. citée t. 1, p. (j/i. 



442 LES ORIGINES DE L'ÉCOLE DU GANDHÂRA. 

Vogel, vont plus loin encore et sont unanimes à déclarer qu'elle 
marque le déclin de l'art du Gandhàra. C'est là, à notre avis, une 
ailirmation trop francliante et qui requerra bientôt de sérieuses 
réserves C. Il ne faut pas nous en laisser imposer parla médiocrité 
de l'exécution, laquelle n'est pas, ipso fado, une preuve de basse 
époque. Mais tout le monde convient — et c'est là pour l'instant 
ce qui nous importe — que les Buddlias figurés sur ce reliquaire 
sont tristement éloignés des origines hellénistiques du type. Dès 
lors la démonstration en est faite: la conslilution de l'école gréco- 
bouddhi(|ue est sensiblement antérieure à Kaniska. . . 

Et maintenant respirons : car cette heureuse trouvaille n'aura 
pas moins réjoui et édifié les indianistes que les fidèles Birmans 
auxquels le gouvernement anglo-indien a jugé bon de l'attribuer. 
Avec elle tombe en efl'et le frein que nous ne pouvions jusqu'ici 
qu'impatiemment ronger. — Quoi donc, disions-nous, voici(fig. /i65 
et suiv. , û8o, etc.) des œuvres où respire le souffle même de 
l'bellénisme ; car il n'y a pas à s'y tromper : c'est lui qui fait on- 
doyer les cheveux, se gonfler les narines et palpiter les draperies 
de ces superbes Buddhas. Pour expliquer l'art raffiné de ces statues, 
nous avons sous la main des compatriotes et congénères à elles, 
dans les superbes médailles indo-grecques. Et pour pouvoir rien 
dire d'historiquement certain sur leur compte, il nous faudrait 
attendre que le fin et élégant profil de ces princes hellènes ait 
fait place sur des monnaies déjà décadentes au portrait en pied 
d'un barbare ? Et quel barbare ! Regardez-le sur les planches V, 5 
et 7, et VI, 2 : un Tartare hirsute, barbu, chaussé de lourdes 
bottes et grotesquement accoutré dans les basques l'igides de sa 
casaque. . . Artistiquement parlant, c'était une contradiction dans 
les termes. Mais quoi, un petit fait brutal l'a toujours emporté 
dans les balances des [)hilologues sur tous les arguments d'ordre 
esthétique; et force était d'en revenir perpétuellement à la seule 



<•' Cf. ci-dessous, p. 54i et suiv. 



LA RENCONTRE DU BOUDDHISME ET DE L'HELLENISME. W3 

chose sûre, la première apparition du type du Buddha sur les 
iiioiiiiaies de ce Kusana. Cet obsédant cauchemar sera désormais 
épargné aux futurs archéologues: et tout de suite il semble que les 
])laus se succèdent mieux dans l'horizon éclairci. Non, ce n'est pas 
César, ce n'est pas Alexandre, qui a créé l'art gallo-romain, ni 
l'art indo-grec; mais pas plus que Clovis et ses Francs, Kaniska et 
ses Yue-tche n'ont eu la moindre j)art à l'évolution artistique de la 
contrée conquise par leurs armes. Ce qui a rénové on innové l'art 
des Indes et des Gaules, c'est ici la longue domination romaine, 
là le règne relativement durable des Gréco-Bactriens. Non seule- 
ment plus rien ne s'oppose, mais depuis longtemps tout nous invite 
à faire hardiment remonter, sinon jusqu'à Ménandre, du moins 
plus haut que les Kusanas les premièies créations originales de 
l'école du Gandhâra. 

§ 111. La hencontre du Bouddhisme et de l'Hellénisme. 

Penchons-nous à présent sur le creuset où va s'opérer la fusion 
des deux éléments que nous avons toujours isolés jusqu'ici, le 
grec et le bouddhique. Voilà d'ailleurs trop longtemps que nous 
persistons à manier ces conceptions purement abstraites : il est 
urgent de les ramener à des termes plus concrets. Le Bouddliisme, 
c'est pratiquement des moines et des laïques indiens; l'Hellénisme, 
c'est dans l'espèce des soldats et des généraux grecs. Essayons de 
préciser et d'animer quelque peu ces vagues entités et de les suivre 
en scène sur le véritable théâtre de leur rencontre. 

Pourquoi le Gandhâra ? — Nous ne croyons céder à aucune do 
ces partialités que les auteurs ont trop volontiers pour leur sujet 
en j)laçant au Gandhài'a et dans la vallée de Kaboul, de préférence 
à la Bactriane et même à Taksaçild le lieu de cette union — celui 
du moins où, à notre point de vue, ladite union engendra un résul- 
tat décisif. En ce qui concerne le bassin de l'Oxus nous nous en 



fiUU LES ORIGINES DE L'ÉCOLE DU GANDIIÀRA. 

tenons aux raisons que nous avons données dès le début'*' et que 
notre enquête liistori(|U(' n'a fait depuis que renforcer. Elle nous a 
montré en effet que le Bouddiiisme n'a pénétré dans le Nord-Ouest 
de rinde que vers 95o avant J.-C. Admettons par hypothèse qu'il 
ait franchi la haute barrière du Paropamise dès le commencement 
du n" siècle, à la veille ou à la suite des conquêtes indiennes des 
tyrans grecs de la Bactriane : encore ne faut-il pas oublier que 
ceux-ci en avaient été chassés dès avant l'an i3o par l'invasion 
des Çakas. Les événements laisseraient en vérité bien peu de marge, 
on ce pays tout iranien et dont la gloire était d'avoir enfanté Zoro- 
astre'-', pour la formation locale d'une école gréco-bouddhique. Qui 
en aurait d'ailleurs pris l'initiative ? Le fait est frappant pour qui 
vient, comme nous, de constater l'influence immédiate et vigoureuse 
de llnde du Nord sur le monnayage de ses nouveaux maîties *'' : 
pendant les i5o ans et plus qu'a duré la domination hellénique 
en Bactriane, ni les idées ni les coutumes indigènes n'ont exercé la 
moindre réaction sur les médailles frappées au nord du Caucase 
indien ; celles-ci sont restées purement et simplement grecques W. 
L'atonie intellectuelle et artistique, pour ne pas dire l'absence de 
toute culture nationale que dénonce une si complète résignation 
an joug étranger apporte, on en conviendra, une présomption de 
plus contre la possibilité de la création sur place d'une école dont 
la caractéristique essentielle est justement qu'elle procède du 
mélange de deux civilisations. 

Soit, dira-t-on ; nous vous abandonnons provisoirement l'Oxus'^': 
mais les arguments en faveui' du versant méridional de l'Hindou- 
koush valent encore mieux pour la rive gauche que pour la rive 
droite de l'indus. Pourquoi le lieu de naissance de l'école ne serait- 
il pas de préférence la grande et riche capitale de Taxila, infini- 

''' T. I, ]). 5. relevé parM.E.J. Rapson, 4 »<:/<•«/ Imlia, 

''' Tout au moins l'a-l-il adoplé (cf. p. 120 et 126. 
A. V. Williams Jackson, Zoroasler^). ''' Il nous faudra revenir sur ce point 

''' Cf. ci-dessus, t. II, p. 437-438. à propos de l'inlluence de l'ëeole du Gan- 

'*' Ce fait significatif a été également dhàra au eh. XVII, S» m (p. 639). 



LA RENCONTRE DU BOUDDHISME T DE L'HELLÉNISME. Mio 

ment j)liis importante alors que Peukélaotis? — A cela nous répon- 
drons que de l'une à l'autre cité on ne comptait que six étapes, et 
que nous ne sommes malheureusement pas en mesure de fournir 
des précisions à quelques lieues pi'ès. Toutefois les textes nous font 
entrevoir une sérieuse objection dans la forte organisation brahma- 
nique qu'ils attribuent dès longtemps à ce que d'aucuns se plaisent 
à nommer l'rr université de Tak-saçilâii. L'air de la rive droite, où 
nous avons vu qu'au contraire les brahmanes ne jouissaient ni d'in- 
lluence ni même de considération C. était singulièrement plus 
favorable à l'éclosion de manifestations originales du Bouddhisme. 
Car enfin, il faut bien se mettre ceci dans l'esprit : pour la produc- 
tion d'un art gréco-bouddhique, tel que nous savons qu'il fut, il 
ne sulïit pas d'un simple afllux d'artistes hellénisants; il faut encore 
que ceux-ci trouvent toute constituée une clientèle indigène, et en- 
fin que la demande locale coïncide avec la présence sur le marché 
des praticiens étiangers. Tant que les fouilles de Taxila et de 
Balkh '-' ne nous auront pas démontré que nous nous trompons, 
nous nous tiendrons prudemment au témoignage des découvertes 
déjà faites, et nous continuerons de penser que cette triple condi- 
tion n'a été vraiment réalisée que dans la vallée de la Kubhâ et 
au Gandhàra vers la fin du n" siècle ou le commencement du 
r' siècle avant notre ère. A ce moment il y a six ou sept généra- 
lions que cette contrée s'est ouverte, avec le succès que nous avons 
dit, à la propagande bouddhique; il y en a trois ou quatre qu'elle 
est gouvernée par des Grecs. Dans la haute vallée du Kâboul-Roùd, 
un petit foyer hellénique, abi'ité par les montagnes contre l'inon- 
dation des barbares, n'a même achevé de s'éteindre qu'un siècle 
plus tard. Aussi ne faisons-nous aucune difficulté pour le recon- 
naître :dans la querelle des pays qui prétendraient à Ihonneur très 
réel d'être le berceau de l'école indo-grecque, cette région monta- 

'' et. ci-dessus, t. H . p. 618. n. 3); sur i'iiitéit-l (jnc préseiilerairiit 

'' Les piemières sont heureusemeul les secondes voir plus has, cb. XVII, 
commeuoees (cf. ci-dessus, t. Il, p. 435, S in (p. 635-636). 



A46 LES ORKIIINES DE L'ÉCOLE DU GAMDHÀRA. 

jnieuse, aujoiii-d'lmi interdite, mais jadis parcourue par des explo- 
rateurs et reconnue couverte de monuments bouddhiques, oppo- 
serait au Gandliàra des titres théoriquement supérieurs, si, par 
une exception unique dans l'histoire de l'art, la pauvreté d'un 
ff Kohistânn avait jamais pu en pareille matière prendre les devants 
sur l'opulence de la plaine W. 

N'oublions pas d'ailleurs que nous avons précédemment établi 
notre droit d'admettre, à cette même époque, un Gandhâra et 
sans doute aussi un Kapiça mieux arrosés, partant plus fertiles et 
plus riches, voire plus peuplés qu'ils ne le sont aujourd'hui ('-). Il 
y a lieu de penser que les Indo-Grecs, venus pour rester, ont dû 
ménager les ressources d'un pays dont désormais ils comptaient 
vivre. On sait d'ailleurs comment régulièrement les choses se 
passent dans l'Inde, au grand étonnement des historiens classiques. 
Pendant que ràjas, rajpoutes et autres hsalriija, dont la guerre 
est le métier, se battent (et d'ailleurs avec beaucoup de bravoui-e) 
eux et leurs gens, le paysan continue paisiblement à vaquer à ses 
cultures et le marchanda son commerce : le mot d'ordre des soldais 
est de respecter les castes dont, vainqueur et vaincu, les deux 
partis devront tirer leur subsistance. Les condottières gréco-bac- 
triens, familiarisés par un long voisinage avec les mœurs indiennes, 
ont dû, dans leur intérêt bien entendu, respecter la règle du jeu. 
Ne l'auraient-ils pas fait, que les blessures de l'invasion auraient 
eu amplement le tenqjs de se cicatriser. Au bout du compte, après 
la propagation du Bouddhisme et la conquête hellénique, il n'y 
eut rien de changé au Gandhâra qu'un petit nombre de Grecs et 
beaucoup de moines de plus. Il est naturellement impossible de 
procéder à aucune évaluation précise. Toutefois, en opposant les 
5oo Yavanas de Ménandre aux 80,000 hhilxu de Nàgasêna, le 
Milinda-panha nous suggère une proportion malgré tout assez vrai- 
semblable : car s'il y avait sûrement moins de moines dans le cor- 

'■' Cf. t. I, p. 6. — L'opposition de la plaine et du ^pays de montagnes n ou Ko- 
hislân est un lieu commun sur la frontière indo-afghane. — '' T. Il, p. /aai/iaS. 



LA RENCONTRE DU BOUDDHISME ET DE L'HELLENISME. /i67 

tège du patriarche, y avait-il beaucoup plus de Grecs dans la 
garde du Basileus? 

Les Y.ivAyA. — C'est en ellet une question de mesure. Pour 
prendre les choses ah ovo, il serait aussi vain d'exagérer que de 
contester Tiniportance de la colonie militaire grecque de Bactrianef'l 
Les faits le disent clairement : assez forte pour contenir, en temps 
ordinaire, les incursions isolées des Gakas, elle n'était pas en état 
d'opposer grande résistance à leur invasion en masse, quand eux- 
mêmes cédèrent à la pression des Yue-tche(-'. Les témoignages 
chinois donnent l'impression que le royaume bactrien fut pour les 
Barbares une conquête facile. Cela se comprend encore de la part 
des habitants amollis de cette grasse contrée, lesquels ne faisaient 
après tout que changer de maîtres : on est en droit de s'en mon- 
trer davantage surpris de la part des aventuriers grecs qui déte- 
naient cette riche proie et qui ont l'air sur leurs monnaies de 
gaillards si déterminés. Apparemment, devant cette horde défer- 
lante de cavaliers nomades, tous archers de naissance, ils se 
sentirent désarmés comme en face d'une force de la nature. Leur 
cohorte, trop peu nombreuse, eût été submergée par le flot. 
Remarquez ce])endant qu'elle sullit pour fermer les passes derrière 
eux et se maintenir longtemps encore dans le Nord-Ouest de l'Inde. 
Cette Inde même, qu'ils eussent ou non noué des intelligences 
dans le pays, ils durent la conquérir avec très peu de monde, 
en tout cas avec très peu de troupes grecques. On se rappelle 
qu'Alexandre a gagné la bataille de l'Hydaspe avec une douzaine 
de mille hommes'^'. Nous voulons bien croire qu'un Dèmètrios et 

'"' N'oublions pas d'aillnirs (|ue celle-ci verrons (p. ^87), meilleure contenance, 

est liisloriquenicnt allestée : encore plus (le — Peut-être fiiul-il faire aussi entrer en 

20,000 vetérunsaiiraient-ilsdéserlélepays ligne de compte les perpéUielles liissen- 

à la mort d'Alexandre [d. Iîoiciié-Le- sions intestines des Gréco Baclriens. Lisez 

cLERCQ, Hist. des Séleucides, p. 8.t on E. encore les réflexions de M. Bouché-Le- 

[\. Bevaw The Hanse ofSeleuciis, p. 276 V clercq, Inr. IniicL, p. ."îfJo-SGa. 

•'' Les Parthes lirent, comme nous ''' Il est vrai qu'il disposait d(5jà d'un 



448 LES OIUr.INES DE L'ÉCOLE DU GANDHARA. 

un Apollodotos no le valaient pas comme foudre de guerre : mais 
aussi n'onl-iis pas trouvé devant eux un Porus — encore moins, 
comme Séleucos, un Candrafjupta. La dislocation de l'empire des 
Mauryas favorisa, nous l'avons dit, leurs entreprises; puis le noyau 
de leur armée, constiiné par des mercenaires d'OccidenI, dut vite 
se renforcer d'auxiliaires indigènes*''. L'art de conquérir l'Inde à 
l'aide des Indiens ne date pas de Dupleix. 

Nous sommes donc bien loin de vouloir entretenir les illusions 
de Cunningham sur rtla population semi-grecque du Penjâb'^hi : 
mais l'élimination de tout élément grec ne serait pas moins 
absurde. Ce n'était pas tout que de conquérir l'Inde, il fallait encore 
la garder : et il eût été trop imprudent de s'en fier uniquement 
sur ce point à des troupes indigènes. Les conquérants se trouvèrent 
aussitôt confrontés avec la nécessité, de tout temps reconnue, 
d'entretenir au moins une petite garnison européenne ou soi-disant 
telle près de toutes les villes importantes. Deux systèmes sont 
encore en vigueur, soit qu'on l'installe dans un cantonnement 
spécial à quelque distance de la ville indigène, soit (ju'on lui fasse 
occuper ce que les Grecs appelaient le ^cccrîXeiov et les pèlerins 
chinois la «ville royale n — ce que dans nondjre de villes de l'Inde 
britannique on appelle aujourd'hui le trFortn, — c'est-à-dire l'en- 
semble de constructions qui servaient a la fois de palais et de 
citadelle*^'. A la tète et sous la protection de cette force armée il 
fallait encore placer, au moins dans chaque chef-lieu de district, 
un représentant du Basileus et son tribunal, sans compter les 
agents du fisc et la trésorerie : car ces choses non plus ne changent 



cnnlinfjeiit indigène de 5.ooo liomnies, 
lequel assurait, avec les troupes de Kra- 
lèros, la gai-de du camp. 

''' Nous avons cru les reconnaître sur 
nos sculplures : cf. t. I, p. 4o2-4o,S et 
t. II, p. i4-i6 et (ig. 902-2o4 et 3o6. 

<"' flarhut, p. 107, à propos du culte 
des images du Buddiia. 

•'' Cf. par exemple dans Polïbe , X, 27, 



la description du ^aaiXeiov d'Ecbatane 
— celui-ci distinct, il est vrai, de l'aKpa 
ou citadelle. — C'est justement à propos 
de Purusapura que Hiuan-lsang emploie 
l'expression qui, d'après S. Bevl (cf. 
Rec, I, p. 98 , n. 55), correspond à "la 
portion de la ville, fortifiée et entourée 
d'une muraille, dans laquelle s'élevait le 
palais royal". 



LA RENCONTRE DU BOUDDHISME ET DE LHELLÉMSME. I'i9 

pas. Dans l'espèce il est probable (jue la capitale du Gandbàra 
grec était Peukélaôtis (Piiskaràvati) et que des postes devaient 
exister à Pèsbawar et à Shâhbâz-Garhî pour surveiller la grand'- 
route, en tout cas à Und pour garder le passage de l'Indus. Au total 
le nombre des Grecs n'aurait jamais dépassé, si même il l'atteignit, 
la proportion de celui des résidants anglais par rapport aux liabi- 
tants actuels du pays, laquelle monte, d'après les données du dernier 
Gazclleer, de 0.06 p. 1 00 dans l'Inde entière, à près de o. 1 5 p. 100 
dans le Penjàb et à plus de o.5 p. 100 dans le district de 
Pèsbawar, à cause du voisinage de la frontière C. 

Mais puisque nous en sommes fatalement venus à découvrir 
quelque analogie entre l'Inde grecque d'il y a deux mille ans et 
1 Inde anglaise d'aujourd'hui'-), il est nécessaire de marquer aussi- 
tôt les diiïérences. Celles-ci tournent d'ailleurs toutes h l'avantage 
de notre thèse. Les Européens de ce temps-là étaient beaucoup plus 
procbes des Indiens par la manière de vivre et les habitudes de 
pensée, et par suite bien plus prêts à les comprendre et à se 
fondre avec eux qu'ils ne sauraient l'être à présent. Sans doute les 
barrières de la caste existaient déjà, mais non celle des mœurs et 
des croyances religieuses. Combien d'ailleurs parmi ces prétendus 
Yavanas pouvaient se dire originaires de la Grèce européenne ? La 
plupart, à commencer par leurs chefs, étaient natifs d'Asie 
Mineure, sinon même de simples Orientaux plus ou moins hellé- 
nisés. Nous avons trouvé dans la bouche des pandits du Kaçmir le 
terme de Yavana employé pour désigner indistinctement toutes les 
populations de l'Asie antérieure, à commencer par les Persans: 
nous ne serions pas éloignés de croire que son acception était dès 
lors presque aussi vague. Ajoutez enfin que nombre de ces merce- 
naires devaient prendre femme dans le pays. 

''' Soit près de 0,000 Européens sur tiès vivantes à M. Gobi.et d'Alviella dans 

86.5,000 liaiiitants, d'après des chifTres son excellente étude sur Ce que l'Inde 

fommuniqués par M. F. W. TiioiiAs. iloil à hi Grèce (Paris, 1897, p. 28 et 

''' Cette idée a déjà inspiré des pages suiv.). 

r. VNrmuM. - 11. ' on 



^ATIO\*UE. 



',50 LKS (lUKlIMlS l)F, L'ÉCOLE DU G\NDIIÀIl\. 

Sur ce |)(iiiil, on lésait, l'oxeinple venait de haut, puisqn'il 
avait (Hé donné en Perse par Alexandre en personne, lors de son 
mariage avec Roxone. On lit dans Appien qn'un peu plus tard, 
dans rinde même, Séleucos Nicator aurait contracté une alliance 
tf matrimoniale T en même temps que politique avec Candragupta. 
Comme ce dernier nous est donné par les témoignages indigènes 
pour un aventurier de basse naissance, le fait, de quelque façon 
qu-on doive l'entendre, est après tout possible et est commu- 
nément accepté. Mais, fait remarquer M. Boucbé-Ledercq, rron ne 
connaît pas à Séleucos d'autres femmes qu'Apama et Stralonice, 
ni d'autre fdie que Phila, l'épouse d'Anligone Gonatas. On ne voit 
donc pas comment il aurait pu devenir ou le gendre ou le beau- 
père du roi hindou n. Strabon rapporte le même détail, mais sous 
un jour très ditférent et beaucoup plus intéressant à notre point de 
vue : selon lui Séleucos aurait simplement inscrit parmi les clauses 
du traité Yèmyaixia ou jus connuhu : en d'autres termes, il aurait, 
selon l'ingénieuse interprétation de M. Bouclié-Leclercq ''', conclu 
ffune convention autorisant les mariages mixtes entre Hellènes et 
Hindous fl. Dans le système social de l'Inde, le seul procédé pour 
régulariser de telles unions consistait à atti'ihuer théoriquement 
aux Grecs une certaine caste; et peut-êtie avons-nous ici la forme 
grecque de la tradition indigène qui, comme nous veri'ons tout à 
l'heure ('-), reconnaît dans les compagnons d'Alexandre une variété 
dégénérée de Isalrii/a. 

Légal ou non, ce constant métissage explique, sans chercher 
plus loin, que, comme tous les conquérants de l'Inde avant les 
Anglais, les Grecs aient été promptement absorbés par la popula- 
tion indigène. S'ils maintinrent pendant plusieurs générations 
l'originalité de leur race, ils le durent moins à l'orgueil de leur 
culture qu'à l'incessant afllux d'aventuriers occidentaux qui renou- 
velaient quelque peu leur sang et éclaircissaient à nouveau leur 

''' llisinire des Srlfiiriflrs. p. 3f|-oo. — '^' Cf. ci-dessous, |). iyS. 



]A RENCONTRE DU BOUDDHISME ET DE L'HELLENISME. 'i5l 

teint. Leurras, en un mol, était beauconp plus voisin de celui des 
Mogliols que des maîtres actuels de l'Inde. Lisez notre Bernicr. A 
plusieurs reprises, il revient sur le fait que les gens fcqui gouvernent 
à prosent rindoustanr; ont bien pris le nom rrdes peuples de la 
Grande Tartariei^, mais que crceux qui entrent dans les charges 
cl dignités, et même dans la milice -^ ne sont quiin ramassis 
d'étrangers, rrla plupart étant Persans, quelques-uns Arabes et 
d'autres Turcs : car il sullit à présent pour être estimé Mogol 
d'être étranger, blanc de visage, et mabométan il. Quant à ceux de 
leurs enfants a qui passent la troisième ou quatrième génération, 
et qui ont pris le visage brun el l'bumeur lente du pays, ils ne 
sont point tant estimés ni honorés que les nouveaux veiuis, 
n'entrant même que rarement dans les charges, heureux enfin 
quand ils peuvent être simples cavaliers ou gens de piedn. Aussi, 
pour prévenir celle inévitable déchéance de leur postérité, les nou- 
veaux venus à la cour, remarque-l-il encore, ont-ils soin de se 
fournir de femmes au Kaçnu'r rrafin de pouvoir faire des enfants 
qui soient plus blancs que les Indiens el qui puissent ainsi passer 
pour de vrais Mogols ''). . . ••. 11 n'y aurait, croyons-nous, que quel- 
ques mots à changer au passage pour que les judicieuses obser- 
vations de l'excellent docteur s'appliquassent de façon fort exacte 
au cas tout à fail similaire des Yavaiias. 

Mais qu'ils fussent d'extraction plus ou moins authentique ou 
de race plus ou moins mêlée, un fait n'en subsiste pas moins : de 
soi-disant représentants de l'Hellénisme, fonctionnaires civils ou 
militaires, ont été installés à poste fixe au GandlKua : et l'on voit 
d'ici se dérouler les conséquences extrê:nement variées de cette 
installation. Tout d'abord on rloit compter avec les nécessités cou- 
rantes d'une administration étrangère quia sa langue, son écriture, 
son calendrier paiticuliers. 11 est vi'ai que, dans un pays de vieille 
civilisation, il lui faut composer avec les habitudes locales. On n"a 

''' Rerkier, Voyages, éd. i83o, I, p. /i et a8G; II, p. 266. 

29. 



',52 LES OIUC.INKS DE L'ÉCOLE DU GANDHÂRA. 

enoorc d(''Coiiveit clans rinde aucune inscription grecque. L'alpha- 
bet grec n'a remplacé celui rlu Penjâb que sur les monnaies, et 
encore leur en abandonne-t-il le revers C. Mais des noms de mois 
macédoniens ont été relevés dans les inscriptions indigènes (-'; et il 
y a lieu de penser que le grec, en sa qualité de langue oH'cielle, 
fit un instant partie de l'éducation des hautes classes et fut même 
pratiquement connu de nombre de personnes de condition plus 
humble, mais que leurs intérêts professionnels maintenaient en 
contact permanent avec les maîtres de l'heure. Quand on nous dit 
qu'Apollonios de Tyane put encore converser en grec avec le roi 
parthe de Taxila, on nous rapporte du moins l'écho d'un l'ait réel. 
De nos jours, si longtemps après l'extinction de la dynastie mo- 
ghole, les classes dirigeantes de l'Inde du Nord ne continuent-elles 
pas à apprendre le persan concurremment avec l'anglais, en atten- 
dant que celui-ci supplante définitivement celui-là? Mais l'admi- 
nistration n'a pas seule ses exigences : les administrateurs et les 
agents de la force publique ont aussi les leurs. Avant tout, il leur 
faut des médecins : et la médecine indienne en a contracté une 
dette envers Hippocrate. Puis ils ont des besoins intellectuels, 
qu'au moins de mauvais romans et quelques troupes d'acteurs de 
passage chercheront à satisfaire : et c'est pourquoi l'on découvre 
tant de curieux rapports de forme et même de fond entre le théâtre 
grec et l'indien '■'', entre les kathd sanskriles et les fables milé- 
siennesW : car — il nous faut du moins l'indiquer en passant — 



''' Au moins sur les monnaies indo- 
grecques, indo-scytlies et indo-parllies : 
sur celles des grands Kusanas nous ne 
trouvons que l'alpliabel grec (cf. pi. IIIV). 

''' Par exemple Tinscription du vase 
de Wardak (cf. E. Senart, dans J.A., 
nov.-déc. 1914, p. 674 et 677) est 
datée du i5° jour du mois Arthamisiva 
(Arlemisios). 

''^' Cf. E. Wi^JDiscH, Der griechische 
Ein/hisn im indhchcn Drnma (Berlin, 



1882 ) et A. Weber, Die Griechen iii In- 
dien (1890). p. 919-921. M. S. Lévi 
dans sou Théâtre Imlieii a soutenu la 
thèse contraire: mais nous savons qu'il 
serait aujourd'hui disposé à faire à l'in- 
lluence grecque sa part. 

'*' F. LicÔTE, Sur l'origine indienni' 
du roman grec, dans Mi'lniigrs Si/lniin 
Lévi (Paris 1911). Weber (/oc hiud., 
p. 917)3 déjà fait remarquer que les 
fables milésiennes étaient en quelque 



\A RENCONTRE DU BOUDDHISME ET DE L'HELLÉNISME. '153 

l'inlluence hellénistique ne s'exerça pas uniquement sur les arts 
plastiques. Peut-être devons-nous nieutionner encore quelques 
sophistes ou professeurs pour l'éducation des enfants de bonne 
famille. Point de chapelains, faute de sacerdoce national (tout 
au plus (juelques mages pour les soldats iraniens?); mais sûrement 
des astrologues, dont les Indiens devinrent les adeptes empressés : 
le charlatanisme non plus ne connaît pas de frontières. Enfin et 
surtout, toute colonie étrangère a des besoins d'ordre matériel 
et pratique : elle ne peut se passer de bijoux, d'ustensiles, d'armes, 
de meubles, de véhicules, de vêtements. . . C'est justement ici que 
nous attendons nos Yavanas. 

Il n'est pas douteux que pour la fabrication de nombre d'objets 
de première nécessité, on pouvait, comme à présent, utiliser les 
ressources du pays. L'Inde a loujours abondé en habiles ouvriers : 
c'est même la seule qualité que Bàber lui reconnaisse dans ses 
Mémoirrs, et nous avons vu que Néarque avait déjà fait la même 
constatation. Pour les vêlements on trouvait sur place des tisserands 
de laine, de coton ou de soie, |)our les véhicules des charrons, 
pour les meubles des ébénistes, pour les armes des forgerons, pour 
les ustensiles des potiers d'argile ou de cuivre, pour les bijoux 
des orfèvres. On peut toujours obtenir d'un bon artisan indigène 
sinon l'exécution d'un dessin coté, du moins la reproduction 
telle quelle dun modèle; ainsi que le dit encore Bernier, ils 
tr Contrefont si bien notre travail d'Europe qu'à peine y peut-on 
rien reconnaître de différent t'^r). Les fournisseurs des cantonne- 
ments grecs, de quelque nationalité qu'ils fussent eux-mêmes, 
ont dii se servir largement de la main-d'œuvre locale. Toute- 
fois, il y avait des travaux trop délicats ou trop nouveaux pour 
qu'on put les confier aux ouvriers du bazar, ou (|ui exigeaient 

soile la liUeralui'e piolessiounelie des <"' Bàber, Mémoires, IraiJ. Pavct de 

Yavaiii (cf. plus liaut , t. II, p. 70); il Courteille, II, p. 299; Dernier, Votjages, 

cherche même (p. 91 4) des analogies ëd. i83o, t. II , p. a5; et cf. ci-dessus, 

entre les épopées grecques et indiennes. l. II, p. 627. 



.'454 LES OP.KÎINFS ]\K LECOLE DU (1 \M')1I \ li A. 

tuiil an moins une diiccludi ('Ui'o|)éeiiuc. Force liil d'avoir ou 
de laire venir d'Occideul un cerlain nombre de ces tecliniciens, 
experts en mécanique, dont nous savons que lliabileté extraordi- 
naire fit l'émerveillement des Indiens'''. L'ingénieur est d'ailleurs, 
avec le médecin, le spécialiste qui s'exporte le mieux. Enfin, ce 
serait bien mal connaître les Grecs que de croire qu'ils aient pu 
vivre, même si loin de leur Méditerranée, sans art, et par consé- 
quent sans artistes. A la vérité, on n'a encore rien retrouvé de 
rarcliitecture civile du Nord-Ouest de l'Inde '-' : et ce serait beau- 
coup exiger des fouilles que de s'attendre à ce qu'elles nous 
rendent, avec sa décoration européenne sertie dans un cadre 
exotique, le palais ou simplement la villa de quelque despote grec. 
Mais nous n'en sommes pas uniquement réduits aux conjectures. 
On n'a pu oublier que nous possédons, en d'innombrables exem- 
plaires, dans la superbe facture et l'étonnante variété des monnaies 
courantes, la preuve oiïicielle de la constante présence dans la 
région, pendant les deux siècles qui ont précédé notre ère, 
d'artistes grecs ou formés dans un atelier grec. 

Ajoutons c[ue ces artistes, ou tout au moins les premiers d'entre 
eux, étaient véritablement excellents. Prenons encore celui qui a 
exécuté de ses mains telle des pièces reproduites sur la planche 111. 
Que cet homme sût graver, nous en voyons la preuve : mais sans 
doute, il ne savait pas que cela. A la mode des praticiens de l'an- 
tiquité ou de la Renaissance italienne, il était encore capable de 
ciseler, par suite donc de sculpter, donc de modeler, peut-être 
même de peindre, et enfin d'enseigner toutes ces branches de l'art 
plasti(|ue à des apprentis, quitte ensuite à s'aider de ces derniers 
dans l'exécution des commandes. Que lui demander de plus? Gela 
ne regarde personne de savoir quels hasards de la destinée l'avaient 

''' Cf. plus haut, t. I, p. 91 -g a. La et lôo); Harm-curlta , trad. F. \V. 

littérature des contes va jusqu'à leur atlri- Thomas, p. 198. 

huer Incapariléde f;il)ri([uei des iiiacliines '' Du moins ceci était vrai avant les 

à voler; cf. Brlial-Ldtliti-çlukii-siuiyrdlid , deruières fouilles de M. J. II. M.vrsh.ïll 

V, igo (éil. et Irail. F. Lacôte, |). 05 àTaksaçilâ. 



LA RENGONTIiK DU BOUDDHISMi: 

poussé en Ariane el jusque dans l'Inde. Pour notre part, nous 
pensons ce que durent penser ses clients *>réco-indiens : nous le 
tenons; il sullll. nous ne le laissercns pas échapper. Mais tout de 
suite une (jueslion se posait, assez embarrassante pour eux, pour 
lui vitale : trouverait-on à l'employer? Car enfin on ne grave pas 
tous les jours des iioinçons pour le gouvernement ; et d'autre part, 
dans toute colonie étrangère, si riche soit-elle,le nombre des per- 
sonnes susceptibles de faire vivre un artiste est forcément restreint. 
Qu'aujourd'hui encore un peintre ou un sculpteur européen aille 
chercher fortune dans l'Inde, il aura vite fait d'épuiser les com- 
mandes de l'administration ou delà haute société anglaises; et il 
sera trop heureux, pour ne point perdre son temps et l'argent de 
son voyage, de faire (au besoin un peu plus beau ou plus blanc 
que nature) le buste ou le portrait de quelques râjas. Cette res- 
source était-elle déjà entrée dans les mœurs? On en trouve des 
traces, en delijrs des monnaies, dans la statue inscrite de Kaiii- 
ska(') du n)usée de Mathura, sinon déjà dans notre figure 3G8 dont 
la ressemblance frappante avec un satrape parthe est peut-être 
une délicate flatterie. En tout cas, nos artistes hellénisants auraient 
tort de faire entendre aucune plainte i-étrospective. Une bonne for- 
tune leur est échue qui ne se représenterait plus que bien diffici- 
lement aujourd'hui : ils virent venir à eux, de l'or à la main, des 
donateurs indigènes qui leur offraient des murs de sanctuaires 
à décorer. 

Les Bivddhà. — Retournons-nous vers ces clients, en vérité 
inattendus, et enquérons-nous au mieux de leur identité. Ils 
méritent de fixer à leur tour notre attention , ne serait-ce qu'à rai- 
son de ce geste extraordinaire. Car on conçoit bien que le Grec n'ait 
pas fait beaucoup de façons pour accepter la commande : le sur- 
prenant, pour quiconque connaît un peu l'Inde, est qu'elle ait été 

<■) A.S.I.,Aun. Rcp. Kji 1-1-2, pi. Lttl. 



>i:,(l I.KS OIIICINKS l)K LKCOI.K 1)1 (i A M)ll \ Il \. 

laite, lîion eiiloiidii l'Ilc iiY'iiianait pasdedessei'\aiilsbraliinaiii(|ues : 
ces représeiitauls allilrés du consei'valisuie indien se sont, comme 
toujours, tenus tant qu'ils ont pu à l'écart des modes étrangères. 
Mais il ne sullit pas, pour que tout devienne simple, de rejeter 
sur des bouddhistes la responsabilité de celte innovation. Nous ne 
voyons pas que de nos jours les gens de Ceylan ou de Birmanie, 
du Siam ou du Cambodge, fassent appel pour la décoration de 
leurs fondations religieuses à des artistes européens*''. Sans doute 
il n'y aurait pas impossibilité absolue à ce qu'ils le fissent : nous 
croyons cependant savoir^qu'ils s'y résigneraient fort malaisément. 
Et la raison en est claire. L'artiste immigré , quoi qu'il fît pour 
s'accommoder au goût et au style indigènes, jetterait aussitôt la 
perturbation dans les habitudes d'œil et d'imagination de ses clients 
improvisés. Par le fait, le Grec en question n"a pas manqué d'opé- 
rer au Gandhài-a sa petite révolution artistique; mais s'il y eut des 
esprits chagrins (il y en a toujours) et de vieux bonzes qui protes- 
tèrent, la majorité des intéressés fit évidemment ses délices du 
nouveau style. — Qu'à cela ne tienne, dira-t-on, ne gardez-vous 
pas en réserve un argument qui est déjà venu plus d'une fois sous 
votre plume? Ce goût spontané de l'inédit étonnerait dans l'Inde : 
mais les habitants du Gandhàra étaient-ils de vrais indiens? — 
Eh! sans doute, répondrons-nous, ils se ressentaient fort du voisi- 
nage immédiat de la frontière et du perpétuel va-et-vient des voya- 
geurs sur la grand'route qui reliait la péninsule à l'Asie antérieure. 
Mais prenez-vous davantage les Birmans, les Thaïs ou les Khmèrs 
de l'Indo-Chine pour d'authentiques Indiens? Les Gandhàriens 
étaient à tout le moins des Oiientaux, et par suite des gens toujours 
chatouilleux sur l'article de leurs coutumes et de leurs pratiques 
religieuses. Aussi en vient-on à penser qu'une autre condition 
encore était nécessaire pour expliquer en cette affaire l'initiative ou 

''' Nous cliûisissons exprès nos exeni- vaute. mais qui ne possèdent pas eu 
pies dans des pays de civilisation indienne propre une aussi brillante tradition artis- 
où la relig-iou bouddhique est encore vi- tique que la Chine et le Japon. 



LA RENCONTRE DU BOUDDHISME ET DE L'HELLENISME, iô? 

— si l'on préfère croiie (|ue le Grec iil des oll're/i de service — 
l'acceptation des milieux indigènes. Oui, la population du Gan- 
dhâra était des plus mêlées, et elle ne respectait passes brahmanes, 
et elle était des plus dévotes au Buddha : tout cela est bon à rete- 
nir; mais, pour qu'elle passât une commande à un artiste liellé- 
nisanl, il aura en outre fallu, entre les deux parties contractantes, 
l'intermédiaire d'un Grec, ou d'un métis de Grec, (jui lût lui-même 
un bouddhiste. 

Le postulat est beaucoup plus modeste et raisonnable qu'il ne 
paraît peut-être au premier abord. Pour commencer, personne ne 
savisera de contester la prompte multiplication au Gandhàra de 
nombreux Eurasiens, bouddhistes de naissance par leur mère ('). 
Mais puisque Ménandre a pu donner à la postérité l'impression 
qu'il s'était converti au Bouddhisme, pourquoi quelques \a\anas 
pur sang ne l'auraient-ils pas fait ou cru le faire : soit qu'ils y 
aient été amenés parla toquade théosophique, résultat fréquent 
d'un long séjour aux Indes, soit que de la doctrine du Buddha ils 
aient surtout retenu le coté philosophique ? 11 n'y avait pas si loin 
de la sagesse du Bienheureux à celle qui venait de faire d Epicure 
le dieu de ses sectateurs'-' : et on remarquera notamment que 
devant le problème fondamental de la douleur, dont tous deux 
reconnaissent l'existence, leur attitude est pareille, et la plus 
humaine de toutes. S'il était loisible au Yavana lléliodore de se 
déclarer affilié à la secte vishnouite des Bhàgavatas, et au Kusana 
Vima-Kadphisès de s'intituler mùhêçmra, c'est-à-dire çivaïtc, sur ses 
monnaies'''. Grecs comme Barbares devaient rencontrer encore 
moins d'empêchement à devenir bouddhistes. Notez que des con- 
versions de ce genre se produisent encore tant à Ceylan qu'en 
Birmanie; et d'autre part, ainsi que nous l'avons indiqué'"', elles 
étaient beaucoup plus attendues de la part d'un Yavana d'alors 
que d'un Européen d'aujourd'hui. Aussi ne voyons-nous à opposer 

'" Cf. t. II,p. 45o. ^'- Cf. t. II, p. 191. 

■''> Cf. t. II, p. 34i. Ci Cf. t. H, p. 4/19. 



i58 LES ORIGINES DE L'ÉCOLE DU GAND1I\RA. 

au Mahâvama aucune objection de pi-incipe quand il nous parle de 
moines cr i)recs'')ii. Déjà des témoijjuajjcs certains vérifient l'au- 
tlicnticilé de notre hypothèse, aussi bien au Gandhàra qu'au Kon- 
kan. Ici, ce sont des tt Yavanasw — déguisés, il est vrai, sous des 
noms hindous — qui font creuset- à leurs frais les grottes de 
Nâsik, de Junnar et de Karli(^); là c'est et Théodore, fils de Datisu, 
qui consacre une pièce d'eau au culte des NàgasW. Nous incli- 
nerions même à penser que seulement ainsi nous réussissons à 
atteindre et à vider le fond du débat que soulevait tout à l'heure ''' 
le caractère presque uniquement bouddliique du produit des fouilles 
gandhàriennes : l'aisance avec laquelle les Yavanas établis dans le 
pays ont été accueillis dans le sein de la communauté reste, en 
dernière analyse, la meilleure explication qu'on puisse donner de 
l'union si intime, et apparemment si exclusive, qui s'est formée 
au Gandhàra entre l'art grec et la religion bouddliique. 

N'oublions jjas d'ailleurs qu'il y a deux manières de se faire 
bouddhiste. L'une, au fond la seule vraie, est d'entrer dans l'ordre 
des moines et d'observer dans l'infini détail de ses complications 
la relative sévérité de leur discipline; au contraire, l'autre, celle 
des upàsaha ou fidèles laïques, pouvait à la rigueur ne consister 
qu'en un acte mental d'adhésion. Toutefois cette alliliation se 
manifestait mieux par une charité toujours prête à l'égard des 
membres réguliers de la Communauté; et comme cette muni- 
ficence était seule susceptible de revêtir à l'occasion un caractère 
artistique, nous aurions une tendance à ne nous inquiéter ici 
que des ce zélateurs n. En fait, les moines figurent assez souvent 
parmi les donateurs mentionnés par les inscriptions ou représentés 
sur les sculptures (cf. fig. 8/17 a). S'ils étaient censés ne rien 
posséder, ils pouvaient apparemment stimuler la générosité de 

''' A/aA«i'fl;«4«, xii, 3i (et. Sy-io) et ''' E. Senart, dans J. A., niai-jiiiu 

XIX, 3(). 1891), p. 533. — Sur te caraclère aqiia- 

'^' Ep. Indica, VIll , p.9o;I\, p. 53- tique des Nàgas, cf. t. II, p. 29. 

56; A. S. Western India, IV, p. 92, etc. '*' Cf. t. II, p. /iig-iao. 



LA RENCONTRE DU BOUDDHISME ET DE L'HELLENISME. 'i59 

leurs parents ou de leurs disciples. Uhihsti el iipdsaka ne vont 
d'ailleurs pas l'un sans l'autre. On estime {généralement qu'il faut 
ù ptMi près une centaine de familles pour entretenir, bon au mal 
an, un moine mendiant". Cela ferait environ un moine pour 
mille habitants, La ])roporlion fut sans doute moindre dans le 
Gandliàra à l'origine de la propagande; mais elle y devint beau- 
coup plus considérable : car autrement le pays, m.'me en lui 
attribuant une po|)ulation double de l'actuelle, n'aurait guère 
nourri que douze à (juinze cents hhiksii. Or Hiuan-tsang a.ssiire 
qu'il aurait jadis possédé un millier de monastères, et dans un 
seul de ces couvents, celui qui conservait le vase à aumônes du 
Bienheureux, Fa-hien a compté sept cents moines'- . Comment une 
telle multiplication du nombre des religieux a-t-elle pu se produire 
sans perturber gravement les conditions économiques de la contrée? 
— La réponse est justement que le développement du Bouddljisnie 
a suivi au Gandhàra la même évolution que partout ailleurs. Dès 
le début, quelques entrées en religion, plus ou moins retentissantes 
selon le rang social du converti, intéressent localement à la pro- 
spérité de la Communauté naissante un certain nombre de familles. 
Soit souci du bien-ètie des parents entrés en religion, soit manière 
de restituer au hliiksii les biens qu'il a abandonnés on quittant le 
monde, soit enfin simple souci d'accomplir une œuvre pie, des 
zélateurs font bientôt à la Communauté «le plus beau des donsii, 
entendez celui d'une propriété foncière : car il n'est pas de 
charité plus méritoire, après avoir fourni de uourritui'e, de vête- 
ments et de médicaments les disciples du Maître, que de leur 
assurer un abri. Selon l'usage confirmé par la règle, c'est dans 
quelque villa hors les murs qu'on les installe, en attendant de 
bàlir sur ce terrain un véritable monastère'^. Plus tard enfin, on 



'' HiRAPKASÀD (jÀSTRÎ, Dîscovcri/ oj j). 1 7 I , il compte 1,600 fondalions reli- 

living Buddhi.ini in Bengal, Calcutta, gieuses en y comprenant les siàpa); 

1897, P- 2- Fa-HIE\, cil. XII. 

"' Hll'AN-TSANG, Rec, p. 98 [ibuL, '■ Cf. t. 1, p. ^78. 



/i60 LES ORIGINES DE L'ECOEE DU GANDHARA. 

voit sélevcr, sur des sites appropriés à leur (lestination, des sortes 
de couvcnls-torteresses, pareils à ceux du Tibet et de notre moyen 
âge, et puisant sans doute leurs réserves dans la dotation qui leur 
a été faite des terres environnantes". C'est alors que ces établis- 
sements, devenus riches par eux-mêmes, se peuplent d'une foule 
de moines qui vivent sur le couvent, et dont par suite le nombre 
n'est plus subordonné au chiffre de la population locale. Sans 
l'invasion musulmane, qui sait si nous ne trouverions pas encore 
au Gandliàra et au Kaçmîr des fondations religieuses tout à fait 
analogues aux lamaseries qui subsistent, sans chercher plus loin, 
dans le Ladâkh ? 

A la date où nous nous tenons — soit aux environs de l'an loo 
avant J.-G. — il va de soi que nous sommes encore loin de ces 
développements, sans doute postérieurs à notre ère. Mais nous 
devons nous rap|)eler d'autre part que le Bouddhisme n'était plus 
un nouveau veau dans le pays, où il se propageait depuis un siècle 
et demi et où il avait précédé de cinquante ans la conquête indo- 
grecque. Ce Bouddhisme, nous le connaissons : encore proche de 
ses origines indiennes, c'était celui que l'on stigmatisera plus tard 
du nom de Hînayàna , plus particulièrement représenté ici par la 
secte des Sarvàstivâdins. Selon toute apparence, la Communauté du 
Nord-Ouest, profitant de l'expérience acquise, aura rapidement 
regagné le degré de développement que celle de l'Inde centrale 
avait atteint quelque cent cinquante ans auparavant. C'est dire 
qu'elle fut vite travaillée à son tour par la fièvre de construction, 
qui s'était déclarée chez celle-ci sous le règne d'Açoka : car l'in- 
stinct bâtisseur de l'homme finit toujours par prévaloir sur les 
vœux les plus solennels de pauvreté, et ce ne sont pas les archéo- 
logues qui lui en feiont reproche. Ces nouveaux sanctuaires 
gandliàriens, nous ne sommes pas réduits à les reconstituer en 
imagination comme les problématiques rt maisons grecques n que 

"' Cf. t. I, p. i(Jy-i7-2. 



LA RENCONTRE DU BOUDDHISME ET DE L'HELLENISME. 'i6l 

lions doivent les sites de Peukélaôtis et de Taxila. Il n'est pas 
certain, mais il n'est pas impossible qu'Açoka, en même temps 
(piii taisait graver ses inscriptions, y ait érigé tel de ces slùpa 
que persistait à lui attribuer la tradition populaire. En tout état 
de cause, ceux de ces tumnli que nous avons rangés dans la caté- 
gorie c; ancien modèle T)" ne tardèrent pas à s'élever dans le voisinage 
de toutes les villes et bourgades inqjortantes; et à côté de ces 
monuments les plus bouddhiques de tous, bien que non exclusive- 
ment bouddhiques, s'alignèrent bientôt, bâtis sur le double modèle 
local, butte ronde de la plaine ou chalet pointu de la montagne, 
les rangées de vilinra, cellules de moines toutes prêles à se cbanger 
en chapelles pour les statues. . . '-'. Est-ce la peine à présent de 
faire remarquer à quel point ces déductions s'accordent avec les 
conclusions auxquelles nous avait indépendamment conduits, dans 
la première partie de notre travail, l'étude des édifices? Les vrai- 
semblances historiques ne font c[ue renforcer la raison d'ordre pra- 
tique qui s'était d'abord olferte à nous pour expliquer le caractère 
foncièrement indigène de l'architecture du Gandhâra'^). Quand les 
Gréco Bactriens s'y établirent, le type général des monuments 
bouddhiques était déjà immuablement fixé; et il ne devait venir à 
l'esprit de personne — fut-ce d'un Yavana converti — de demander 
à l'artiste étranger des plans de sanctuaires, mais seulement des 
projets de décoration. 

Les artistes gandhàbiexs. — Il semble ainsi que les choses 
s'éclaircissent peu à peu à mesure (jue nous avançons, comme pour 
récompenser la patience de notre enquête. Mais toutes ces consi- 
dérations ne sont en fin de compte que des travaux d'approche, 
destinés à nous permettre de serrer de plus en plus près l'objet 

''' Cf. t. I,p. 6.5-71. — L'identillca- les donateurs ont d'abord demandi? aux 

lion de Shâhpour (p. 67) est à ciniger. artistes des bas-reliefs pour les slùpa ou 

"' (jf. t. I, p. f)() et suiv. — Nous des statues pour les )'(An'r« ((. Il, p. S38 

avons déjà .ngité pins baul (et nous n'y et suiv.). 
reviendions pas) la question de savoii- si *^' Cf. t. I, p. 200. 



'i62 LES ORIGINES DE L'ÉCOLE DU GANDH\R\. 

de nos recheiches, à savoir les origines de l'école grcco-boiuldliique 
du (îandhâra. Coninie une école d'ort ne peul être que l'œuvre 
d'artistes, c'est sur ces derniers qu'il faut concentrer, pour finir, 
l'ctlorl de notre investigation; et comme, d'autre part, les artistes 
se jugent à leurs œuvres, nous discernerons leur individualité 
d'après la nature de leur stjle. Ou plutôt (si du moins les chapitres 
qui précèdent ont rempli leur dessein) l'expérience peut être consi- 
dérée comme faite. Parmi toute cette décoration sculpturale, nous 
avons rencontré quelques motifs nettement helléniques, et d'autres, 
en nombre plus restreint encore, purement indigènes; tout le reste, 
c'est-à-dire l'immense majorité, procédait d'une sorte de com- 
promis entre les deux techniques. Nous savons donc d'avance que 
les seuls artistes décorateurs qu'ait connus le Gandhàra, étaient 
les uns des Grecs, les autres des Indiens''' — voire enfin et surtout, 
à la faveur de la pénétration constatée des deux races, des métis 
de Grecs et d'Indiens. 

Et d'abord, pour reprendre le fil du précédent paragraphe, 
comment écarter à />m;v' la présence de sculpteurs indigènes dans 
rinde du Nord-Ouest dès le début du n'' siècle avant notre ère ? 
Ce serait décréter que les stupa septentrionaux de l'ancien modèle 
furent condamnés à rester entièrement nus. Il faut avouer que 
les mieux connus d'entre eux, comme ceux de Mânikyâla (fig. 9) 
et de Chakpat (fig. 10-12), n'ont jamais reçu qu'une ornemen- 
tation fort sobre ; mais d'autres, que le sol nous cache encore, 
peuvent avoir été plus richement décorés. De toutes façons, il est 
sûr que l'étrange assortiment décoratif des anciens imagiers boud- 
dhiques, arbres, roues, slûpa , lotus et autres emblèmes allégo- 
riques, a pénétré jusqu'au Gandhàra. Sans doute il y avait été 
apporté, ne serait-ce que sous forme d'e.v-voto et autres objets de 
piété, dans le mince bagage des moines qui, dès le début de la 
propagande, aflluèrent de l'Inde centrale: on sait assez l'humeur 

''' Peut-être faudrait il, à la grande rigueur, dire frlndo-iraniensTi; mais cf. jilus 
bas, cil. XVI, .^ II, iiifne [ p. içig-ôoi). 



LA RENCONTRE DU BOUDDHISME ET DE L'HELLENISME. 463 

migratrice de ces chemiueaux de la religion. A l'emploi sporadique 
de ces symboles sur nos sculptures gandhàriennes, nous recon- 
naissons la vieille manière intlienne, abstraite, scbématique, 
algébrique, que nous avons eu plus d'une fois à définir''). Aussi 
ne peut-on s'étonner que plusieurs d'entre eux reparaissent 
isolément sur les pièces indo-grecques (pi. 111, i3-i6) et en 
groupes constants sur les pièces indigènes'-'. Mais puisqu'il s'est 
trouvé quelqu'un pour graver en relief les poinçons de ces der- 
nières monnaies, à plus forte raison sommes-nous contraints d'ad- 
mettre que la corporation, déjà requise, des maçons indigènes com- 
prenait quelques tailleurs de pierre assez habiles (et ce n'est pas 
beaucoup dire) pour revêtir au besoin un édifice de ces rudimen- 
taires décors : car à l'époque où nous le prenons, vers la fin du 
m'' siècle avant J.-C, les prétentions d'un sculpteur indien 
antérieur aux décorateurs de Barliut ne sauraient aller beaucoup 
au delà. 

Or, c'est à ce moment que pénètrent au Gandbàra, à la suite de 
Dèmètrios et d'Eukratidès, les artistes grecs auxquels nous devons 
leurs magnifiques médailles. Mais ceux-ci, ce n'est pas à nous 
qu'il appartient de les définir : il sufiit d'ouvrir les manuels 
d'archéologie classique. L'art dans lequel ils sont experts, c'est cet 
art dit hellénistique, qui allait survivre à la liberté de la Grèce et 
devoir son universelle dillusion à la ])aix romaine. Pour l'instant 
il a passé en Asie Mineure et en Egypte et s'y est mis au service de 
souverains, les uns déjà très orientalisés, les autres encore mal 
hellénisés. A plusieurs signes s'annonce, dit-on, sa décadence : 
mais en pays asiatique nous ne ferons toujours qu'admirer sa 
perfection. Les qualités maîtresses varient d'ailleurs selon les 
ateliers, dePergame à Alexandrie. Il sulfira de retenir ici quelques 
traits généraux, tel que le goût croissant du piltoresque, du 
portrait, voire de la caricature; la prédilection pour le bas-relief 

' Cf. t. 1, p. 6o8et t. H, p. 36i. pi. I, et A. S. I.. A»),. Brp. ,()n5-6, 

' Cf. Beginnings nf Budditist Art, pi. LIV. 



'ifi'i LES onrr.iNRs de L"Ér.or,E du gandhàra. 

contant quelque histoire mytliologique ou représentant quelque 
scène pastorale ; on encore la complaisance pour les branches 
inineui-es (le la toreutiquc : car parmi ces favoris des Muses, on ne 
sait où tirer la ligne entre l'artiste et l'artisan. A la vérité, les 
œuvres purement grecques que l'on a jusqu'ici retrouvées dans 
l'Inde du Nord sont, à l'exception des monnaies bactriennes, des 
plus rares. Peut-être le fait est-il dû à ce qu'elles consistaient 
surtout en menus objets de métal, toujours prompts à disparaître 
dans le creuset des orfèvres du village. On peut attendre des 
fouilles mieux surveillées de l'avenir de meilleurs spécimens 
d'orfèvrerie C et d'autres bronzes pareils au petit Héraklès du 
British Muséum (fig. ^76). Sans attendre plus longtemps, la main 
d'authentiques Grecs nous a paru signer ces tritons, ces géants, 
ces atlantes, que nous avons relevés parmi nos sculptures (fig. 1 2.3 
et suivantes, 395),ou du moins ceux d'entre eux qui ont le mieux 
conservé le type classique et ne doivent visiblement rien au sol 
dont ils sont sortis. 

Contraste saisissant : ici, le plus prestigieux des virtuoses; là, 
le plus routinier des manœuvres. On pourrait à plaisir laire jouer 
sous tous les jours les facettes de cette antithèse. Mais nous ne 
voyons pas ce que notre enquête y gagnerait. Tout d'abord l'une 
ou l'autre sorte de sculpteurs ne peut guère avoir été au Gan- 
dhàra qu'une exception infime. S'ils y avaient travaillé en nombre, 
ils auraient élevé des ensembles à leur mode, et nous auraient 
légué, soit des mausolées ou des autels comparables à ceux 
d'Halicarnasse et de Pergame, soit des stupa analogues à ceux 
de Barhut ou de Sânclii. Or, nous avons peine à réunir assez de 
vestiges probants de leurs productions pour démontrer irréfuta- 
blement leur existence. Cette existence même peut-elle nous être de 
(|uelque utilité? Elle s'affirme, comme nous venons de voir, par 
la trouvaille d'un certain nombre de motifs qu'on pourrait croire 

"i Cf. i. II, p. 181. 



LA RENCONTRE DL BOUDDHISME ET DE J/JIELLENISME. /i(i5 

tlirectemciit importés, les uns de l'Asie antérieure, les antres de 
rinde centrale : encore la plupart doivent-ils être ai^tificiellenient 
isolés des décorations où ils s'inséraient. Mais udus l'avons vu, 
l'œuvre relativement considérable de l'école du Gandhàra a jusle- 
meiit, prise dans sou ensemble, ce caractère de ne pouvoir être 
dilr proprement grecque ni indienne. Elle contient assurément 





Fii;. 47G. — Hbiiaklks, al (januuàha (cl. ji. 4G4). 
Ilrilisli Muséum. Staluelle de hnmze provenant (le Nigrai. 

des matériaux venus du Magadha des Mauryas et d'autres de la 
Syrie des Séleucides : elle n'est pas plus une importation syrienne 
que niagadhienne. La combinaison des parties composantes y est 
beancoupplus intime que dans les monnaies indo-grecques, où il y 
a simple juxtaposition d'exergues en deux alpbabets et deux langues. 
Elle est née sur place de la fusion de deux écoles, comme du 
mélange de deux corps dans une coupelle en naît un troisième. 
Telle est (nous n'hésitons pas à nous servir de ce terme) son espèce 

GANDHÀRA. --11. 3o 



pntHEME NAIIOXALf . 



/jfiG LES oniC.INRS DE L'ÉCOLE DI \NDH \R \. 

d'originalité. Sans doute, la proportion des éléments constituants 
peut varier selon les morceaux et les époques, et aller du grec 
presque homogène à l'indien presque intégral : le nouveau produit 
n'en est pas moins essentiellement un alliage. Or, au point où 
nous sommes arrivés , nous voyons bien que cette sorte d'opéra- 
tion chimique n'a pu se faire d'emblée dans la cervelle et sous 
les doigts, ni d'un Grec, ni d'un Indien : car, comment l'Indien 
aurait-il tout deviné du métier et du répertoire grecs, et comment 
le Grec se serait-il complètement assimilé la tradition artistique 
et religieuse du Bouddhisme? Et n'attendons pas plus de résultat 
d'une collaboration immédiate entre eux, si tant est qu'une telle 
supposition soit admissible. Ne voyez-vous pas que race, langue, 
situation sociale, civilisation, tout un monde les sépare? Pour 
donner des noms de fantaisie à ces éternels anonymes, comment 
le brillant Apollodore aurait-il pu dès l'abord lier partie avec 
l'obscur Dêvadatta ? 

Ainsi il semble que nous aboutissions à une impasse ; et le plus 
clair résultat de cette longue étude serait de démontrer l'inca- 
pacité où nous sommes de rendre compte de la genèse de son 
objet. Heureusement la vie s'inquiète peu de la logique, et il 
reste à notre disposition le temps, le plus grand des maîtres. C'est 
lui qui va se charger de rapprocher les dislances, d'adoucir les 
angles et de ménager les points de contact. Laissons-le remplir son 
office : il aura \ite fait de mêler les civilisations et les races, et de 
favoriser l'échange des langues et des religions. Que ce soit au 
bazar de la cité indigène ou à l'intérieur de la ville royale, dans 
lalelier du sculpteur grec ou dans la boutique de l'imagier boud- 
dhiste, le jour ne tardera pas à venir où s'engagera enfin, entre 
amateurs, la couversation attendue; et c'est au cours d'un tel 
entretien, que naîtra plus ou moins prosaïquement, dun pari ou 
d'un défi, d'une otïre ou d'une commande, une branche nouvelle 
de l'ai't. Au ])is aller, si l'on craint qu'une telle supposition ne 
semble bien hasardeuse, nous aillions toin'ours la ressource 



LA RENCONTRE DU ROUDDHISMl'] ET DR L'HELLENISME. /i67 

d'appeler à notre aide, non plus senlement comme intermédiaire 
entre les praticiens et les donateurs, mais comme praticien lui- 
même, le Yavaua màtim'' de Banddha auquel nous avons eu précé- 
demment recours. C'est évidemment dans l'imagination d'un 
Eurasien, artiste par son père grec, bouddhiste par sa mère 
indienne, que se combineront le mieux les deux traditions, de 
même que c'est sous son ciseau que se marieront le plus harmo- 
nieusement les deux techniques. A sculptures hybrides, sculpteurs 
métis ; et, de fait, nous avons de fortes raisons de penser que tels 
furent bien les auteurs responsables de la majeure partie des 
œuvres gandhàriennes. 

Est-ce à dire que nous écartions à présent toute collaboration 
au répertoire gréco-bouddhique de la part d'un maître grec, fami- 
liarisé par un long séjour avec IVime du pays, ou d'un apprenti 
indien, touché de la grâce hellénique? Personne ne nous prêtera 
une telle élroitesse de vues. Sans l'apprenti indigène on ne saurait 
comment expliquer la durée et le déclin même de l'école; et pour 
ce qui est de son élaboration, on n'en pourra jamais contester 
sérieusement l'initiative aux artistes étrangers sans la venue des- 
quels elle ne serait jamais née. Même pendant la période de son 
plein épanouissement, nous ne songeons pas à proscrire l'inter- 
vention éventuelle de praticiens directement immigrés d'Occident: 
qui ne voit au contraire que la formation préalable de l'école a 
été pour ceux-ci le meilleur élément d'attraction, et cpielle est 
pour nous la meilleure garantie que ces nouveaux venus, trouvant 
des modèles tout prêts, aient pu sans autre préparation mettre la 
main à une pâte déjtà pétrie et levée? Tout ce cpie nous avons 
voulu laiie ressortir en pleine lumière, c'est d'aboid le fait que le 
caractère mixte des œuvres gainlhàriennes s'explique de la façon 
la plus naturelle par leur attribution à des sculpteurs qui, pour la 
plupart, étaient eux-mêmes de sang mêlé; c'est ensuite et surtout 
l'imprudence qu'il y aurait à dater I origine de l'art du (iandhàra 
des premiers jours de la domination grecque dans le Penjàb, 

.3o. 



/(68 LRS ORIGINES PE L'ÉCOLE DU CANDHÂRA. 

autremeni dil des premières années du second siècle avant notre 
ère. Pour que celte école à double face, telle que nous avons 
appris à la connaître, ait pu naître et se développer, un lon,o 
contact entre le Bouddhisme et l'Hellénisme est une condition 
nécessaire : nous estimons qu'il n'y aura pas fallu moins de trois 
ou quatre générations. Ainsi toutes les présomptions, qu'elles 
soient tirées de l'histoire politique, ou religieuse, ou artistique de 
la contrée, s'accordent à placer vers le commencement du dernier 
siècle avant J.-C. les premières sculptures gréco-bouddhiques'"'. 
Et qu'on ne croie pas que ce soit des fouilles de l'avenir que nous 
attendions la confirmation de cette théorie : nous comptons au 
contraire en administrer la preuve dès le chapitre prochain. 

' Est-il besoin de rappeler que les avoir été plus précoces? Cf. ci-dessus, 
premières peintures de ce style peuvent t. II, p. io4. 



I 



L'EVOLUTION DE L'ECOLE DU CANDHARA. WJ 

CHAPITRE XVI. 

L'KVOLL!TIO\ l)K L ÉCOl.l' 1)1 GA\DHÂRA. 

Si nous ne nous sommes pasinleidit,au cours de notre résumé de 
l'histoire politique et religieuse du Gandliàrn pendant la période 
indo-grecque, d'anticiper parfois sur les événements, nous ne pré- 
tendons pas pour cela avoir complètement résolu le problème de 
l'art gréco-bouddhique. Tout au plus avons-nous exposé les cir- 
constances qui rendent possible el même vraisemblable l'apparition 
de ses premières œuvres vers le début du i""" siècle avant notre ère. 
Comme fait le directeur du théâtre dans le prologue des drames 
indiens, nous avons simplement préparé la scène, annoncé les 
personnages et prévenu le public de ce qui allait se passer. C'est 
là lin rùle ([ui n'a rien de dilïicile. Dès que le rideau — ou, 
comme disaient les Indiens, la r? grecques [yavanikd) — se tire, 
il en va tout autremeraent du métier d'auteur ou simplement de 
critique. Les deux entités abstraites de l'Hellénisme et du Boud- 
dhisme se sont incarnées devant nos yeux en deux individus 
concrets, un donateur indigène et un artiste étrangei'. Pour accen- 
tuer la vraisemblance, nous avons même pris soin d'indianiser le 
\avana autant que nous hellénisions le Bauddha, jusqu'à les con- 
sidérer comme issus tous deux d'un pareil métissage, de mère 
indienne et de père grec. Ainsi ils se comprendront mieux, ayant 
mêmes idées et parlant même langue. Mais à quel moment, à quel 
propos, sur (juelle initiative s'est engagée entre eux la conversa- 
tion et quel tour au juste va-t-elle prendre? Cela nous échappe 
pour l'instant et se prèle mal à tout essai de reconstitution histo- 
rique, ou seulement logique. 

Que vous voilà, nous dira-t-on, embari'assé pour peu de chose! 
De cette longue entrevue, vous connaissez du moins le résultat , 
à savoir l'école d'art dont \ous avez cntrepi'is l'élude. Or, une 



'i70 [;i' VOl.l l'KiN l)K L'IvCOI.K DU (i\M)ll\l!\. 

Icllc liistoire se (léci)ii|)(' luujoiii's l'ii tiois iiclos. (lest comme une 
niante qui germe et croit, lleuril et fructifie, dépérit et meui't. 
(lliacini sait d'ailleurs (jue révolution de toute chose humaine se 
déroule en trois périodes, ascendante, culminante, descendaiile. 
Il Y aura donc trois paragraphes à votre exposé : formation, llo- 
raison, décadence. Et maintenant, allez : vous voyez comme c'est 
simple... — Hélas, nous craignons que notre cas ne soit beau- 
coup ])lns compliqui''. Heureux les historiens d'art qui ont aiî'aire 
à la courbe harmonieuse d'une école originale et dont aucune 
inlluence étrangère ni aucun cataclysme politique ne viennent tra- 
verserle développement spontané. Ils assist(Mil, émus et joyeux, aux 
timides premiers pas, puis aux progrès déplus en plus rapides du 
cher objet de leurs soins; et s'ils ne peuvent se défendre au passage 
de quelque mélancolie en constatant combien est fugitif l'instant 
de sa suprême perfection, ils ont de quoi se consolei'et se complaire 
dans la lenteur toujours savoureuse de son déclin. Par ailleurs, 
mil souci : l'esthétique marche la main dans la main avec la chro- 
nologie; tout s'ordonne de soi-même et sans effort, comme dans la 
région sereine des idées pures, et l'œuvre même de l'historien par- 
ticipe à la simplicité de lignes de son sujet. Une telle chance n'est 
pas la nôtre. Notre école, roulée et ballottée entre tant de courants 
contraires, ne nous a laissé qu'une œuvre baroque et tourmentée 
où nous essaierions en vain de lire à première vue le progrès de 
son développement: tels ces coquillages, trop longtemps battus 
de f océan, chargés d'accrétions et déformés par les chocs, où 
fœil du naturaliste cherche en vain le jeu régulier des spires. 

Voilà en effet, sans métaphore, l'impression que nous ont tou- 
jours donnée nos monuments, chaque fois que nous avons voulu 
tirer d'eux ce ([u'on peut appeler une chronologie intrinsèque. A 
trois reprises différentes, à propos des motifs décoratifs, des scènes 
légendaires et des images ('', nous avons déjà dû constater i'inex- 

''' Cf. t. t.. p. aSSetGi.T.H I. II, p. 3i4. 



Ll':VOLUTln\ DE L'ÉCOLE DU GANDHARA. 'i71 

tricable biouillamiiii (|u ils présentent. Aussi bien A. Bartb nous 
avait-il depuis longtemps averti que «c'est à peine parfois si Ion 
peut parler de tradition dans ces contrées où l'art a élé soumis à 
tous les hasards d'un article d'importation'') n. Aucune illusion ne 
subsiste donc sur les dillicultés de notre tache présente : ce n'est 
pas une excuse valable pour nous en dispenser. Tout d'abord nos 
incertitudes proviennent pour une bonne part de la façon dont les 
premières fouilles ont été conduites : celles de l'avenir ne nous 
fourniront pas seulement des groupes topographiquement déter- 
minés, elles nous permettront encore de distinguer dans chaque 
site les couches chronologiques successives (-). En attendant il est tout 
au moins permis de dresser les cadres généraux entre lesquels nous 
tâcherons de classer l'actuelle confusion des sculptures. Si Gœthe 
a eu raison de dire que ce qui est contre natuie est encore nature, 
une évolution, même contrariée et rompue, est encore une évolu- 
lion. Enlin il ne faut pas oublier que la longévité des écoles d'art 
se compte par centaines d'années. Pour prendre l'exemple le plus 
analogue en même temps <[ue le plus voisin de nous, on atlribue 
couramment à l'art roman quatre ou cinq siècles d'histoire (^'. Il 
n'y a aucune raison a priori pour refuser à l'école gréco-boud- 
dhi(|ue une pareille durée. Sur ce point comme sur les autres, les 
faits actuellement connus parleront. Mais déjàl'on devine que beau- 
coup d'opinions avancées à son propos peuvent être justes en soi, 
et ne deviennent contradictoires que faute d'être rapportées à des 
époques dilFérentes d'un même développement. Que l'on y ail tour 
à tour découvert linlluence hellénique, romaine, voire byzantine, 
nous n'y voyons aucun inconvénient préalable'') : nous vérifierons 
seulement s'il n'y a pas lieu de répartir ces diverses assertions, en 

•'' A. Babth, Bull.des Rclig. de riiule, '?' Du vm* au xii° siècle, en y com- 

iSgli(OEuvres,[. 11, p. i63,n.i; p. i65). prenant, comme il est naturel, la période 

'^' Cf. t. I, p. 32, sio3, etc. Les (1er- dite carolinfficnne, qui fut celle de son 

nières fouilles ont dëjà donné les résultats élaboration. 

attendus; cf. t. H, p. /i3.î et ci-dessous '*' Toutefois, il ne saurait èlre, ii 

p. 582-583 et 592-5g3. notre avis, question d'influence propre- 



/i72 L'ÉVOLUTION DE L'ÉCOLE DU GANDlliUA. 

apparence inconciliables, entre plnsieiirs siècles. Ce sera en même 
lemps la seule manière de n'être pas dès l'abord submergé sous 
l'abondance de documents classiques, indiens on chinois, que l'in- 
dustrie des philologues européens a déjà réunie avec tant de dili- 
gence sur cette question, particulièrement passionnante pour eux, 
des relations du monde méditerranéen et de l'Inde. 

§ 1. L\ CRITIQUE DES DOCUMENTS. 

Il faut s'y résigner : notre sujet a ses qualités, comme d'être en 
partie nouveau et à cheval sur deux mondes; mais il manque de 
simplicité et de clarté, et c'est vainement qu'on y chercherait les 
linéaments de cette logique intérieure qui préside au développe- 
ment d'un organisme vivant placé dans un milieu favorable. Par une 
sorte de paradoxe qui ailleurs serait inconcevable, ce n'est donc pas 
dans l'école même, mais autour d'elle, dans ses tenants et aboutis- 
sants les plus divers, que nous réunirons les plus sûrs éléments de 
son histoire. Qu'on ne soit pas trop surpris de voir juscpi'où il fau- 
dra parfois aller les chercher. Cette méthode discursive ne parait 
que trop naturelle aux indianistes, dès longtemps accoutumés à 
faire l'histoire de l'Inde surtout avec celle de ses conquérants. 
Bien entendu, nous continuerons de ne retenir parmi tous ces 
témoignages, rarement indiens, ordinairement étrangers, que ceux 
qui se rapportent en quelque façon au point spécial qui nous 
occupe : encore y touchent-ils de plus ou moins près. 11 importe, 
comme nous venons de le dire, mais il ne suffit pas de les disti'i- 
huer entre plusieurs groupes chronologiques. Les dévider ensuite 
pêle-mêle et sur le même plan ne servirait qu'à diviser en plu- 
sieurs lots la confusion dans laquelle nous voudrions au contraire 
contribuer à introduire un peu d'ordre. Il faut encore, et d'abord, 
les passer rapidement en levue atin de les classer par catégorie 

menl l)yzantiue, sauf peut-être sui- certains rejetons siîrindiens de Técole du Gandliàra 
(cf. liff. .53o). 



LV CRITIQUE DES DOCUMENTS. 473 

selon les secours que nous eu pouvons attendre : nous apprendrons 
du même coup avec (juelles précautions et dans quelle mesure 
il est permis d'en user. 

Les LiTTÉRATur.ES iNDKiÈNEs. — 11 Serait exagéré de dire que l'Inde 
ait comjtiètement réussi à donner le change aux historiens sur ses 
relations forcées avec la Grèce. A la longue, on se trahit toujours 
par quelque endroit. Mais il faut bien avouer que si nous ne 
savions des Grecs que ce qu'elle nous rapporte, nous ne serions 
pas beaucoup plus renseignés sur leur compte que, par exemple, 
sui- celui des Kambojas, dont elle nous parle souvent dans la même 
haleine et dont nous ignorons tout, sauf le nom. C'est uniquement 
parce que nous connaissions d'avance ce qu'elle entend par 
Yavanas que nous parvenons, avec beaucoup de bonne volonté, à 
les reconnaître sous quantité de demi-aveux, pour ne point dire 
de réticences, épars dans la littérature sanskrite. M. S. Lévi n'a pu 
écrire une petite thèse ingénieuse et nourrie sur ce ce que les docu- 
ments de l'Inde ancienne nous ont transmis au sujet des (îrecsA 
qu'à condition de tout mettre à contribution, monuments figurés, 
inscriptions, monnaies, faits linguistiques, etc., et de poursuivre 
dans ses plus lointaines conséquences chaque emprunt de chose ou 
de mot''). Si l'on s'en tenait au témoignage direct des texies brahma- 
niques, en réquisitionnant jusqu'aux exemples grammaticaux, on 
obtiendrait à peine, vannage fait, ces quelques grains d'histoire : 
l'existence à l'occident de l'Inde d'un peuple de Pavanas, qui se 
coupent les che\ eux et mangent couchés sui' des lits; Irur incur- 
sion dans l'Inde, où ils auraient régné quatre-vingt-deux ans et 
fait preuve d'un courage milifaire qui les rend dignes d'être consi- 
dérés comme des hmlriya, d'ailleurs irrémédiablement déchus de 
leur caste ; enfin leur habileté incontestable dans les sciences et 
les arts. La notice veut être llatleuse, dût notre insatiable amour- 

'"' Quid (le Grœcis velerum Iiuloriiiii inumiiiicnta triidiiliriitl. Paris, i8ijo. 



\lh L'ÉVOLUTION DE L'ÉCOLE DU GANDHÂRA, 

[)ropre eiii-op(''en l'aire la grimace. C'est que nous avons toujours à 
l'esprit la Grèce de Lycurgue et de Selon, de Platon et d'Aristote, 
de Phidias et de Pi-axilèle. Nous ne sommes que trop disposés k 
oublier (|ue l'Inde n'a guère reru, en l'ait de Grecs, que des sol- 
dats mei'cenaires et des aventuriers, et qu'elle n'eut pas à se louer 
de leur visite. 11 est même remarquable que ses lettrés aient su 
découvrir, derrière l'inévitable brutalité du conquérant colonial, 
la supériorité scientifique et technique de la métropole; il l'est plus 
encore que, l'ayant découverte, ils aient consenti à la consigner 
par écrit. Après tout les brahmanes n'étaient pas à même de de- 
viner — ni par suite de nous laisser deviner, si nous ne la con- 
naissions d'enfance — la mère de nos arts, de nos sciences et de 
nos lois. 

On ne peut guère espérer mieux du caractère moins orgueilleu- 
sement conservateur des bouddhistes. Le Milinda-jHiiiha a tout à 
l'heure singulièrement éclairé pour nous, du point de vue oriental, 
la vie des petites colonies grecques du Penjàb et de leurs dyuastes 
— du moins quand celui-ci était un homme à l'esprit assez ouvert 
pour s'intéresser aux idées philosophiques et religieuses des indi- 
gènes. De même, en dépit de l'éloignement de Ceylan, ses cliro- 
niques nous ont déjà fourni et pourront encore nous fournir quel- 
ques données utilisables. Mais la grande masse des textes sacrés, 
à commencer par ceux qui nous ont an point de vue iconogra- 
phique rendu le plus de services, va désormais nous fausser com- 
pagnie. La faute n'en est pas seulement à leur destination exclusi- 
vement édifiante; elle tient surtout au vague de leur propre chro- 
nologie et, en fin de compte, aux trop médiocres exigences de 
l'esprit indien en fait de précisions historiques. A peine pourrons- 
nous y glaner quelques légendes oà se traduit rinq)ressi()ii pro- 
duite au sein de la Communauté par le talent des artistes Yavanas 
et l'apparition des images du Maître '■'. 

(') Cf. plus bas, p. 539-530 et chap. XVIII, S m. 



LA CIUTIQUE DES DOCUMEiVTS. /i75 

La recolle est maigre; et ce ne sera pas une consolation d'ajouter 
que les autres races qui ont, pèle-niêle ou toiii' à loui', envahi 
l'Inde du Nord-Ouest, ne sont pas mieux partagées. Les épopées 
et les pHra/irt accusent l)ien connaissance des Bàlilîka ou Bactriens, 
des Çakas ou Scythes, et des Pahlavas ou Parthes, pour ne citer 
que les peuples qui nous intéressent : mais c'est tout juste s'ils font 
à ces barhares l'honneur de les nommer. Du cycle légendaire qui 
s'était formé autour dekani.ska, sur le modèle de celui d'Açoka, 
nous ne possédons pas la rédaction indienne ('). La Rdjatamngini^^'i 
se borne à citer son nom et celui d(! deux autres rois rcTuruskasn. 
Sans douie son souvenii' avait été conservé au Kaçmîr tant par ses 
monnaies, encore courantes aujourd'hui, que par l'appellation de 
la ville qu'il y avait fondée. Mais on sait que ce n'est pas au 
I'"'' livre de la chronique kaçinîrieime qu'il est permis d'attrihuei' 
la moindre valeur chronologique; et pas plus que le pandit Ka- 
Ihana, le lama Tàranàtha ne nous renseignera d'après les sources 
indiennes sur la date si controversée, et pour notre objet essen- 
tielle, de Kaniska. 

Les littératures étrangères. — Si nous sommes déjà arrivés à 
quehjue approximation sur ce point, nous le devons au témoignage 
des Chinois, non moins précieux pour nous que celui de nos clas- 
siques. Par bonne chance il commence à se faire entendre dès 
avant les débuts de l'école et il se prolongera jusqu'après sa des- 
truction. Puis, que ces textes proviennent d'annales oUicielles ou 
de relations privées, loui' teneur est faite pour remplir daise le 
cijerchenr européen. Les historiens chinois professent le même 
intérêt que les nôtres pour ces vaines contingences ([u'on appelle 
les noms de rois et les dates de leurs règnes; et quant aux pré- 
dilections de leurs pieux voyageurs, elles sont d'avance d'accord 
avec les préoccupations de nos archéologues. Oij en seraient les 

''' Cf. plus haut, t. II, [). /ii8: cl /. ^., nov.-déc. 1896 etjan.-fév. 1897. 
S. Lévi. .\otes sur les Iiulo-sci/tlics daus ''' I, st. 168-170. 



'i7G L'ÉVOLITIO.N' Dl'] LKCOLE DU G\NDII\n\. 

iiidiaiiisles sans le renl'orl (|iie les sinologues sont venus leur 
apporter? Mallicureusemenl il subsiste dans cette inappriîciable 
si^rie de documents une grave lacune. Les relations entre la Cliine 
et l'Occident se poursuivent, bien qu'avec des intermittences dans 
leur activité, de la fin du ii'" siècle avant notre ère à celle du 
i'^'' siècle après; elles reprennent à la lia du iv'' siècle, et successive- 
ment les visites de Fa-bien (vers 600), de Song Yun (vers .Vjo), de 
Iliuan-tsang (entre 629 et (iAi), de Wou-k'ong (entre 75i 
et 790) nous fournissent autant de tableaux de l'Inde du Nord au 
moment de leur passage. Entre les années 100 et /luo, mentions 
des annales et récils de pèlerins font à la fois défaut : nous res- 
sentii'ons cruellement leur absence. 

H n'y a pas en ellet à compter, pour bouclier ce trou, sur les 
renseignements de nos auteurs classiques, grecs ou latins. Dans 
leurs œuvres bistoriques ou géograpbi(|ues, qu'elles nous soient 
ou non parvenues à l'état de iVagmenIs, il est peu de passages 
concernant la région, l'époque et le sujet qui nous intéressent. 
Que ne donnerions-nous pas pour avoir la relation de voyage d'un 
amateur grec qui aurait visité le Penjàb, mettons vers le milieu 
du 1" siècle de notre ère? Le plus désappointant est que nous 
sommes censés l'avoir. Mallieureusement ce n'est qu'une partie de 
la biograpiiie d'Apollonios de Tyaue, un tbaumalurge, rédigée à 
cent cinquante ans de distance d'après les notes de sou compagnon 
Damis, un gobeur ou un Iiàbleur, par un rbéleur de profession 
nommé Pbilostrate, pour le divertis.sement d'une impératrice théo- 
sopbe, la Syrienne .Iulia Domna, femme de Septime Sévère. 
Comment s'étonner après cela de n'y trouver à la lecture — bro- 
dée sur un canevas qui ne manque pas de vraisemblance'') — 



''' Exeni|)lc : le loi paitlie Bardanès, |ias, comme on l'a compris parfois, jiis- 

qui facilite le voyage d'Apollonios à Ira- qu'à l'iadus — mais jusqu'à la rivière 

vers ses Klats, est relui dont Tacite nous qui si'pare l'Ajie de la Raclriane (Daliaj, 

dil{AnH(iks,W, 10) qu'il avait poussé Ta-liia"). I]eaucoup d'autres détails sem- 

ies l'ronlières de son royaume — non Lient également authentiques. 



L\ (.l'.ITIOUE DES DOCUMENTS. Ml 

qu'une pitoyable rhapsodie de tous les racontars qui tralnaienl 
alors sur l'Inde! L'Evangile de saint Thomas contient de même des 
laits évidemment exacts, les uns parce qu'ils sont conlirmés 
d'autre source, les autres parce qu'ils sont de ceux que l'on u'iii- 
veute pas : dans l'ensemble, il n'en est pas moins apocryphe. Le 
ton posilil" cl le style commercial du Périple de la Mer Erijthrée 
feraient une heureuse diversion à ces œuvres décevantes : mais, 
par définition, ses renseignements se bornent presijue uniquement, 
comme ceux d'une carte marine, aux ports de la côte arabique et 
indienne. Enlin la [)lupart des données, plus on moins sujettes à 
caution, ([u"(Mit recueillies Pline, Strabon ou Ptolémée, ne nous 
concernent, il faut l'avouer, que de fort loin, il y a un tri à faire 
parmi toutes ces informations éparses. Celles qui sont d'ordre géo- 
graphique, politique ou mercantile ne peuvent guère foinnir que 
le cadre de nos recherches, ou, à l'occasion, rehausser d'une touche 
plus claire le fond obscur du tableau. Somme toute, ce n'est pas 
l'histoire diplomatique, militaire ou économique de l'Asie anté- 
rieure, c'est celle do l'art classique qui pourrait nous fournir les 
lumières les plus directes sur l'influence que cet art a exercée 
dans l'Inde. 

L'archéologie classique, — Cette fois il semble que nous ayons 
trouvé une source d'information plus immédiate et plus sûre. On 
ne s'est pas fait faute d'y puiser, et nous persistons à nous croire 
en droit d'établir (juelque parallélisme entre les vicissitudes de 
l'art hellénistique dans les deux moitiés, occidentale et orientale, 
du monde connu des anciens. Les dilïicultés ne commencent que 
quand on descend dans le détail et qu'on veut fonder la cbrono- 
logie de tel ou tel morceau soit sur de simples considérations esthé- 
tiques, soit sur des rapprochements entre des œuvres qui se res- 
semblent des deux parts, en prenant avantage du fait que, dans le 
bassin de la Méditerranée, styles et objets d'art portent leur date. 
L'une el l'autre démarche oblige à d'infinies précautions quiconque 



f,18 L'ÉVOLUTION DE L'ÉCOLE DU GANDHÂRA. 

veiil la mettre à l'abri de tout reproclje, sinon de tout soupçon. 
En pi-emier lieu, les questions de style sont livrées aux discussions 
des hommes, et leur solution est sujette à des écarts considérables 
selon les experts. M. Goblet d'Alviella en a donné un piquant 
exemple à propos du reliquaire, ci-dessus reproduit (fig. 7), de 
Dell Bîmarân. rtOuaud je montrai, éciit-il (^', ce dessin à trois des 
membres les plus distingués de la Société d'archéologie de 
Bruxelles, deux d'entre eux crurent y reconnaître une œuvre occi- 
dentale du x*" ou du xi'^ siècle; le troisième, professeur d'histoire 
de l'art, opina pour une origine byzantine. Cependant nous avons 
là non seulement une œuvre essentiellement indienne ou plutôt 
bouddhique, dans le sujet et dans la facture, mais encore une des 
rares productions de l'Inde antique qu'il soit permis de dater, ou 
à peu près. En effet on a recueilli, à côté d'un vase en stéatite qui 
renfermait le coffret, quatre monnaies en place portant l'edigie 
d'Azès, remontant par conséquent au dernier tiers de siècle avant 
notre ère. 11 A la grande rigueur cette trouvaille prouve seulement 
(|ue le reliquaire est postérieur à Azès : mais la caractérisation si 
nette des deux divinités orantes donne à penser qu'il est en tout cas 
antérieur à celui de Kaniska '-' : nous voilà bien loin du compte de 
MM. les archéologues classiques. — Mais, dira-t-on, il s'agissait là 
d'un spécimen isolé et tout à fait en l'air : on marchera sur un 
terrain plus solide quand on pourra faire porter le poids de la con- 
clusion chronologique moitié sur une œuvie occidentale et moitié 
sur son pendant oriental. Nous n'en disconvenons pas. Encore 
faut-il être sijr, pour que le rapprochement soit valable dans le 
temps, qu'il soit le seul possible dans l'espace. En termes plus expli- 
cites, il sera prudent de n'user qu'avec une extrême discrétion, et 
seulement au cas où l'Orient hellénisé ne fournirait aucun point 
de compai'aison plus proche, des monuments de la Grèce et sur- 

''' Ce que riiide doit à la Grèce, p. ç)-2. p. 36, n. i). Qu'on rapproche nolam- 
''1 TeUe est aussi l'opinion fie M. J. Ph. ment le Brahnià de la (!{[. 7 de celui de 
VoGEL {A. S. /., Ann. Rep. igoS-ujog, la fig. i55 (cf. t. 1, p. SSij). 



LA CRITIQUE DES DOCUMENTS. /i70 

lotit de l'Italie. Qu'on veuille bien se reporter aux observations 
que nous avons déjà dû faire à propos de l'introduction de per- 
sonnages sons les acanthes des chapiteaux corinthiens''). Que 
reste-t-il, vérification faite, d'une des assimilations les plus sédui- 
santes qui se soient présentées? Nous l'avons en fait échappé belle : 
car sur la foi de la fausse analogie des bains de Garacalla il eût 
fallu faire descendre jusqu'au milieu du ni" siècle après notre ère 
— soit deux siècles trop bas — quehiues-uns des meilleurs mor- 
ceaux de Jamàl-Garhî. 

La numismatique. — Une ressource subsiste dans ce qu'on pour- 
rait appeler à son gré les plus artistiques des documents ou les plus 
documentaires des œuvres d'art. Au milieu de la mêlée tourbillon- 
nante des renseignements, l'avantage devait forcément rester à la 
phalange serrée des quelque 3o,ooo monnaies découvertes depuis 
lantôt cent ans dans le INord-Ouest de l'Inde. Porteuses d'inscrip- 
tions en même temps que d'images, elles ne se contentent pas de 
nous fournir des noms et des efhgies de rois ou de divinités : 
les lois spéciales (|ui régissent la numismatique permettent encore 
de sérier chronologiquement, selon les types, les modules, les 
poids, ces inappréciables données. C'est elle qui a posé en axiome, 
avant même qu'elle ne fût vérifiée par les fouilles'-', la succession 
des dynasties indo-grecque, indo-scythe, indo-partlie, indo- 
koushane, et établi un ordre approximatif à l'intérieur de ces 
dynasties. Assurément son témoignage a encore besoin sur bien des 
points d'être précisé et assoupli : en dehors de lui tout n'est qu'in- 
cohérence. Nous V recourrons d'autant plus librement que, selon 
tonte apparence, les inonnayeurs indo-grecs ne sont autres que 
les initiateurs des sculpteurs gréco-bouddhi(jues, avec lesquels ils 
finissent ])ar se confondre : et ainsi nous ne ferons après tout que 
comparer deux variétés de leurs œuvres et comme deux laces de 

'■' T, 1. p. •...'Î6. — ''' Cf. ci-(|pssus, (. II, p. '43.5- 'i3tl. 



/i80 L'ÉVOU'TION l»H F/KCOI.R 1)1! C VNDHÀRA. 

Ifiir talent. Aussi l)ieii avons-nous déjà couslaté, chemin faisant, 
plus d'une analogie de détail entre les reliefs et les médailles. Tout 
semble donc nous convier à établir au Gandliàra un parallélisme 
suivi entre le dévelo])pement de la glyptique el celui de la sculp- 
ture, ces branches si voisines de l'art. Leurs procédés à toutes 
deux, étant d'origine hellénistique, seront également portés dès 
le début à leur perfection: puis tontes deux subiront la même 
sorte de régression enti'e les mains d'apprentis indigènes de plus 
en pins inexperts, jusqu'au moment où la tradition greci|ue 
achèvera de se perdre dans le plus lamentable bousillage. Telle est 
bien, en efl'et, nous l'avons vu''', l'évolution des monnaies du Nord- 
Ouest de l'Inde : car, par une chance favorable, c'est sensiblement 
la même série numismatiipie qui se continue ainsi, des pièces 
les plus belles aux plus barbares, |)endant six siècles. Cette fois 
ou jamais, nous tenons le fil conducteur cherché : l'ordre chrono- 
logique marchant en sens inverse de la valeur esthétique, ce que 
l'école indo-grecque aura en de mieux sei'a son commencement et 
son histoire deviendra celle de sa décadence. Enfin, pour mesurer 
le degré de celle-ci nous disposerons d'un étalon infaillible : il 
sullira d'en juger d'après l'élimination progressive de l'élément 
hellénique, au début tout à fait dominant, et qui va s'elTaçant 
peu à peu. 

De notre point de vue européen, cette théorie ne peut manquer 
de nous apparaître comme indubitablement conforme au cours 
naturel de nos pensées, sinon des choses elles-mêmes : mais ce 
n'est pas une raison pour fermer l'oreille à la fâcheuse voix de la 
critique. Si la corrélation entre le monnayage et la sculpture était 
à ce point étroite, on ne comprendrait plus que les médiocres 
monnaies des Guplas, sur lesquelles les derniers vestiges de lettres 
grecques ont achevé de disparaître, soient justement contempo- 
raines des plus belles statues de Mathurà et de Bénarès (par 

"' r.f t. II. |,. .05 et '..■^7. 



LA cniTIQUE DES DOCUMEMS. /i81 

exemple, lig. 555 et 587). — Pardon, répoiidra-t-on peul-être : 
il sulFit à l'argument que ces statues soient justement celles où le 
génie indien a le plus évidemment repris le dessus sur l'influence 
étrangère. Ce que nous soutenons, c'est qu'en toute occurrence 
l'élément hellénique est forcément allé en s'atténuant et que. dans 
le cas particulier de l'école indo-grecque, le mérite artistique 
a fléchi de façon concomitante; mais nous ne prétendons pas 
refuser du même coup tout mérite artistique aux écoles indiennes 
postérieures. — L'aveu est précieux à recueillir, et il n'était pas 
mauvais d'ahjurer dès à présent un préjugé qui n'est que trop 
répandu en Europe. On ne saurait toutefois se croire quitte avec 
cette seule restriction. Oublie-t-on que nous avons dû également 
reconnaître à l'école gandhârienne une certaine individualité locale 
et sa juste part d'originalité? Puis le fait que les destinées de la 
gravure en creux ou en relief ont pu ainsi diverger dans l'Inde 
centrale force à se demander si, même au Gandliàra, elles sont 
restées aussi fidèlement mêlées qu'on veut bien le dire. Notons que 
leurs procédés et conditions d'exécution sont fort loin d'être sem- 
blables. Certes nous professons toujours l'opinion que l'homme 
capable d'exécuter telle monnaie gréco-bactrienne était de force 
à camper une statue : qui peut le plus peut le moins. Mais la réci- 
proque n'est pas vraie, et nul ne soutiendra que tout bon tailleur 
de pierre soit en état de graver un coin et de frapper un flan. Ceci 
est un métier à part, où les commandes sont assez rares, et qui 
dut être toujours le privilège d'un petit nombre de spécialistes; 
le tour de main technique du graveur en médaille avait fort bien 
|)u se perdre alors (|ue les ateliers formaient encore d'Iionorables 
sculpteurs ('). Bref, il est toujours permis de répéter, après 
M. Senart'-', que (hms l'école indo-grecque la sculpture a dû 

''' licnvoynns le liicteiir aux judi- Iiidiit,[. If. p. 78 : il en ressort claire- 

cieuses réllexioiis de M. A. l'imtw nicnl que les ijeux techniques ne sont 

{CEiwrcs, I. Il, |). lOo, 11. 1) et lie pas rigoui-eusement connexes. 

M. Fi.icET, dans Yliiipt-i-iul l'iir.cllrcr <if ''"' J. .1., fév.-mnrs i8f)o, p. i.ïi. 

(. iNiiiiÀm, - II. '■'i I 



/i82 L'ÉVOLUTION T)F, L'KCOLE DU G\M)ll\r,\. 

suivre une (voliilion analooue à ceiie de la numismatique; mais il 
raiil r(Mion((M' à calquer pas à pas le développement de l'une sui' 
celui (le raulie. 

L'ÉPHiRAPHiiî. — Qui sait d'ailleurs au juste jusqu'à quel point 
valent les arguments tirés de la numismatique et combien de fan- 
taisies individuelles et de caprices du hasard se dissimulent sous la 
fixité purement théorique de la série ? Le fait seul que les mon- 
naies doivent être elles-mêmes rangées au nombre des productions 
de l'école indo-grecque sulïit à vicier quelque peu leur témoi- 
gnage. Tel est en elTet le maléfice particulier qui s'attache aux arts 
d'importation. Sans doute, dans toute histoire artistique, il y a des 
éléments de variations dont on doit tenir compte, selon que l'ar- 
tiste est plus ou moins bon, le donateur plus ou moins riche, 
le site plus ou moins voisin des grands centres, les matériaux dis- 
ponildes plus ou moins favorables à l'exécution ou à la conserva- 
tion des (iMivres, etc. Mais s'il faut encore ajouter à toutes ces 
raisons de perplexité l'éventualité perpétuellement menaçante que, 
jadis, un passant ait brouillé comme à plaisir la contexture de la 
trame dont nous tachons de démêler les fils, mieux vaut, semblc- 
t-il, renoncer à ce vain casse-tête. Avouons-le sans ambages : il ne 
subsiste vraiment qu'un instrument de précision pour fixer 
l'époque exacte d'une sculpture déterminée, à savoir les inscrip- 
tions Le lecteur qui nous voit depuis si longtemps nous 

débattre et nous enliser dans les sables mouvants de l'histoire 
indienne a déjà son opinion faite : les inscriptions nous sauveraient, 
mais il n'y en a pas. — C'est en quoi il se trompe : il y en a, et 
tant au Gandhâra que dans les pays circonvoisins on en a déjà réuni 
une quarantaine'". — Mais alors elles ne se déchiffrent pas? — 
Pardon; bien que le caractère si cursif de la kharosthi soit d'une 

''' Nous pouvons renvoyer le loeteur thian Perioil of ln(Unnhistonj,lnd. Aiiliq., 
aux listes de M. R. D. Banerji [Lisl oj février 1908, p. 67) el du Prof. J. Ph. 
datcd KliaroM Inscriptions, (hns The Scy- Vogel (Inscribcd Gandltdra Sculptures, 



LV CRITIQUE DES DOCUMENTS. 483 

lecture peu facile, cependant elles se lisent, et même elles se 
comprennent, le pi'âkrit dans lequel elles sont rédigées voisinant 
de près avec le sanskrit. — Mais alors elles ne se rapportent 
jamais aux sculptures? — Erreur : quinze au moins d'entre elles 
sont directement gravées sur des bas-reliefs ou des statues de 
l'école. — Mais alors ces inscriptions votives ne sont pas datées? 
— 11 y en a au moins deux, sinon trois, qui débutent par une date 
clairement lisible. — Mais alors, cju'attend-on pour faire des 
œuvres qui les portent les points de repère dont le besoin se fait 
si vivement sentir? — Seulement de savoir à quelle ère leur date 
se réfère. . . 

Telle est l'ironie du sort. Les documents qui devaient enfin — 
suprême recours — nous apporter quelque sécurité sont la source 
de difficultés nouvelles et ont déjà fourni matière à des discussions 
sans fin. On n'attend pas de nous que nous prétendions résoudre 
en passant les épineux problèmes auxquels tant d'indianistes émi- 
nents se sont attaqués sans parvenir à s'entendre t'I Nous ne sau- 
lions toutefois nous soustraire à l'obligation de prendre parti ou, 
jioiii' mieux dire, d'introduire dans le débat les conclusions aux- 
([uelles nos documents artistiques nous ont nécessairement con- 
duits : car là se borne notre rôle. Tout le monde s'est d'ailleurs mis 
d'accord sur le fait qu'il n'y a, en gros, que deux solutions pos- 
sibles, quitte à se diviser ensuite tant sur le clioix à faire entre elles 
que sur le mode de leur traitement. Selon la première, la midtipli- 
cilé des peuples f|ui ont dominé l'Inde du Nord suppose une variété 
d'ères entre lesquelles se répartissent leurs diverses inscriptions. 
Quant aux ditlicultés de moindre importance que laisse subsister 
cette première complication, elles trouveraient tant bien que mal 
un remède dans un usage qui nous est familier et qui est posté- 

il;ins A.S.L, Ami. Rcp. i()oS-ir)oi, ''' On tiouvLTa commodément réunis, 

]). aW). — Bien entendu, nous ne faisons sur l'initiative du D' l"". W . Thomas, tous 
pas entrer ici en ligne de eoraple les les éléments delà cause dans le 7. /?.. 4. S. 
inscrijition.s de iMatliurà. de igtS. 

3i. 



liSli L'ÉVOLUTION DE LÉCOLE DU (lANDHÀRA. 

l'ieuremenl attesté dans l'Inde : il siiirimit d'admettre que les dates 
ont pu dès lors s'écrire de façon abrégée en omettant le chiffre des 
centaines, et, à plus forte raison (mais cette éventualité est ici hors 
de cause), celui des milliers. Les lecteurs désireux d'entendre les 
deux sons de cloche feront bien de lire les critiques que M. Fleet, 
le champion de l'opinion adverse, a dirigées avec une verve incisive 
contre ce double expédient, selon lui périmé. Partisan d'une ère 
unique, il ramène bon gré mal gré à une seule série, quel que soit 
le chiffre d'années quelles énoncent ou la race du roi qu'elles 
nomment, toutes les inscriptions sorties, du sol du Gandhâra ou du 
Penjàh. Il a pu ainsi édifier à son tour une théorie d'une rigueur et 
d'une simplicité admirables. En fait nous ne lui connaissons qu'un 
défaut : c'est, comme on l'a montré, de se réduire elle-même à 
l'absurde ('). 

UisE HYPOTHÈSE. — Aussi croyous-nous devoir renoncer pour 
notre part à imposer à la manifeste complexité des faits ce système 
de simplification à outrance. Dès lors nous devons retomber dans les 
anciens errements de la tf pluralité des èresr) et de cr l'omission des 
siècles fl, sauf à prendre nos précautions contre les défauts les plus 
évidents de ces pis-aller. Tout d'abord nous nous gardei'ons d'attri- 
buer indistinctement l'invention d'un comput spécial à tous les 
envahisseurs qui ont successivement défilé au Gandhâra; nous 
réserverons cet honneur à ceux d'entre eux qui pouvaient se dire 
civilisés. Il paraît à première vue tout à fait improbable que des 
Barbares, comme les kusanas et les Çakas, aient jamais possédé 
de fait, sinon de nom, une ère particulière'"-). Nous savons en 
revanche — et une monnaie de Platon le confirme à propos ('' — 
que les Indo-Grecs avaient ado])té celle de leurs anciens suzerains, 

'■' Cf. ci-dessous, p. hob. cake d'ExIirmc- Orient, t. III, 190.'!, 

'"' Au vi' siècle Song l'un a encore p. lioli). 
trouvé les Heplillialiles complètement <'' Cf. P. Garbner, CaL, pi. \I, 11 

brouillés avec le calendrier (Irad. Cii\- et p. 20; ou E. .1. Rapson, hicliiiii Coins, 

VANNES, daus le llnllclin de l'Ecole Ivu'i- p. o , i> 20. 



LA CP.ITIQUE DES DOCUMENTS. /i85, 

les Séleucides (3i 2 av. J.-C). Les Pahhnas, de leur côté, avaient- 
ils apporté avec eux dans l'Inde celle des Arsacides? La réponse à 
celle question reste incertaine, et la branche orientale des Parthes 
a peut-être choisi pour compter les années un point de départ 
autre que l'an 2/18 av. J.-C. Mais il est un fait sur lequel nos docu- 
ments nous contraignent à des afhrmations positives : c'est à savoir 
l'emploi courant par les habitants mômes du pays, lesquels étaient 
après tout aussi policés que personne, d'une ère proprement indi- 
gène et complètement indépendante de celles de leurs conqué- 
rants parthes ou grecs. Il serait vraiment par trop excessif de 
n'oublier dans l'Inde que les Indiens, et de ne tenii- aucun compte 
de l'importance des changements politiques introduits dans le Nord- 
Ouest par ce qui fut peut-être pour eux la première révélation de 
leur unité nationale. On devine que nous voulons parler de ce 
Mauriju-hàla dont on a déjà cru lire la mention — depuis contestée 
et, il faut l'avouer, contestable — sur une inscription de l'Orissa''), 
à l'autre extrémité de l'empire de Candragupta dont ce " temps n 
aurait commémoré l'avènement au trône (322-821 av. J.-C). 
Apparemment le rival heureux de Séleucos avait cru devoir imiter 
sur ce point son exemple , non sans faire son profit des circonstances 
qui lui permettaient de prendre rétrospectivement dix ans d'avance 
sur le grand roi des \avanas. Une chose du moins'est sûre : c'est 
que l'existence de cette ère des Mauryas est un postulat nécessaire 
de nos statues datées. Là-dessus aucune hésitation ne nous demeure 
permise, à telles enseignes qu'il nous laut délibérément risquer 
sur cette exigence impérative de nos documents la valeur histo- 
rique de l'exposé qui va suivre. Mais voici le plus nouveau. Non 
seulement les Indiens du Nord-Ouest ont continué à se servir sous 
le joug étranger de l'ère qui était en vigueur parmi eux depuis 
qu'ils avaient été annexés à l'empire des Mauryas dans les der- 

''' BhagvànlâlIxdrajî, /1(-/cs"(/hsi',iiV'wc 1910, p. So'i. et Prof. Llders, List oj 
Congrès des Orieiikilisit's, t. Ili, p. i'j!\- Briiltmi Iiisciiplioiis, n" l3i5, dans Epi- 
177; mais cf. Fleet dans J. R, A. S., grapliia Indica , vol. X, Appeudix. 



/,8G I;KV0LUTI0N de L'ECOLE DU GANDIIARA. 

nières années du iv'' siècle avant J.-C, mais encore ils l'ont natu- 
lellenient imposée à ceux de leurs vainqueurs qui, n'étant que des 
Barbares, n'en possédaient pas de leur cru. L'ère employée sons 
les l'oisKusanas et à laquelle a fini par s'attaciier le nom des Çakas 
débute en eiïet en 78-79 ap. J.-C. avec le v"" siècle de celle des 
Manryas, dont elle n'est que le prolongement déguisé sous une 
appellation nouvelle. Telle est du moins, pour reprendre une 
expi'ession anglaise, rfl'liypothèse ouvrière :i — ouvrière de vrai- 
semblance à défaut de certitude — qui nous aidera à dresser la 
charpente de notre essai. 

§ II. L\ FORMATIOiN DE l'eCOLE (l"^"" SIECLE AVA^T .I.-C). 

Il était seulement lionntMe de n'entretenir dans l'esprit du lec- 
teur aucune esjièce d'illusion sur le caractère problématique et 
provisoire de la construction historique que nous allons édifier sous 
ses yeux. Une franche erreur peut encore contribuer à l'avance- 
ment de la science : ce qui est pis qu'inutile, c'est d'éluder les 
questions ou de ne leur apporter que des solutions à dessein 
évasives. Lors même que nous ne réussirions qu'à esquisser le 
plan, à dégrossir quelques matériaux, à poser çà et là quelques 
pierres d'attente, notre efTort ne sera pas complètement perdu. 
Or, à condition de nous borner à ce modeste programme, les 
moyens de l'exécuter ne nous feront pas défaut. Grâce aux nom- 
breux chercheurs qui nous ont précédé, les documents sont déjà 
entassés à pied d'œuvre : il ne s'agit, en attendant de nouvelles 
découvertes, que de les faire tenir debout en les étayant les uns 
par les autres; et plus d'une tentative heureuse a déjà été faite en 
ce sens. Nous serons également servi par l'expérience acquise 
ailleurs et les lois nécessaires de toute évolution. C'est ainsi que 
personne ne nous demandera de justifier l'ouverture de la présente 
rubrique. Sans doute la naissance de l'Ecole gréco-bouddiiique, 
provoquée qu'elle fut par l'invasion successive de deux éléments 



LA FOinUTlON DE L'ÉCOLE. 'i87 

également étrangers à son pays natal du Gandliàra, ne ressemblera 
que de loin à une génération sponlanée: tout de même il faut bien 
qu'elle soit née et qu'à un moment donné, qui rcsle seul à définir, 
elle ait créé et fixé le répertoire dont nous avons conservé les 
débris. Enfin, pour écarter auUint qu'il est possible tout élément 
d'appréciation par trop personnel, nous nous ferons dans les cas 
douteux un devoir de suivre les opinions moyennes et couramment 
acceptées de préférence aux bypothèses isolées, si originales qu'elles 
soient et si brillamment qu'elles aient été soutenues^''. 

Le cadre génehal. — Nous avons laissé le royaume grec de l'Inde 
du Nord partagé dès le début par Tambilion de deux familles 
rivales. En Bactriane et dans la vallée de Kaboul règne la lignée 
d'Iùikratidès, tandis que le Penjàb, avec Çâkala-Eutbydèmia 
comme capitale, est devenu le siège de la puissance des successeurs 
de Dèniètrios. Cependant, entre i/io et i.'3o avant .I.-ti., les Çakas 
débordent, comme nous l'avons vu, sur la Bactriane: Ilélioklès 
l'évacué, mais il l'éussit à fermer derrière lui les passes de l'Ilindou- 
kousb. Détourné par ce rempart naturel, le flot des envaliisseurs 
se rejette dans la direction du Sud-Ouest contre les Parthes et en 
moins de dix ans leur tue deux rois, Phraate (i 38-i 28) qu'auraient 
tralii ses mercenaires grecs, et son oncle Artabane (lâH-iaS), 
frère du premier Mitbridate. D'aj)rès Justin ('-), Mitbridate II le 
Grand (128-88), fils d'Artabane, aurait seul l'éussi aies refouler. 
Ils refluèrent alors du côté de l'Aracbosie et de la Drangiane, dans 
ce Çaka-stbâna (aujourd'bui le Séistan), où ils retrouvèrent, sem- 
ble-t-il, des tribus de même race, déjà sédentaires et plus ou 
moins teintées de civilisation indo-iranienne. Us leur apportèrent 
le nombre, elles leur fournirent des cbefs : et c'est ainsi, croyons- 

''' Aussi, tout en acce[>tanl la respon- H. Oldenberg, E. J. Rai'sox, E. Senart, 

saliilild de notre système, nous range- Vincent Smith, F. \V. Tiioas, J. Pli. Vo- 

l'ons-nous le jilus souvent— nous en gei. , etc. . (juc seuls <les desacronls d'ordre 

demandons pardon à M. Fleeï — à Lavis secondaire séparent à piesenl. 

de MM. A.-M. Uover, J. IL Muishall. ''' .\i.u, i-a. 



/i88 I.KVOLUTION DK I.V.V.OIK DU G ANDII \ lî \. 

lions, que leur horde semi-barbare pénétra enfin dans l'Inde par 
les passes (pii conduisent dans le bassin inférieur de l'iiidus, les 
inèiiies qu'utilisèrent plus tard les premières invasions musul- 
manes C. Peut-être même est-ce à cette invasion que la ville de 
Moultàndut de rester consacrée au culte, moins indien qu'iranien, 
du Soleil. Que se passa-t-il ensuite ? Nous ne savons au juste : mais 
c'est en vain que les derniers Indo-Grecs, tels que Pbiloxène et 
llippostrate, se transforment sur leurs monnaies en intrépides ca- 
valiers comme pour mieux résister à ces nomades qui, plus encore 
que les Parllies, vivaient littéralement à cheval. Quand la cf plaque 
de cuivre de Taxilai: et le tccliapiteau aux lions de Mathuràw nous 
renseignent, nous trouvons partout installés des satrapes Çakas, 
— les premiers en l'an 72 et 78 dune ère inconnue^-' et sous la 
suzeraineté d'un roi des rois nommé Mogas, que l'on identifie ha- 
bituellement avec le Mauès des monnaies. Or ce Mauès, sans doute 
pour affirmer de façon plus ostensible la transmission de souverai- 
neté, frappe des monnaies directement imitées de celles du pre- 
mier des Indo-Grecs, Dèmètrios. Aussi craignons-nous que les nu- 
mismates n'aient une tendance à le remonter plus que de raison, 
les uns disent jusqu'à l'an 120 avant J.-G. P'. Nous venons de 
voir qu'à cette date les Çakas étaient encore occupés à se frayer, 
les armes à la main, un chemin à travers la Parlhie, et la con- 
quête de tout le Nord-Ouest de l'Inde ne s'est pas faite en un jour. 
Le pouvoir incontesté de Mauès se placerait ainsi au plus tôt dans 
le premier quart du 1*"' siècle, dont ses successeurs, Azès, Azilisès, 
etc., occuperaient le reste. Désormais il n'est plus question de 

''' S'il n'est j);is superflu il'appoi lor llii', soil l'an 70 (=2/18—178) avant 

sur ce point noti'e témoignage , nous con- notre bre ? 

sidérons que l'idée de les faire descendre ''' E. J. Rapson, Iinlian Coins, p. 7, 

dans l'Inde par le Raçniir est. d'après ce S a 9 : il est vrai que P. Gardner (Cal., 

(pie nous avons vu des moyens d'accès de p. xl) allirnie seulement qu'il est rrim- 

i pays, une aberration pure. CF. F. \V. ))ossibIe de placer le roi Mauès à une 



ce 



Thomas, dans J. fl. A. S., 190I), date plus tardive que le milieu du 1" siè- 
p. 2 1 6. de avant J.-C. n. Nous proposons une so- 

'"' Faut-il lire l'an [i]78 de l'èi-e pai- inliuM moyenne. 



L \ FORMATION l>E LKCdLlv i89 

doininalion hellénique dans le Pciijàb ; seule la haute vallée de 
Kaboul olFrira, jusqu'aux premières années du siècle suivant, nu 
refuge inexpugnable aux derniers héritiers des Indo-Grecs. 

Ainsi s'organise le plus simplement lu chronologie du f siècle 
avaut notre ère. Est-ce à dire que dans ce système toutes les diffi- 
cultés s'évanouissent? Bien suspect nous serait au contraire celui 
qui, sans le secours d'aucun l'ait nouveau, prétendrait dès à pré- 
sent les lever toutes. Mais, tel quel, celui-ci satisfait à toutes les 
exigences raisonnables de notre sujet. La pi'incipale est évidem- 
ment celle qui nous a incliné à prolonger quelque peu la durée 
de la domination hellénique au Gandhàra. Encore ne faut-il pas 
oublier qu'entre les premières conquêtes indiennes de Dèmètrios 
(vers 9 00 avant notre ère) et la substitution des Çakas aux Ya- 
vanas, nous avons à loger les deux tiers au moins des trente-sept 
Basileus indo-grecs connus ; et il n'est pas sur que la liste en soit 
close''). Même en mettant les dynasties doubles, est-ce trop de- 
mandei' pour tant de règnes qu'une marge de lao ans? Mais 
d'autre pari, il serait vain de vouloir contester que la juridiction 
des satrapes se soit étendue de Taxila à la rive droite de l'Indus, 
alors que nous savons qu'elle a remonté la rivière de Kaboul jus- 
qu'au Kàpiça, c'est-à-dire jusqu'il Jellalabàd'- . Si donc le Gandhàra 
fut bien le berceau de l'école gréco-bouddhique î^', il s'ensuit que 
le grain semé sous les dynastes grecs n'a achevé de lever, ainsi que 
l'avait pressenti M. SenartW, que sous les satrapes scytho-parthes. 
Reste à savoir si tel est aussi le témoignage des monuments con- 
servés. 

Les documents g4ndhârie\s. — On ne saurait en effet, sous pré- 
texte que des certitudes manquent, adopter au gré de ses préfé- 

''1 Cf. R. B. Whitehead, Cat. oj coins, '^' Cf. ci-dessus, t. II, p. /i43 et suiv. 

Lahore, igii , p. 7. et ci-clessons, p. 635 et suiv. 

"' Cf. E. J. Rai'som, Ancieiit Iiulia, (" Juiirual Asiatique, lév.-mars 1890, 

p. 1 4 I et suiv. p. i55. 



'l'.to i;evoluti(»\ de L'ecole du gam)Ii\i;\. 

rences n'importe quelle probabilité. 11 faut eiicoi'c (iiie pas nu fait 
lie vienne pour l'instant heurter le système préléré ; contre un tel 
bélier il n'est aucun de ces châteaux de cartes qui tienne. yVussi 
notre ])remier soin scra-t-il de rechercher si nos sculptures, nos 
monnaies, nos inscriptions gandhâriennes consentent à entrer 
sans violence dans le cadre que nous venons d'ajuster à leur 
intention. 

Les statues inscrites. — Des trois statues datées que nous possédons, 
une seule nous intéresse directement ici : c'est le Buddha(fig. 677) 
provenant du val de Loriyàn, dans les montagnes limitrophes du 
Gandhàra et de l'Udyàna, et sur le piédestal duquel M. Senarl a lu 
la date Samv. 3i8(''.Si mutilé qu'il soit; il porte, comme celui de 
Chàrsadda (fig. àjS)., dans les plis de son manteau la marque 
(Tune main hellénisti(|ue et — pouvons-nous ajouter à présent — 
la preuve de son antériorité par rapport aux Buddhas de kauiska. 
Aussi M. .1. Ph. Vogel a-t-il déjà proposé de référer le chiffre gravé 
sur sa base à l'ère des Séleucides (3 12 avant J.-C). D'accord avec 
lui sur les prémisses, nous demandons la permission d'adopter une 
conclusion légèrement différente. Autant l'emploi du comput grec 
nous parait à sa place sur une pièce officielle et gouvernementale 
par essence, comme la monnaie de Platon, autant il nous semble- 
rait difficile à justifier dans le cas d'un ex-voto privé, émanant d'un 
simple donateur indigène, tel que le Buddhaghosa de l'inscription. 
Or nous n'avons le choix qu'entre l'ère des Séleucides et celle des 
Mauryas, pour la simple raison que toute auli'c nous conduirait en 
pleine décadence de l'école. Rapportée à la seconde (021 avant 
J.-C), la statue de Loriyân serait de l'an —3 et fournirait une pre- 
mière confirmation des présomptions que nous avons déjà accu- 
mulées en faveur de l'existence des images du Buddha dès le 

"' J. A., mai-juiu 1899, P- ^^^- — ^" coulraiie assez basse (11" siècle après 

Est-il nécessaire (le faire remarquer que J.-C.?"), et qu'il n'y a aucune conlrailic- 

l'époque du s.u)pa de Ldriyàii-Tangai, qui lion à admeUre des dates diiïérenles pour 

nous a fourni de nombreuses illustrations des objets relevés sur le même site ? Cf. 

fig. 21.3, 220, 271, etc.), nous paraît ci-dessous, p. 583. 



]A For.M \TI()\ DE L'ECOLE. V.H 

i" siècle avant notre ère^'J. iNolons que snr le bas-rolief (jni décore 
le piéJestal, le donateur el Indra même ont justement pris soin de 




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l'"lG. ^l-J^-Zl^S. Les DEl \ BUDMIIAS DATÉS ( cf. p. 'njo, 5 'l 'l , fj'lS, 7-.'8). 

Fig-. l'ijy. — Musée de CalciiUa, n° ÙQOi. Provenant de Loriijiin-Tangai. Hauteur: i m. Ga- 
Fig. /i-jS. — Statue de Ràjar : la tète, rapportée, a été supprimée ici; le piédestal est reproduit 
à part sur lafig. i'Q. 

D'après .1. Pli. VocEi, , /l. .S, /. , Ann. lUj}. if)0.1-/j , pi. I.MX a cl /;. 

revêtir le costume scyllie, culotte et tunique - : on ne saurait 
entrer de meilleure srrfke dans nos vues. 



c Cr. I. II. p. /i38 ('[ suiv. — = Cf. L II, p. 88 et 92, n. 2. 



'i92 L'EVOLUTION DE L'ECOLE T)l! (;\\l)ll\i;\. 

Les types monélaires. — Aulres images inscrites, les monnaies sont 
susceptibles de nous rendre deux sortes de services. Trouvées in situ 
au cours des louilles, elles datent apj)roximativement le dépôt 
auquel elles sont associées: tel est par exemple le cas des monnaies 
d'Azès jointes comme offrandes au reliquaire de Dèli BImaràn 
(fig. 7) ou déposées sous l'iconostase du rr temple ionique ii de 
Taksaçilâ ''). A notre avis leurs catalogues apportent des infor- 
mations encore plus sûres par le simple relevé des types et des 
motifs qui se retrouvent à la fois, et de façon évidemment con- 
temporaine, sur elles et sur les sculptures. Peut-être n'a-t-on pas 
oublié le triton qui enroule les replis de ses jambes sur les mon- 
naies d'Hippostratos'-'; ni, sur les mêmes ou celles de Polyxène, 
la cité coiffée de la couronne crénelée '•') ou la déesse à la corne 
d'abondance ('); ni comment celle-ci foisonne, accompagnée ou non 
de son partenaire , en passant des pièces des derniers Indo-Grecs 
à celles des premiers Indo-Scyllies. Le rapport le plus frappant reste 
peut-être celui que présente, au turban près, le Pàncika de Laliore 
avec le type monétaire du satrape (''). Mais bien d'autres arrêtent 
l'œil le moins perspicace. Rappelons la Ménade au voile de la 
fig. 128, qu'on dirait directement copiée de celle de Mauès'''); la 
Yavanî de la fig. 3^2, qui affecte exactement l'allure et le costume 
de l'Atliènè d'Azès'''); la INikè à la palme (cf. fig. 88 a) que ces 
deux rois ont encore léguée à leur successeur Azilisès'*), etc. Cette 

"> Cf. J. S. /.,t. V, p. 72 et 190 et '■"' Cf. t. I, [>. aiô et P. Gardner, 

notre lig. 110. Tlie roins of the Greek and Sci/tltic Liiigs 

'"' Voir 1. 1, p. ai 2 et cl. lig. la/i avec of Bacivia nuit Initia in llie ISrilisli Mu- 
pi. III, 19 (cf. la monnaie de Télù|)h(>, seuin, pi. XVI, 9. Comparez aussi la pan- 
sur Cal. Lnhore, pi. IX, x). llière (le la fig. 1 29 et celle des monnaies 

<'' Voir t. I, p. 3Go et II, p. 68 el cf. d'AgathocIe {ibil, pi. IV, 6-8). 

pi. III, 90. '"' Nous sommes heureux de pouvoir 

'*' Voirl. II, p. i/i3etsuiv., 17 1-173, placer ce rapprochement sous l'autorité 

et cf. pi. III, 12, 18; IV, 7, 1 4, 16. de M. P. Gardner, Grcelc injtiieuce ou 

'*' Voir t. II, p. 1 19 et cf. fig. 368 avec Indian Art, dans les Traiisacl. titird Int. 

pi. IV, 17 et 19. Rappellerons -nous Congi: llist. Iti'lig., Oxford, 1908, II. 

aussi le type des assistants laïques de p. 83. 

la fig. 279? Cl Cf. I. Il , |i. 170. 



LA FORMATION DE L'ÉCOLE. /i93 

séi'ie d'analogies dont la cohésion (est-il besoin de le faire remar- 
quer ?) augmente encore la valeur probante, nous paraît dater 
sûrement du i" siècle avant J.-C. les premiers exemplaires de ces 
motifs décoratifs et de ces statues. On en tronvera peut-être Ténu- 
mération un peu courte : il est vrai, mais elle vaut à elle seule 
bien des pages, car c'est une pincée de faits. 

Les modèles liellénistiqnes. — A côté de ces rapprochements décisifs 
viendront se ranger, mais en seconde ligne, cenx que nous avons 




l'ii". 47(1. — L'IssTicATinN nii BonHisiTifA ET DONATEun (cf. p. () a , 220-931, 548, 552). 

liiilish Muséum. Provenant de Polalu-Dhéii, près de Ràjar. Hauteur: o m. iq. 

Picflcstal inscril . dit de HiislUnngar; pour la ^latiic , cf. Op. -'178. 



pu Faire également entre les productions de l'art hellénistique an- 
térieur à la conquête romaine et celles des sculpteurs gandhàriens. 
Le moindre défaut de ces artistes tard venus et travaillant en des 
pays neufs, à l'abri du contrôle et de l'Iiumenr fastidieuse des 
connaisseurs, est la manie de s'inspii'er des œuvres en vogue, pour 
ne pas dire tout crûment l'habitude du plagiat. La loi du moindre 
effort devait inévitablement les y conduire, et c'est ainsi qu'ils tra- 
hissent à la fois, et si clairement, leur temps et leurs origines. Ici 
encore il sulbrade récapituler les remarques notées chemin faisant. 
Nous avons déjà relevé, au cours d'un précédent volume, les scènes 



'i9'i L'ÉVOLUTION DE L'ÉCOLE DU GANDinP. \. 

de Gigantomacliio ou les Atlantes ailés qui raj)|icllent la fameuse 
IVise de Pergaine ; les jeux d'Amours renouvelés des eroloïKcnnia 
alexandrins ; ou encore les quelques vestiges rencontrés d'un oi'dre 
indo-ionique apparemment antérieur à l'universel engouement 
pour l'acantlie corinthienne f. Depuis, l'on aura vu cette liste 
s'augmenter de l'enlèvement de la Nàgî, imité de celui de Gany- 
mède'"'^', et, enfin et surtout, de la pliqjart des types utilisés par 
l'iconographie. (Ju'il s'agisse de celui d'Apollon ou de Zeus, de 
Dionysos ou d'Éros, d'Héraklès ou de Pau''), tous, dès leur appa- 
rition, se rattachent directement à des modèles hellénistiques; et 
cette fois aussi un tel faisceau d'emprunts ne laisse pas d'avoir son 
poids dans la balance. Où l'on devine que notre embarras com- 
mence, c'est quand il s'agit de préciser, parmi tant et tant de 
répliques, quels sont les spécimens parus les premiers. 

Les motifs tndo-iranirns. — Voici qui complique encore le pro- 
blème : on ne voit aucune raison pour que les autres éléments 
qui entrent dans la composition du répertoire n'aient pas égale- 
ment participé à sa formation. Il n'y aurait en principe rien d'ab- 
surde à faire coïncider l'adaptation des motifs persans, palmettes, 
nierions, chapiteaux persépolitains, pyrée '*', etc., avec la domina- 
tion des Çaka-Pahlavas, si, chez ces demi-civilisés, il était seule- 
ment permis de parler d'une tradition artistique. Et peut-être se 
souvient-on que la question a déjà été posée de savoir s'il ne con- 
venait pas de considérer comme ffprimitifn l'emploi, également 
constaté, des décors et des symboles (lotus, balustrades, arche en 
fer à cheval, arbre, trône, roue, stupa, etc.) qui sont la plus au- 
thentique création du vieil art indien f'^. Rien ne serait même plus 
logique, nous l'avons reconnu, que de répondre par l'atlirmative. 
Iraniennes ou indiennes, toutes ces reprises sont semblablement 
empruntées à ce que nous avons appelé l'ancienne école : et de 

'■> Cf. t. I, p. ai/i, 9.33, ai/i. ('' Voir surtout t. II, p. 36o. 

''' Voir t. 11, p. 36 et cf. fig-. 3i8- " Cf. t. I, p. qos, aa/i, aGa. 

320. <') Cf. I. I, i). 2i8el suiv. 



LA FORMATION DR L'ÉCOLE. '.95 

même qii';\ roriginc (11111 métis au premier degré on a besoin de 
deux ascendants de race pure, aux débuts de recelé indo-grecque 
nous placerions au même litre les motifs caractéristiqucment 







'^, ^-.. - ._ 



''lu. 'iSi). — [il i>i)iiA m: MoiitLE am;ikn (cl. |). 3yO,.'li3, h'i'\, h.)n, -K\-~n-\, 
Musée de Cali-ulla, ii" G. IÙ8. Provenant de Jnmàl-Garhi? Ilinilnny : n ni. .'i-'i 



,91. 



indiens à côté de ceux qui sont foncièrement liellénisliqnes. Mal- 
heureusement on ne tarderait pas à s'apercevoir que, dans la jira- 
tif^uc, les règles les mieux déduites ne compten* parfois, en fait 
d'exemples, que des exceptions. Tout dabord nous avons déjà pu 
constater l'absence totale dans les fouilles d'ensembles décoratifs 



/i96 L'ÉVOLUTION DE L'ÉCOLE DU GANDHÀRA. 

|mi'('inenl indigènes W; en rovaiiclio, légion sont les compositions 
gandliàrionncs que nous savons par ailleurs lardives, et où cepen- 
dant décors indiens, pei-sans et grecs contiuuent à s'entasser 
pêle-mêle dans une conliision telle que l'on en reste d'abord 
déconcerté ''^'. 

L'oeuvre du i" siècle ava^t notre ère. — Devons-nous donc 
décidément renoncer à tirer du seul examen de nos monuments 
aucun renseignement d'ordre chronologique ? Il est temps d'en 
finir avec cette éternelle question; mais nous ne nous en tirerons 
qu'à condition d'introduire dans le débat un élément d'apprécia- 
tion que, jusqu'à ])résent, nous n'avions pu faire entrer en ligne 
de compte. Répétons-le une dernière fois, cela dépend des espères : 
et ajoutons que, dans tous les cas, on devra soigneusement 
distinguer entre ce que traite l'artiste et la manière dont il le 
traite. Volontiers nous dirions, en outrant à peine notre pensée, 
qu'en matière de chronologie gandhàrienne, le sujet n'est rien et 
le style est tout. Justement parce que le trait dominant de l'école, 
après un éclectisme qu'aucun motif ne rebute, est une routine que 
ne lasse aucune répétition, la façon de sculpter y est infiniment 
plus significative que ce qu'on sculpte. Dès la seconde moitié du 
1'"' siècle après J.-C, quand les divers ingrédients dont elle est 
faite auront été sullisamment délayés et brassés ensemble dans 
les ateliers locaux, le gros de son tieuvre va, hélas, nous apparaître 
comme empâté dans l'uniforme médiocrité d'une technique ma- 
chinale et molle. Quel que soit le sujet de la statue ou du lias- 
relief, ceux-ci ne mériteront d'être classés sûrement parmi les 
œuvres du siècle précédent qu'autant qu'ils conserveront la trace de 
([uelquc tâtonnement ou garderont nu accent de nouveauté plus 
facile à sentir qu'à décrire. Gomme nous ne pouvons discuter 
chaque cas particulier et faire l'histoire de chaque type — ce sera 

f Vdii- I. Il, |i. ',('}■! cl cf. p. 'iii'i. — '■ Cf. 1. I, [1. o.ïS-aSg. 



LA FOnvnTION DE LÉCOLl':. '(07 

l'affaire des monographies iuUii-es, — ■ force est de nous borner 
à rjiielques indications aussi vagues que prudentes. Que, par 
exemple, une sculpture nous présente des types vigoureusement 







l'"lU. 'iSl. — BlBDHA AVANT l'ÉPAILE Dnon E et les pieds DÉCOl VEliTS 

(cf. p. 334 . 5'i/i , S.-io, 55 A, 701-709 , 709). 

Musée de Calculla, n" 31/rjG. Hauteur : n m. 55. 

Sur If piédp^lai In fVi>ilo ri'Iiidra-' , ciilrf tloux Htidliisafh.i'ï. 

traités, mais à peu près seuls en leur genre, comme c'est le cas 
des dieux marins delà figure 19 G, nous lui reconnaîtrons volontiers 
le caractère d'un premier essai, d'ailleurs sans lendemain. Lors 
même que le modèle aura réussi à s'imposer, nous placerons de 



/i98 L'ÉVOLUTION 1)1-. L'ÉCOLE DU GANDHÂRA. 

])référencc au début les répliques qui portent la marque du ciseau 
duu arlisto do race, telles les figures 87 et 325 parmi les 
Atlantes, 1 17 parnu les Amours ou t-2'd parmi les Tritons. Quand 
enfin nous nous trouverons en présence des images le plus com- 
munément reproduites, conmie celles du Buddlia, nous croirons 
discerner les prototypes non seulement à l'excellence de leur 
technique, mais surtout à ce qu'ils témoignent d'efTorts pour 
comprendre et pour rendre l'Ame du personnage représenté (cf. 
lig. /iû5). Qu'un bas-relief de facture tout hellénistique admette en 
son sein, tel un corps étranger et insulTisamment assimilé, le vieux 
symbole bouddhique de la Prédication (cf. fig. 2 1 6 et 218), il y 
aura de grandes chances pour qu'il faille le rapporter, sauf véri- 
fication de détail, à une époque où l'école n'avait pas encore pris 
nettement parti et achevé de stéréotyper ses modèles. Devant telle 
aulre frise, par ailleurs assez médiocre, un détail exceptionnelle- 
ment grec pouria nous donner la même chose à penser : c'est un 
sculpteur fraîchement imprégné des usages artistiques de l'Ionie 
qui s'est avisé de donner sur la figure 1086 à la mère du dieu des 
Indiens le char attelé de lions, véhicule traditionnel de la Magna 
Mater. Nous découvrons des laisons encore meilleures, parce 
qu'elles sont plus indépendantes de l'indice personnel de l'auteur''', 
pour assigner une haute époque à ceux de nos bas-reliefs où la 
taille du personnage central , qu'il s'agisse de Çuddhodana (fig. 1 5 1), 
de Màyà (fig. 162), du Bodhisattva (fig. 179, ^^7) ou du Buddha 
(fig. 289 et 957), ne dépasse pas, ou à peine, celle des autres 
figurants. Mais, avec tout cela, il n'empêche que dans l'immense 
majorité des cas, nous nous sentons à nouveau ballottés sur une 
mer d'incertitudes où risquent de sombrer par contagion , en s'en- 
traînant l'une l'autre, nos précédentes conjectures: car pour légi- 
liine (|u'il soit, le critérium du style n'est malheureusement pas 
infaillible. Aussi sommes-nous trop heureux de raccrocher toute 

''' Cf. l. Il, p. 3'io el ci-dessous, p. 55o-55i. 



LA FORMATION DE L'ÉCOLE. 'i!)9 

cette flottante chronologie à l'ancre de salut des monnaies et des 
inscriptions. Cette fois, il ne s'agit plus d'impressions subjectives 
ou de déductions logiques, mais de faits précis, palpables, dont 
chacun devra tenir compte et qui, acceptés de bonne foi, ne 
semblent pas susceptibles de deux interprétations. La trame serrée 
des médailles indo-grecques et indo-scythes retient dans ses mailles 
plus encore de motifs décoratifs et de types iconographiques 
qu'elles n'en portent figurés, tandis que, debout au seuil de notre 
ère, le Buddha de Loriyân-Tangai achève de rejeter dans le passé 
l'éclosion de l'œuvre la plus spécifiquement gréco-bouddhique de 
toutes. C'est pourquoi nous ne craignons pas d'aflîrmer que la 
meilleure partie du répertoire de l'école s'est constituée au cours 
du !*"■ siècle avant J.-C. 

Est-ce la peine de revenir, à la lueur de cette conclusion 
ferme, sur les conditions historiques de cette création? Tout 
d'abord, il va de soi que nous persisterons à en attribuer l'initiative 
au talent des artistes formés dans les ateliers de l'Asie antérieure 
et qu'avaient su se procurer les colonies grecques d'Alexandrie du 
Caucase, de Peukélaôtis et de Taxila. Pas un instant nous ne son- 
gerons à en faire honneur au vague philhellénisme des Parthes, 
tant vanté par les historiens classiques : tout au plus ces heureuses 
dispositions des Arsacides pourraient-elles servir à écarter d'un 
esprit inquiet la crainte que le royaume indo-grec ait jamais été 
isolé et, comme on dit, coupé de sa base. Que, pour le reste, Çakas 
et Pahlavas n'aient jamais joué dans le Penjàb que le rôle de 
spectateurs et, jusqu'à un certain point, de bénéficiaires de 
l'influence hellénistique, la preuve en est donnée par leur 
monnayage, monument de servile imitation. Nous n'irons pas 
davantage chercher dans le goût personnel des rois ou satrapes 
scytho-parthes la raison d'être des motifs iraniens qui entrent 
dans la composition des sculptures gandhâriennes, alors que nous 
les avons vus s'introduire dans l'Inde dès le temps d'Açoka. Encore 
moins nous attarderons-nous à discuter le paradoxe qui substitue- 



;-)()() i;i;\ (11,1 Ti(i\ i)K i/Kcoi,!': di: cwoiniiv. 

rail pour car.iflrriser l'ocole du Gandliâra fépithète d'indo-ira- 
nicnno à celle d"i;i(lo-n[recf|ue. C'est trop maniteslemeiit exagérer 
limportancc de l'apport indirect, par l'intermédiaire du vieil art 
bouddhique, des quelques décors persans noyés dans la variété 
de son répertoire. L'élément hellénistique n'est pas seulement, 
quoi qu'on en puisse dire, celui qui a attiré et fixé sur elle l'atten- 
tion des archéologues européens : c'est encore celui qui lui a ap- 
porté l'étincelle de vie. Nous avons retourné sous toutes ses faces 
la question dos rapports de l'Inde et de la Grèce ; sous quelque 
angle qu'on l'envisage, l'impression reste la même : le principe 
mâle était le grec. L'école n'est proprement ni la renaissance d'une 
branche quelconque de l'art oriental, ni le produit, inexplicable- 
ment engendré à distance, de cette inlluence cr romaine '% à la(|uelle 
on a parfois voulu donner le premier rôle dans son élaboration C : 
elle est l'enfant naturel et à peine posthume de la domination 
hellénique dans le Nord-Ouest de l'Inde. Ses premières œuvres sont 
bien véritablement nées de la rencontre cpii, nous l'avons montré 
dans le précédent chapitre, devait inévitablement survenir entre 
l'artiste grec et le donateur indien : il ne s'est agi que d'attendre le 
nombre d'années nécessaire pour (jue client et fournisseur se trou- 
vassent en état de se comprendre. Par ailleurs, il nous avait semblé 
que Puskaràvati était le théâtre désigné de celte heureuse entente. 
Aussi n'est-ce pas pur effet du hasard que, dans les rares cas où 
le lieu de trouvaille des pièces que nous désignions tout à l'heure 
est notoire, il s'agisse le plus souvent des environs de Chàrsaddai'-'. 
C'est sur les recherches pratiquées aux abords des principaux 
centres de la colonisation grecque f[ue nous comptons pour 
accroître le nombre des morceaux susceptibles d'être rapportés 
sans hésitation au i'"' siècle avant notre ère. Car, il faut l'avouer, et 
nous l'avons déjà reconnu, leur liste est encore restreinte. 11 est 

''' Nous rcvieiiilrons plus bas, p. 533 '"' Tel est le cas des fig^uies 117,126, 

Pt suiv., sur celte question ou plutôt ce 'J78; de même le modèle de la ligure 1 10 
malenleudu. d'ailleurs Incite à irsoudre. a Mè trouve à Taksaçilà. 



I, \ KdliM \TI()\ l)K l/KCOLK. 



"lOI 



inéiiio permis de se demander si cet arl li\bride et local aurait 
dépassé la banlieue des grandes villes, et si, sans l'intervention 
d'un ou de plusieurs lacleuis nouveaux, il n'était pas voué à une 
aussi prompte résorption par le milieu indijjène que les autres 
manifestations de la civilisation occidentale. Pour notre part, nous 






fSÊ^ 




FlG. '|8!!. — BuDDIlA ENSEKiN.lNT (ri. |1. Ss'S. 55 'l . 70I-7O2. 7OIJ ) 

Musée de Lnhorp, ii° sr). Ilatileiir : o m. Q'i. 



y consentons : mais en même temps nous tenons qu'il est nécessaire 
d'admettre — et ([u'il est permis de s'attendi-e à voir confirmer 
par les fouilles — l'existence d'une |)remière période de l'école 
du Gaiulliàra correspondant par sa date comme par son inspira- 
tion à la période hellénistique, et non point encore gréco-romaine, 
de l'art méditerranéen. Qui réllécliira verra d'ailleurs que, faute 
d'ailmcllif cette époque décisive de création (jui a préparé les 



502 L'ÉVOLUTION DE L'KCOLE DU GANDHARA. 

esprits, distribiié les rôles «lécoralifs et fixé les types iconogra- 
phiques, 011 ne comprendrait rien à la soudaine multiplication 
des sculptures qu'il va falloir attribuer au premier siècle de 
notre ère. 

S III. La floraison de l'école (i^'' siècle après J.-C). 

Il serait oiseux de s'attarder à deviner quelles auraient été en 
d'autres circonstances les destinées de l'école : mieux vaut tout de 
suite énumérer les trois événements principaux qui marquèrent au 
Gandhâra le cours du 1'='" siècle après J.-C. , et qui eurent tous 
trois une iniluence inégale, mais certaine, sur le grand développe- 
ment qu'allait y prendre l'art bouddhique. Le premier — et celui 
qui, n'était la miraculeuse conversion de Kaniska, aurait le moins 
d'importance à notre point de vue — est la substitution de la do- 
mination des Kusanas à celle des Çaka-Pahlavas : car, si la période 
de formation de l'école est à cheval sur les deux dynasties indo- 
grecque et indo-scythe, celle de plein épanouissement chevauche 
également sur celles des Indo-Parthes et des Indo-Koushans. Le 
second est l'extension considérable qu'a prise au début de l'Empire 
romain le commerce de l'Occident avec l'Inde : et ceci nous touche 
déjà plus directement, tant à cause du rôle d'intermédiaire souvent 
joué par les marchands, et des importations possibles d'objets d'art, 
qu'à raison de la facilité croissante des voyages et de l'effet de 
l'augmentation de la richesse publique sur le nombre et la 
splendeur des fondations religieuses. Enfin le troisième fait, et de 
beaucoup le plus intéressant pour nous, est la diilusion de l'art 
classique et les lointaines migrations d'artistes dont s'accompagna 
la prospérité économique dans toutes les parties du monde connu 
des anciens. On ne s'étonnera pas que l'école, entraînée dans ce 
grand mouvement, se soit mise, elle aussi, à fleurir avec une 
abondance extraordinaire , ni que l'éclat banal de sa prospérité 
ait jusqu'à présent obscurci aux yeux des archéologues la hardiesse 



r, \ FLOliAISON 1)K i:VJ]()\AL 



r.03 



créatrice, mais eiicoi'e peu vulgarisée, do la jiériode d'élabora- 
tion (". 







FiG. /i83. — Le mkme, stïi.isé (cf. p. o'iS, ^oi-to'J. 
Musée de Pèshawar. Provenant de Sahri-Balilul. 
D'après une plmtogr. de VArch. Siirve)j. 



"i))- 



Le facteur politique. — A la suite de fjuelies circonstances la 
souveraineté du Nord-Ouest de l'Inde a-t-clle [)assé, pendant la 



''' M. le prnf. A. (ÎRi NWEDEL fixe encore l'origine île TeVole à 3o A. D. 



.')()'( i;i';\()Li TKiN DK i/KdoiJ', \n v.\\\)\\\\\\. 

|)remière moitié du i" siècle (1« noire ère, des nitiiiis des Çeikas à 
celles de leurs cousins les Pahlavas, nous ne savons. Le fait, attesté 
par la nnnn'smatiijne, est confirmé par un texte chrétien et par une 
inscription bonddliique. D'après les Actes apocryplies de saint Tlio- 
mas, c'est le roi pnrtlie Gondopliarès rpie l'apôtre serait venu évangé- 
liser dans l'Inde; et ce nom, porté par de nombreuses monnaies, 
s'est retrouvé gravé sur une pierre de Taklit-î-BaJiai (''. Celle-ci 
place même la vingt-sixième année de son règne en 1 an loo d'une 
ère apparemment ofiicielle et que !<■ lapicide connaissait trop bien 
pour la spécifier davantage, mais dont il a emporté avec lui le 
secret. Il semble que ce doive être celle à laquelle nous avons 
déjà rapporté la menlion du roi Mogas en l'an ^8 : car il s'agit 
dans les deux cas de dynasties iraniennes, dont la seconde même 
est de pure extraction partlie. Seulement l'identification de Mogas 
avec Mauès deviendrait alors intenable; et il ne suffirait même 
pas, pour ai'rangei' les choses, d'y renoncer: car linscriplion con- 
tinuerait à placer en l'an 103 — 26 = 77 l'avènement de Gondo- 
pliarès à un troue qui nous est donné comme occupé en 78 par 
Mogas, et ainsi l'on ne ferait que tomber d'une dilllculté dans une 
autre. Le seul remède commun serait d'admettre entre ces deux 
rtrois des roisu un intervalle de ])las d'un siècle. Rapportée dans 
ces conditions à l'ère partlie, la date de TakIit-î-Baliai se traduit 
par l'an 55 après J.-C.(-', ce qui répond bien à notre attente. Mais 
c'est ici qu'intervient un fait nouveau et encore inexpliqué. Il 
existe dans l'Inde une ère connue sous le nom de Vikrama, dont 
on ignore l'origine exacte et dont le début est fixé à 08/7 ans 



''' Cf. A.-M. BoYER, J. A., mai-juin 
ir)i)A, p. i58. — Nous ne ferons pas 
état de l'artrument paléogi'aplii(pie, car 
s'il a conduit Biihler à placer Gundopha- 
rès avant Kaniska [liul. Palœogr., p. aS), 
il a détermin(î M. R. D. Iîaneiiji [IikI. 
Aiil!//., {é\. H)o8, p. /17) à le placer, 
:ui l'ouliaii'e, après. 



'"' 2/18 — 3o3 = + 55. En d'autres 
termes, il faudrait lire [i]78 pour Mogas 
et 3o3 pour Gondopliarès. Dans celte 
liy|)ollièse, le scriljc n'auiait écrit io3, 
au lieu de 3 , qu'à raison du récent 
cliangenient de siècle et pour éviter 
l'incongruité de placer eu une année 3 
ia vingt-sixième année d'un règne. 



L\ TLORAISOiV 1>K l.'KCoLE. 505 

avant la noire. Oi-, calculée d'après cet autre- point de départ, 
l'année io3 aboutit à l'année /17 de notre style, chiffre trop 
voisin du preiniep pour n'être pas également satisfaisant. Si cette 
l'éussite n'est (lu'un ellet de hasard, aucune ne pouvait avoir des 
cousé(piences plus lunesles pour la chronologie encore balbu- 
tiante du (landliàra. Il n'en a pas fallu davantage [)Our inviter à 
rapporter à cette même ère Vikrama la série des dates, allant 
de h à 122, (|ue nous possédons d'une tout autre dynastie, celle 
des Knsanas. Du coup, Kaniska s'est trouvé remonté jusqu'au 
milieu du f siècle avant notre ère, expulsé d'autorité, ainsi que 
ses successeurs immédiats, de la vallée de Kaboul et condamné à 
cohabiter dans le plus inextricable pêle-mêle tant avec les Indo- 
Scythes qu'avec les derniers Indo-Grecs ; après quoi , pour raccorder 
la théorie avec les faits acquis d'autre part, son auteur s'est trouvé 
acculé au parti désespéré de rejeter les deux Kadphisès api'ès le 
groupe Kaniska-Vasiidêva et les premières conquêtes des kusanas 
après l'apogée de leur empire — ce qui est proprement mettre la 
charrue avant les bœufs. 

La date de Kaniska. — Mais ici nous abordons, on le sait, une des 
questions les plus controversées de l'histoire de l'Inde '"'. Elle 
paraissait pourtant avoir de bonne heure reçu sa solution. Selon 
Fergusson et M. le Prof. H. Oldenberg, Kaniska avait fondé l'ère 
dite Çaka en l'an ■78/9 après J.-C, ce qui cadrait parfaitement 
avec les données de la numismatique. Toutefois, des objections 
s'élevèrent, dont la plus topique est que Kaniska n'a jamais été un 
Scythe; et, sitôt ce lien rompu, la date du rshàh des shahs n est 
partie à la dérive, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, au 
gré du llux et du rellux des fantaisies individuelles, depuis l'an 38 
avant notre ère jusqu'en l'an 278 après. Nous nous serions volon- 

''' Il sulFit de renvoyer ici à l";uliele J.lt.A.S.. année igiH. — Noire théorie 

de M. le l'roC. It. Oi.denbrrc dons les a élé coninuini(juée à la Société Asialiqne 

Nnclir. k. lien. Iti'.vs. Guliiiiyrii . l'iiil.- de l'aris dans sa séance du 11 dé- 

Hist. Kl., if)i 1 , p. li-2'] et suiv., et an ceniLre if)i'i. 



m; L'ÉVOLUTION DE L'ÉCOLK DU GAiNDHÀRA. 

tiers borné à jeter un voile pieux sur ces divagations, capables de 
compromettre la réputation de l'indianisme. Malheureusement, il 
n'en va pas de Kaniska comme de Gondopharès. Son nom est trop 
intimement mêlé à la légende bouddhiqne et associé à une fonda- 
tion religieuse trop importante pour que nous puissions nous en 
débarrasser au passage avec une simple mention : il est de toute 
nécessité que nous précisions l'époque à laquelle il a régné sur la 
terre artistique et sainte du Gandhâra. Or, ce qui nous a dès 
l'abord frappé, c'est qu'après une période d'affolement l'aiguille de 
la boussole tendait à revenir à son point de départ. Parmi les 
adversaires les plus déclarés de la tiiéorie dite de l'ère Çaka, la 
plupart en venaient à placer Kaniska quelques années avant ou 
après la date initiale de cette ère, si bien que, selon l'expression de 
M. F. W. Thomas, cr c'eût été miracle qu'il l'eût manquée (') n. Aussi 
nous préparions-nous, sous la pression unanime de nos docu- 
ments et sans croire manquer de respect à nos savants confrères, 
à prendre avantage du fait que l'archéologie se contente de compter 
par lustres pour faire l'économie d'un comput de plus. 

Il nous apparaissait d'ailleurs de plus en plus clairement, après 
les brillantes controverses dont la Royal Asiatic Society avait été 
le théâtre, qu'une bonne part des dilficullés tenait à ce que dès le 
début la question s'était trouvée mal posée. S'il est bien certain que, 
comme tout le monde, Kaniska a eu une date, il est infiniment 
douteux à nos yeux qu'il ait jamais été le créateur d'une ère t'^). 
Sans doute il se peut que nous nous trompions, et nous ne deman- 
dons pas mieux que d'en recevoir la preuve : mais cette preuve est 
justement celle que les partisans de la fondation par Kaniska de 
l'ère Vikrama ou de l'ère Çaka ont été également inqmissants à nous 
donner : et ainsi, jusqu'à démonstration du contraire, il y a tout 

''' Cf. J. R. A. S., 1913, p. 65o. En la seconde édition de son Histoiij h irto 

effet, M. A. -M. Boyer ramène la date (p. 2 i o ) et dans son ///s/or^ »/ /"Vjic /lc( 

proposée par M. Sylvain Lévi de l'an — 5 m India (p. iSa) à 78. 

à l'an + 76: et M. V. Smith, après être '"' Cf. les observations présentées 

descendu jusqu'à 125, est remonté dans ci-dessus, t. II, p. 484 et suiv. 



L\ FLUH AISO.N ])]■] L'ECOLE. 



)07 



intérêt à ne pas embrouiller les choses à plaisir en mêlant la ques- 
tion de l'ère à celle de la date. En termes plus précis, c'est de façon 
tout à fait arbitraire et purement gratuite (jue l'on a d'abord lu, 
sur la série des inscriptions portant au génitif le nom de Kaniska, 




Fir.. fiStt. — Lk GiiAND MinAciK DE ÇiiÀvAsTi (cf. |). 877, 38ii, 55'i, r)G7-568, <'(jo, 710). 
Musi'i' (le Pèsliaivar. Provenant ilc Taliltl-i-hahui. 
Cf. A. S. I. , Ami. Hep. igoj-S, pi. \LIV c. 

les chillres d'années 3, 8, 1 1, etc., comme inaugurant un comput 
nouveau. Ainsi que l'a bien montré M. Fleet et que la suite de la 
série, 3i, Go, 7^, 98, etc., avec le génitif des noms de Huviska 
et de Vàsudêva, le prouve surabondamment, ie génitif du nom du 



508 L'ÉVni.ITION DE L'ÉCOLE 1)1 C \ \ DU \ li \. 

roi n'a aiicuneinent ce sens sur les inscriptions. II signifie simple- 
monl : | sous le règne] de Kaniska, de Huviska, etc., en l'an 
3, 3 1 , etc. d'une ère non autrement spécifiée. C'est à ce ])oint de 
notre raisonnement que nous avons été très vivement frappé par 
une coïncidence au moins singulière : l'an 78/9 de notre ère com- 
mence exactement le v" siècle de l'ère indienne des Mauryas. En 
effet 392/1 4- 78/9 = /loo. 

Pourquoi le cacher? Cette simple opération d'aritliméti([ue a 
été pour nous ce qu'on est convenu d'appeler un trait de lumière; 
et, après tout, il n'y a pas grand mal — puisqu'aussi bien nous ne 
saurions nous en dispenser — à ce que nous entreprenions à notre 
tour d'ap|)rofondir ce douloureux rc secret de kaniska n dont se lan- 
guissent nos études. Notre solution a du moins pour elle le mérite 
de la simplicité la plus extrême : et en effet, il n'y avait aucun 
secret. En fan 78/9 il ne s'est rien passé de particulier, sauf qu'on 
eut à enregistrer un changement de siècle, phénomène qui dans 
toutes les è^s se reproduit régulièrement tous les cent, ans. kaniska , 
qui peut-être ne coiimiença à régner que trois ans plus tard, n'eut 
absolument rien à décréter, mais seulement à se lais.ser vivre. Les 
donateurs indigènes, dont les nombreuses inscriptions nous ont été 
conservées, ont continué paisiblement — aussi bien (notoz-le) à Bé- 
narès et à Mathurà que sur la frontière du Nord-Ouest — à dater 
leurs inscriptions dans l'ère indigène traditionnelle : seulement, 
au lieu d'écrire laborieusement, comme tout à l'heure : Sai/i. m c 
i /i ^ = 3i8, en sept chiffres, ou Sam. m c 90 20 90 20 /| = 38/i, 
en neuf, ils font désormais l'économie de cet appareil décidément 
trop encombrant, et écrivent en abrégé : Soin. 3, 1 1, etc. pour 
[^o] 3, [h] 1 1, etc. Ceci admis, toutes les difficultés tombent. Les 
inscriptions ne sont pas datées de l'an 3, 11, etc. à paitir du sacre, 
de la conversion ou du concile (ou quoi encore?) de kaniska, 
mais de l'an [^0] 3, [6j 1 1, etc. sous le règne de kaniska. On con- 
çoit qu'elles déroulentl^avec la même sérénité la série des années 
[^]3i à[4]6o, sous Huviska, 76 à 98 sous Vàsudêva, etc., pour 



i,\ FLornisoN ])]•: i;ecole. 509 

lie iiommer ici ([iio les principaux membres de la dynastie. C'est 
seulement quand les vassaux des Kusanas continuèrent machinale- 
ment ù compter jusqu'à 3io, qu'ils se trouvèrent avoir créé l'ap- 
parence d'un comput orifjinal. Tel fut justement le cas des grands 
satrapes Çakas qui, sous la suzeraineté plus ou moins elTective 
des Kusanas. conservèrent longtemps le gouvernement du Sind et 
d'une partie de l'Inde occidentale. C'est d'eux que, pour le plus 
grand embarras des futurs historiens, l'ère ainsi prostituée aux 
barbares a fini par prendre son nom de crscylhique^^, sans doute 
après leur écrasement par les Guplas à la fin du iv" siècle, et afin 
de la mieux distinguer de la nouvelle ère nationale instituée ])ar 
les restaurateurs de l'empire \Iaurya f). C'est à eux enfin (jue, sur 
la foi de cette désignation tardive, on a parfois voulu — et ici 
notre théorie rejoint celles de Gunningham et de M. A.-M. Boyer — 
attribuer sa fondation '-'. Mais ce que le suzerain n'aurait su faire, 
comment le vassal l'aurait-il fait? En réalité, dans ce cas particu- 
lier et tout à fait exceptionnel, on n'est jamais arrivé à dépister 
l'intervention personnelle et certaine d'aucun souveiain, grand ou 
petit. La coutume, mère de la routine, et le temps, père de l'oubli, 
sont seuls responsables de toute l'afTaire. L'ère dite frÇakan ou 
ffdes rois Çakasn n'est de fil en aiguille qu'un avatar méconnu 
de l'ère des Mauryas, artificiellement rajeunie de quatre siècles. 

Cette conclusion, qui ne compromet personne, ne rend pas seu- 
lement compte de l'origine mystérieuse et de la bizarre appellation, 
quand enfin elle en reçoit une, de cette ère indienne; elle fournit 
encore la clef de plus d'une énigme accessoire. Bornons-nous à en 

■'' D'après M. Fleet, la piemièie nien- mais ceci n'est qu'unt cnïncidenre, notre 

tion de l'ère sous le nom d'ère Çaka da- ère élant inexistante pour les Indiens, 
ferait seulement de 5o5 {Journal of the '^' M. A.-M. Boyer [J. A., juillet- 

R()<ial As'uUk Socielji of'Great Britain nnd août i8()7) a proposé, comme on sait, 

Irelaiid, 1918, p. 987). — C'est encore le Ksaiiaràta iNahapàna de Nàsik , tandis 

une curieuse roïucidence que 1ère des i]ue Gln-Mngiiam [\iim. Cliron., 1888, 

Mauryas date de 822/1 avant notre ère. |i. 282 et 1892, p. hh) tenait pour 

et celle des Guptas de 819/20 après: Ghastana (Tiaslanès) d'iiyayinî. 



ilO 



L'ÉVOLUTION DE L'ECOLE DU GANDHARA. 



donner deux exemples précis, oiiiprimtos l'un à l'histoire et l'autre 
à la légende. Comment expliquerait-on que les Andliras, ces enne- 
mis jurés des Çakas, aient pu employer la même ère que leurs 
adversaires, si celle-ci, loin d'être la création de barbares étran- 
gers, n'avait été au fond le lien commun de toutes les populations 
jadis soumises au sceptre des Mauryas ? Du même coup on compiend 
pourquoi les nations du Deklian, que les Guptas ne réussirent 
jamais à asservir de façon durable, ont, avec leur conservatisme 
bien connu, persisté à s'y tenir et l'ont finalement propagée jusque 
dans leurs colonies de l'Indo-Cbiiie et de l'Insulinde. D autre part il 
était fatal que, parmi les peuples à la fois bouddliisés etbarbarisés 
du Nord-Ouest, l'ère indigène, dont le point de départ jn'écédail 
de deux générations à peine la propagation locale du Bouddhisme, 
finît par être considérée comme datant de la mort du Buddha 
— fait infiniment plus saillant devant leur vision rétrospective que 
l'avènement d'un empereur. C'est à raison de cette inévitable con- 
fusion que s'établit danslesàmes pieuses la croyance traditionnelle, 
recueillie par Hiuan-tsang au Gandluira, et qui voulait que Kaniska 
fût monté sur le trône non point, comme il le fit en eflet, ioo ans 
après Candragupta, mais 600 ans après. . . le Nirvana; et c'est aussi 
pourquoi des textes bouddhiques et Hiuan-lsang lui-même placent 
par ricochet Açoka, que trois cents ans séparent de Kaniska, 
cent ans seulement après le trépas du Maître (''. Et qu'on ne s'étonne 



'■' M. Sylvain ]A\'i vient de monirer 
{J.R.A.S., igii, p. loiG) que le té- 
moignage (le Hiuan-lsang au sujet de 
Kanisl<a [Rcc, 1, p. 99, i5i; Travck. 
1, p. -203,970) est emprunté au Vinuya 
desMùla-Sarvâstivndins, rquedes indices 
assez nombreux semblent reporter vers 
l'époque de Kanisiva (cf. Les Eléments de 
formation du Dknjàvadàna dans T'omig 
Piio, 1907, p. n/i et suiv.). Du même 
coup le chifTre de 4oo, adopté par les 
rédacteurs de ce Vinaya , prend une im- 



portance qu'on ne saurait nier". — Pour 
Açoka, voir encore Hiuan-tsang (liée, 

I, p. i.îo; II, 85; Trnt'els, 1, p. ^i)"] ; 

II, 88); Divydvaddna , p. ioa et Avadd- 
naçataha, éd. Speyeb, H, p. 200. — Re- 
marquez qu'en eU'et Gandiagupla monte 
sur le trône en Saa av. J.-G.(32a + 80 = 
'102 ans avant Kanislia) et qu'Açoka 
règne entre a63 et 22/1(924 -i-8o = 3o4 
ans avant Kaniska), tandis que nous 
allons placer Kaniska entre 80 et 1 10 de 
notre ère. 



LA FLORAISON DR L'ÉCOLK. 511 

pas de l'intérêt que nous attaclions à ces traditions évidemment 
erronées. Autant il serait imprudent de les accepler sans réserves, 
autant il nous paraîtrait insullisant de les rejeter purement et sim- 
plement : il est encore nécessaire de jusfilier comment elles ont pu 
germer dans les esprits et surprendre la bonne foi populaire. Or, 
c'est ce dont notre théorie fournit pour la première fois le moyen. 




FlO. 'l85. MkME m jet, UKi; UiDDUA assis à l.'KllUIPtRNNK 

(cf. p. 33'i, 828, 377-378, 567-.568, 586, (igo). 
yfiisi'p (Ir Pi^xhawtir. Prni:i>nai>t âe Tnhhl-i'-liahai. 



Mais n'allons pas tomber dans le travers de présenter nue simple 
hypothèse — nous parîil-elle avoir de [jrandes chances d'avenir — 
comme une panacée capable de redresser à elle seule toutes les 
entorses dont boite encore l'histoire ancienne de l'Inde : il suffit 
que, dans le petit domaine et pendant la courte période que couvre 
notre sujet, elle nous permette d'harmom'ser au mieux tous les 
témoignages, d'où qu'ils viennent. 



51^ i;i';\()i.i ïi(t\ i)K i/Kcoi.K 1)1 (;\M)ii\n\. 

Les Kiisana. — Nous n'oublions p;\s d'ailieiii-s que notre con- 
naissance tic l'état j)olili(]uo de l'Iude du Nord au i" siècle de notre 
ère repose avant tout sur les Annales chinoises, commentées par 
les monnaies et les inscriptions indigènes. Les renseignements 
chinois sont même si explicites que, pour une fois, ils ont mis tout 
le monde à peu près d'accord. Chacun répète docilement la leçon 
qu'ils nous ont apprise : comment, lorsque les Yue-tche firent fuir 
devant eux les Çakas ''', ils cédaient eux-mêmes à la pression de 
leurs voisins orientaux, les Huns, auxquels nous ne tarderons pas 
beaucoup à avoir all'aire; comment ils quittèrent, vers l'an i65 
avant J.-C, leurs pâturages du Kan-sou, à la frontière do Chine, 
pour l'étonnante migration qui, à travers toute l'Asie cimtrale, 
devait les conduire jusqu'à l'Inde; et comment, en l'an 128, l'envoyé 
chinois Tcliang ivien les trouva déjà établis au nord de l'Oxus. 
rr Quelques années plus tardn, ils se répandirent au sud du fleuve 
et partagèrent la Bactriane entre leurs cinq hordes. Admettons que 
celte répartition et l'adoption d'un genre de vie sédentaire leur 
aient pris le temps d'une génération : crPlus de cent ans après, le 
chef du clan des Kusans, Kozoulo-Kadphisès, attaqua et vainquit 
les quatre autres chefs {j'i1>-goii). il se nomma lui-même roi : le 
nom de son royaume fut Kusan'^'.n Entendez qu'il fonda une dy- 
nastie de ce nom, événement que d'autres textes s'accordent à 
placer, mais avec plus de précision, aux environs de l'an 9 5 de 
notre ère : et cette date est d'autre part confirmée par la façon 
dont Kozoulo-Kadphisès a imité sur ses monnaies les deniers 
d'Auguste. Mais l'hégémonie sur les tribus de sa race ne suflit pas 
à son ambition : rrll envahit la Partliie, s'empara du territoire de 
Kaboul; en outre il triompha du Pou-ta et du Kaçmîr'^' et posséda 
entièrement ces royaumes, n Ces conquêtes nous sont données 

''' Cf. plus liant, t. II, p. '187. M. A. -M. Boyer, ./. 1., mai-juin igoo. 

<^' Nous suivons la tiailuclion et l"in- '^' Le Pou-la (cf. itPaktuesn et rrpou- 

terprélation de Ed. Ghavannes [T'oiing khtoiiT!) serait le pays de Gliazni. Par 

Pao, mai 1907, p. 187-194), (pii A /-/j/ii, qui désigna plus tard le Kàpira, 

sont elles-mêmes d'acconl avec celles de il faut entendre à cette date le Kacniir. 



LA FLORAISON DE L'ÉCOLE. 513 

comme faites aux dépens de la Parthie (Ngaii-si); et ce trait est 
bien conforme à ce que nous avons vu de la domination parthe sur 
toute celte région. Toutefois les documents numismatiques certi- 
fient que le roi supplanté dans la vallée de Kaboul par Kozoulo- 
Kadpbisès fut le dernier des Indo-Grecs, Hermaios. On a beaucoup 
spéculé sui- le fait que certaines pièces de cuivre portent ces deux 




Kl(i. /iSO. Sl'tClMEN DE ttDOUBLE lillIXE"' ( ff. ]). 092). 

Fouilles (If Sii- liirel Smiy à Saltri-lliihlol. 
Cf. .1. S. L, Ami. Ilff. irju-is, pi. XXXVil. 

noms conjugués. On a imaginé (|u'un instant b; Kusana et le Grec 
ont battu monnaie ensemble, voire même qu'ils auraient commencé 
par sceller sur le dos des Partbes une alliance contre nature (''. 
Nous préférons pour notre part une explication beaucoup moins 
romanesque. Faute de posséder aucun monnayage de son cru, le 
jab-gou dut, pour s'en procurer, laisser fonctionner selon sa routine 

'"' P. Garuner, (!(it., p. xi.vili; R. R. \\ iiiteiiead, Cd/. Laliorr , p. ly-j 

E. J. Rai'son, Indiaii Coins, p. iC), S 65; et cf. J.R.A.S., igiB, j). 966 et io3'i. 

GANBIlAllA. - H. 3.3 



nutniE n\r(uX4).K. 



fiU L'ÉVOLUTION DE L'ÉCOLE TiV CANDIlllIA. 

habituelle lalelier du vaincu : c'est peu à pou (]u il (mi vint à 
ajouter, puis à substituer définitivement son nom en exergue. 
Exactement de même, le kalil'e Omar frappe on Syrie à l'efïigie de 
l'empereur Héraclius, en Perse à celle du dernier des SassanidesC. 
Par ailleurs les acquisitions territoriales du chef turc restent en 
somme limitées à l'Alghanistan et au kaçmîr. Il a franchi avec 
l'Hindou-Koush le glacis naturel, ou, comme disent les Anglais, la 
cf frontière scientifique n de l'Inde; déjà il en tient les clefs : il est 
réservé à son successeur de pénétrer, le premier de sa race, dans 
celte terre promise des hordes du Nord-Ouest. Poursuivons en effet 
noire lecture : et kozoulo-Kadphisès mourut âgé de quatre-vingts ans 
(vers 60 après J.-G.?). Son llls Vima-Kadphisès devint roi à sa 
place. A son tour il conquit l'Inde et v (Hablit un chef pour l'admi- 
nistrer. A partir de ce moment les Yue-tche devinrent extrêmement 
puissants. . . -n Est-ce la peine de faire remarquer que cette der- 
nière phrase contient la condamnation péremptoire de toute 
théorie qui voudrait ne faire de la conquête de Vima-Kadphisès que 
la reprise en sous-œuvre de celle de Kaniska "? Kozoulo-Kadphisès 
nous est explicitement donné comme le fondateur de la dynastie 
des Kusanas et son fils comme le premier d'entre ces potentats qui 
ait envahi l'Inde et jeté les bases de leur empire. Auquel des suc- 
cesseurs de Gondopharès, nous ne savons, mais c'est sûrement à 
un roi parthe c|ue Vima-Kadphisès enleva le Gandhàra et le Penjàb 
entre 60 et y de notre ère; et peut-être étendit-il du même coup 
sa domination sur les satrapes Çakas et Pahlavas des bassins de 
l'Iudus et du Gange. 

Ici les Annales chinoises nous abandonnent et les historiens 
européens retombent dans leurs divergences : pourtant la route 
s'étend toute droite devant nous. La première mention de Kaniska 
est faite pour le moment par une inscription de Bénarès en Snm. 3 
et la première de Huviska enS(i>ii. 3i par une inscription de Ràl- 

'' IL f^woiv, Ciit. ili-s inninuiira muiulmaiics d" hi liibliothhfiue Nationale, Klialife.i 
orientaux, préface, |i. mi. 



LA FLORAISON DE L'ÉCOLK 



515 



Bhadàr, près de MalhuiaO. ('/est donc eiilre 80 et i i o après J.-C. 
que nous placerons avec confiance le règne du deuxième grand 




•-^- -"--'"-^Ti^i'iif^f 



'iH-. — Hiniii DE BASSE ÉpnQDE (cf. p. i35. I '18, S.'iS, Sijf)). 
Miisi'p (le Phhaivni: Provniaiil de Sahri-Bnhtiil. 
r.r. A. S. {., .lu». «f;i. ir,,,-,s. |ii. \LI, li(;. 16. 



empereur bouddlinpie. Kn revanclie nous ignoi'ons tout des cir- 
constances de son avènement, (lomme on ne lui connaît pas de iien 
de parenté avec les deux kadpliisès, nous avions été tenté un 

''' Epigrapliia liidini, \III, p. i^;!. gicdl ]luseu)ii at Malhiinl, p. 6ï),n" Aji 
J. P. VoGEL, Catalogue nf ilic [vchœolo- et 181, etc. Le Vàsiska de l'an 19 (?), 



âlG L'ÉVOLUTION KE LKCOLE Dli GANDH À A. 

instant dimaj'/nfi" une sorte d'nsiir|)iiti()n du trône. Ainsi qu'il 
advint à plus d'un des rudes envahisseurs descendus du Nord- 
Ouost, Vinia-Kad|diisès semble s'être mal accommodé du climat 
do riude, oh les Annales cliinoises stipulent qu'il préféra installer 
un vice-roi, sans doute choisi dans son clan. Est-co cette vice- 
royauté qui i'raya au Kusana Kaniska l'accès du pouvoir suprême ? 
Nous devons avouer que, à y regarder de près, aucun indice ne 
vient corroborer cette supposition qui, au premier abord, nous 
avait séduit. Le premier Kadphisès, en qui nous ne pouvons voir 
(|u"un potentat relativement chétif et un jnh-gou encore mal dé- 
grossi, n'avait jamais pu ou su trouver un artiste capable de lui 
graver pour ses monnaies des poinçons originaux : et c'est ainsi 
que nous l'avons vu contrefaire tantôt celles dun roi grec et tantôt 
celles d'un empereur romain (pi. V, 1-2). Au contraire les gra- 
veurs de son fds nous ont donné de lui une image d'une pi'écision 
tout ethnographique (pi. Y, 3). Qu'il les ait recrutés dans sa nou- 
velle conquête du Gandluàra, nous avons deux raisons de le croire : 
d'abord l'excellence du travail, puis l'emploi persistant de l'alpha- 
bet kliaimthi dans la légende du revers. En tout cas nous connais- 
sons grâce à eux les traits et le costume d'un Kusana aussi bien 
que ceux d'un Valois ou d'un Bourbon. C'est très exactement le 
même type que nous retrouvons sur les pièces de Kaniska (pi. V, 5, 7) 
et nous n'apercevons pas qu'il ait été le moins du monde alliné par 
le contact de l'Inde : il est et reste le Tarlare dans toute son hor- 
reur. Mais, à notre point de vue, il y a ])is. Un observateur que 
ne hanterait aucune idée préconçue n'hésiterait pas une minute 
à déclarer que ses monnaies ont dû être frappées au nord du Paro- 
pamise. En efTet leurs exergues arborent exclusivement l'alphabet 
grec'"' et, des quelque trente divinités qui figurent au revers, 

a^i ou a8. n'a jamais dû jouer que les ''' Nous ne disons pas la langue grec- 
seconds lôies, puisqu'il n'a pas laissi^ de que: cf. lesobseivalions de M. F. W. Tho- 
monnaies, et il en serait de même du m\s, dans J.R.A.S., igiS, j). 6.30 et 
Kaniska de l'an /i i . i oi 3. — Est-ce la peine de répéter à ce 



LA FLORAISON DE L'ÉCOLK. 517 

l'iininense majorité est iranienne ou bien porte des noms iraniens''). 
En un mot les pièces de kaniska peuvent loien être encore répan- 
dues dans le iNord-Ouest de l'Inde : aux images de Çiva et du 
Buddlia près, elles n'ont litléralenient rien d'indien, mais lémoi- 








FiG. 488. — HÀniii, AU Kaçmîr [fake ict profit.] (cf. p. i 'l'i-i/if), Go'i). 

Slatuc Iroiiri'c dans le Pâpaharana-I^dga de Brdr (vallée du Liddai). Ilaiitviir: o m. G3. 

Cf. Mémoires co'.crruaitt l'Asie f>v'ti"il/jle, I. ji!. LMII. 

giient au contraire d'une orientation exactement tournée à l'oppo- 
site. Et ceci nous donne à craindre que les indianistes ne se soient 
ci'éé à plaisir de graves embarras en voulant à toute force faire de 
ce tt fds du ciel •» et de ce rt sliâli des shahs -n un maharaja de leur façon 
et le fondateur d'une de leurs ères. Ils ont beaucoup trop tiré le 

propos ce que nous avons dil de l'aljsence chez les anciens Bactiicns (t. 11, p. hhh 

de culture nalionale nou seulemenl riiez el igg)? 

les Çakas et les Turu.skas, mais im'me '"' Cf. ci-dessus, t. Il, ]). ililirl suiv. 



518 L'ÉVOLUTION DK LM':(:OLE DU (;\M»ll\i;\. 

Turc à eux. Sans doute kaiiiska , (|uc ce soit de sou l'ait ou du fait 
de son prédécesscuir, a (Heiulu plus ou moins uoiuinalement son 
pouvoir sui' le cœur rnènie de l'Inde, peut-être jusqu'à Patna, à 
coup sûr jusqu'à Bénarès; mais, si l'on en croit la tradition, il 
aurait (''gaiement poussé ses conquêtes jusque ilans le Turkestan 
chinois actuel, et nous n'avons aucune raison de penser qu'il atta- 
cliàt moins d'importance à ses possessions des bassins de l'Oxus 
ou du Tarim que de l'indus ou du Gange. H faudra bien que les 
inilologues se résignent à rendre la meilleure part de Kaniska à 
la Haute-Asie. Quoi (ju'ils aient pu croire, c'est un personnage 
dUn tout autre acabit qu'un simple roi indien: indo-bactrien ne 
serait même pas assez dire; souverain d'un empire qui servit 
de trait d'union entre l'Inde et la Chine, il mérite déjà l'épithèlc 
de sérindien. 

Le rôle de Kaniska. — (les constatations ne sont pas laites, tout 
au contraire, pour diminuer l'importance de son rôle dans la suite 
de notre exposé historique. Nous aurons notamment à nous souve- 
nir de l'extension de sa souveraineté en Asie centrale quand il sera 
question de l'influence de l'école gréco-bouddhique dans ces para- 
ges ('). Mais dès à présent rappelons-nous bien que kaniska est 
resté avant tout connu dans la tradition populaire sous le litre de 
ff roi du Gandhâran, à telles enseignes que la dynastie locale des 
Çàhiyas se réclamait encore de lui au ix" siècle de notre ère (-). 
C'est là en effet, dans cette sorte de vestibule attenant à la fois aux 
plaines et aux passes montagneuses, que se trouvait le centre de 
gravité de son pouvoir, ou, si l'on préfère, le point vital de la seule 
grande artère qui fît communiquer les deux moitiés de son empire, 
jeté en travers sur le Toit du Monde comme un bissac sur un bât. 
On conçoit que dans l'intervalle de ses expéditions belliqueuses 
il s'y soit plus volontiers tenu, ainsi que l'araignée au milieu de 

''' Cf. ci-dessous, p. 662. Nous Irai- '"' Pour les références relatives aux 

terons également (p. 6/i5) la tpiestiou rois Çâhis de Kaboul, cf. ci-dessous, 
des relations de Kaniska et de l'an-lchao. j). ,^91 , n. 1. 



LA FLORAISON DE L'ECOLE. .".M) 

sa toile, prêt à parer à tout événement, soulèvement intérieui' de 
vassal ou empiétements d'ennemis sur les frontières. Remarquons 
que dans cette région, ce natif de la Haute-Asie était à mèuie de 
choisir à son gré son climat et de goûter tour à tour la doucmir 
des hivers indiens ou la fraîcheur estivale des montagnes, ("est là 
enfin qu'il se serait converti au Bouddhisme, là qu'il aurait bàli, 
dans la banlieue de sa capitale d'hiver, Purusapura, la magnifuiue 
fondation par laquelle il voulut commémorer sur place ce miracle ''>. 
H est passablement douteux que le premier Kadphisès ait eu quel- 
que penchant pour la Bonne Loi''^). Au second la légende Uiarostlù 
de ses moimaies donne le titre de mâheçvara, c'est-à-dire çivaïtet'', 
ce qui ne nous a pas paru après tout plus étrange que d'entendre 
un Héliodore, fils de Dion, s'intituler vishnouïte (^bkdgavala). D un 
autre côté, s'il est quelque part question d'une conversion de Gon- 
dopliarès, c'est au christianisme. Seul kaniska, que ce soit par 
conviction ou par politique, aurait embrassé la seule i-eligion qui 
put servir de lieu commun entre ses hétérogènes sujets. Est-ce à 
dire qu'il faille faire dépendre de cet événement sensationnel la 
floraison de l'art du Gandhâra? Nous avons déjà mis le lecteur en 
garde contre une exagération si manifeste '''). Mous croyons savoir 
que, sous Gondopharès comme sous Vima-Kadphisès, l'école avait 
poursuivi paisiblement le cours de ses destinées; et si Kaniska a pu 
exercer une influence favorable sur son évolution, ce ne sera tou- 
jours pas par son goût, mais seulement par son zèle. Un néophyte 
fervent n'est pas nécessairement un bon connaisseur. Que l'exemple 
du royal bâtisseur et sa protection déclarée aient encouragé (toujours 
comme au temps d'Açoka'^)) la multiplication des couvents et des 
sanctuaires — el cette fois même sur les deux versants des Pàmirs — 
le fait n'est évidi'mment pas négligeable et méritait d'èti'e soigneu- 

''' Cf. I. H, |i. i3ij. nous Irailuisons le piiikiil iiiiihiçvara (cf. 

''' cj: I. II, |). ix3H. t. II. p. ;î(,.|, 11" à et |). /ir>7 ). 

C Du moins c'est ainsi ijui; nous ''' Cf. ci-dessus, l. H, |>. 'i'i3. 

transcrivons en sanski'il el par suite que ''' Cf. ci-ilessus, t. ll.p. 'iiH. 



520 i;ÉV()l,l Tl()\ l»F, I/I'C.OIJ': Dl" (;\M)ll\li\. 

sciiHMil consigné ici; mais de là à lui altiibuer une aciion jierson- 
nello siii' lo dr'velo|)|ienient esthétique de l'école, il y a aussi loin 
que (les villes d'Ionie aux steppes du Kan-sou. 

Le facteur t'coîsoMiQCE. — En réalité la lloi'aison de l'école a ses 
racines dans des mouvements sociaux dont l'ampleur déborde, en 
même temps que les limites du Gandliàra, les opinions religieuses 
et l'éducation artistique de ses monar(jues. Il suffira de résumer 
ici, mais il inqjorte de noter le fait considérable, et d'ailleurs bien 
connu, du développement, déjà i? mondial n pour l'époque, qu'avait 
piis le commerce de l'Empire romain. Notre génération se souvient 
encore du profond retentissement qu'eut au xv" siècle la l'eprise des 
relations maritimes avec l'Extrême-Orient; elle-même éprouve les 
bienfaisants efTets du raccourcissement de la voie trop détournée 
du cap de Bonne-Espérance par l'ouverture du canal de Suez ; 
elle pressent les résultats plus importants encore qu'apportera dans 
le prochain avenir le raccordement des chemins de fer de l'Europe 
avec ceux de l'Asie. Or, dès le début de notre ère, les échanges 
avec l'Inde se faisaient de façon courante, ou tout au moins annuelle, 
à la fois par deux routes, celle de terre et celle de mer. Celle-ci 
menait, grâce au jeu périodique des moussons, redécouvert par 
Hippale, des ports égyptiens du Golfe Arabique, à travers l'Erythrée, 
jusqu'à ceux de la cote indienne — à ceux du moins qui étaient 
accessibles aux navires étrangers : car l'Inde connut dès lors ce 
régime des tt ports ouverts '*' n que nous voyons encore fonctionner 
en Chine. Les détails les plus circonstanciés sur cette navigation et 
le genre de transactions dont elle s'accompagnait ont été consignés 
dès avant la On du i"' siècle par l'honnête rédacteur du Périple et 
sont confirmés par Pline l'Ancien comme par Stiabon (•^). De son 

'■' AiroSeSe/^ f/eva (désignés), và^ii^ia '•' Stbabon, II, v, 12; XMI, 1, i3; 

(rt'jjuliers) ou erÔsafia (légaux): ainsi Pline, Histoire naturelle, XII, Ai. — 

les qualifie le lexlc du Pcriple (cli. 1, Voir siir ces questions rinléressanl ar- 

82; II, ai, 35; 62). ticle de M. Vidal de I^ablache, Comptes 



L\ FLORAISON^ DE L'ÉCOLE. 521 

cùlé IHolôinée, au milieu du ii'' siècle, nous reuseigne sur la route 
(le terre la plus iVérjuentée, celle qui avait été suivie ])ar Isiilore 
de Cliarax, l'envoyé d'Auguste''', et qu'on pouvait appeler la route 
du Nord. Son grand souci était en elTet d'éviter les déserts de Perse 




FiG. /i8(). — PiiKHiiiiii; MtDirvTioN di: Iîddiiisattva , a Mathuhà (cf. p. 606). 
Musée de l.akhmui. l'nn'enniil du rtjait Mniiiid-^. ilauleur: m. 50. 



et de Caranianie ; et c'est pourquoi de l'Euphrate elle gagnait 
d'abord, par le fameux défilé de Zagros, Ecbataue (Ilamadan); puis, 
par les Portes Caspiennes, entrait en Hyrcanie; et enfin, à travers 
les régions les mieux arrosées de la Partliie et de la Margiane 



rendus de V Académie des Inscriptianx et qucs. — Il s'agit probablcnu^nl de l:i ville 
Belles-Lettres, i8f)G, p. Ii5i) et siiiv. de Cliarax située à l'emboucliiiie du Tigre 

''• i^Ti^fiOf M'xpdixot ou l^tiijii's pinilil- et de rRiiplirato. 



ri22 L'ÉVOLUTION DK L'ÉCOLE DU (;\M)ll\n\. 

(Merv), se diri{;e;iit di'oit sur Bactres (Balkli). Là elle birui'([uait : 
ruuc (les brandies coiiliniiait, comme nous verrons l)ienlnt, clans la 
direction du Nord-Kst, à Iravei's l'Asie ccnirale, jusqu'au pays des 
Sères ; l'autre descendait au Sud-Kst, par les passes de la vallée 
de KAhoul, vers les bazars et les ports de l'Inde. Tel était du 
moins le grand tt Trans-iranien ^i du temps. Nous ne pouvons entrer 
dans le détail des chemins d'intérêt secondaire , ceux , par exemple , 
(|ui menaient également aux bords de l'Indus en côtoyant le ver- 
sant sud de l'Hindou- Koush, soit par l'Arie (Hérat) et Kaboul, 
soit par la Sakastèue (Çaka-stbàna, Seistàn) et l'Arachosie (Kan- 
dabai'), en un mot ])ar Itclnde blanche n. Mentionnons toutelois 
comme un intéressant nioyen terme entre les deux grandes 
voies de terre et de mer, celle mi-maritime et mi-terrestre du 
Golfe Persique. 

Tous ces faits sont du domaine commun : mais il peut être 
intéressant de signaler que l'Inde, à son habitude, nous laisse 
deviner ce que les textes classiques nous apprennent explicitement. 
De cette activité commerciale elle a conservé, notamment dans les 
livres bouddhiques, plus d'un souvenir. 11 en est de fort vagues, 
tels que les perpétuels récits de voyages au long cours, par cara- 
vanes ou par bateaux, qu'entreprennent les marchands des contes. 
11 en est de plus précis, comme la mention dans le Sàlràhnhdra du 
négociant de Taksaçilâ qui, ruiné, s'en est allé refaire sa fortune 
dans le pays de Ta-tsin ('■ : car par ce nom tous les sinologues enten- 
dent l'Orient romain ou, plus précisément, la Syrie; et d'autre 
part, si le témoignage est bien d'Açvagbosa, il remonterait au 
moins au \f siècle. Enfin l'indianiste détient sur ce point d'histoire 
des documents historiques au premier chef: telles les inscriptions 
laissées dans les hypogées du Koiikan par la colonie Yavana (on 
dirait aujourd'liui/e/'m^/«) des ports ; telles les monnaies romaines 
trouvées en si grand nombre dans le sol de l'Inde , depuis les passes 

I'' Trad.Ed. HiJBER, p. /lOi. 



I. \ FLOIÎ AISON DE LËCOLE. 



523 



de l'Afghanistan jusqu'à la cote du Malabai't''. L'étonnante dilFusion 
de ces dernières est clairement commentée, du côté européen, par 




FlU. 'ir)(). PÀSClKA-MAUÀkÀLA , À MaTIIUIIÀ (ff. |l. 1 :! 5 , 1-2-]. l-'l'J. flO^i). 

Miisre de Malliunl, n° C. 'i. Hauleuv : o m. 5o. 



les doléances de Pline l'Ancien et de Tacite'-' sur les centaines de 
millions de sesterces que coûtait, bon an mal an, à l'Empire ro- 
main la coquetterie de ses femmes. Elle n'est pas moins nettement 

f Cf. Vi.SEvyEU., rtoman Coins in hidia, ''' Punk, //îs/. /V((^, VI, 26 et \il, /ii; 

dans le Joiini. nf tlie Royal Asiatir Socicli/ Tacite, Annales, III, 52 (par la bouche 
0/ Gnal Ur'.Uiin and Ircland. orl. igo4. île rempereiir Tibère). 



r)2'i L'KVOr.UTION DE L'ECOLE DU GANDII \R.\. 

soulignée du côté indien par la substitulion qui s'effectua vers ce 
même temps, dans l'usage de la langue, du mot f/mw/ra (denier) au 
mot drommo (draclime). On a même pu chercher, et non sans vrai- 
semhlance, dans cet afTlux du numéraire occidental la principale 
raison de la double nouveauté numismatique (|ue constituent, d'une 
part, l'abondance et peut-être aussi le poids du monnayage d'or 
des Kusanas, de l'autre le caractère semi-cosmopolite à lui conféré 
par l'usage exclusif de l'alphabet grect''. 

De ces considérations d'ordre économique que devons-nous sur- 
tout retenir à notre point de vue? Au moins trois choses, semble- 
t-il. Tout d'abord sur l'immense circuit fermé qui mène ou ramène, 
par terre ou par mer, d'Alexandrie dans llnde, le Gandhàra occupe, 
pour ainsi parler, l'autre pôle de. la courbe. Non seulement la 
grande route de terre y conduit directement ; mais' le Périple nous 
avertit en propres termes qu'en dépit de la distance le grand port 
de Barygaza (Bharukaccha, Barotch, Broach), près de l'embou- 
chure de la Narmadda — et non point seulement, comme on aurait 
pu s'y attendre, celui de Barbarikè, dans le delta de l'Indus — 
était considéré comme le débouché maritime de la Proclaïde <-'. De 
fait, si Apollonios de Tyane est censé avoir gagné Taksaçilâ à tra- 
vers la Parthie'^', c'est parla voie du Golfe Arabique que l'apôtre 
saint Thomas se serait rendu à la cour de Gondopharès. L'impor- 
tance du fait que le Gandhàra se trouvait ainsi, de notoriété pu- 
blique, à un nœud de la grande route du commerce international, 
n'échappera à aucun lecteur. En second lieu ce commerce portait 
avant tout sur des articles de luxe, les marchandises de choix étant 
par mer les pierres précieuses et les perles, par terre la soie: il 
en résultait des bénéfices considérables pour les exportateurs. 
Aussi est-ce le moment ou jamais de se souvenir que la clientèle 

''' Cf. J. Kennedy, T'/feSecrrto/Â'anrs/.'rt inalion du nom du pays de IleuxeAa&JTiï 

ihnsJ.ÏÏ.A.S., 1912, p. 981 et suiv. ou Puskaràvati. 

'"' Périple, S 47. On recouuail nalu- '^' Apollonios serait reveiui par le Golfe 

relleraeut, dans celte Proelaïde, la défoi- Peisique. 



LA FLORAISON DE L'ÉCOLE. 525 

des moines boiuldliiques et la communauté elle-même se recrutaient 
plus volontiers dans cette caste des Vaiçyas''), à laquelle nous 
devolis également en Occident saint François d'Assise. Nous ne 



i 



•\.-, 





Fil.. 'ic)i. — Mkmk ptnsoNNAGE ( cf. p. I 3 -"i , 127, 6o3 ). 
Musée lie Maihurd . n" C. 3. Hauteur : i m. oô. 

serons plus surpris do voir si souvent dans les légendes les bons 
marchands, au l'etour de quelque fructueuse expédition, s'em- 
presser de faire les frais d'une fondation religieuse : façon sans doute 
de rendre des actions de grâce, peut-être aussi de purifier par ce 



'•1 Cf. 1. 11, p. 81. 



326 L'ÉVOLUTION DE L'ÉCOLE DU GANDHÂRA. 

pieux prélèvement sur leur béiiélicc les procédés plus ou luoius 
licites lie sou acquisition. Parfois n)ênie c'est dans le dessein de 
réunir ou de compléter les fonds nécessaires pour la construction et 
la décoration d'un slùpa ou d'un couvent, qu'ils entrepremient une 
nouvelle tournée de négoce''). Car l'art aussi est un article de luxe, 
et sa prospérité suppose l'existence de donateurs aussi riches que 
généreux. Enfin il est une remarque de détail qui vaut encore la 
peine d'être faite. C'était la coutume des navigateurs étrangers, 
en abordant clans l'Inde, d''c adoucir la figure '-'n du ràja local par 
quelques cadeaux de bienvenue, qui tenaient lieu de droits de 
port. Or \q. Périfle^^'i recommande d'apporter comme [)résents non 
seulement des instruments de musique et même de jolies musi- 
ciennes, mais encore de l'argenterie (àj2) vpwfxara) — celle-ci sans 
doute de fabrication alexandrine. Pensez seulement au fameux 
trésor de Bosco-Pieale, où d'ailleurs se mêlent tant de traits orien- 
taux, et ne vous demandez pas plus longtemps d'où viennent les 
modèles des patères de Dêbra-lsmaïl-Kluln (fig. 890) et du Bada- 
kshânW. 

Le facteur AUTiSTiQUE. — Mais ce n'est pas seulement l'impor- 
tation des objets d'art qu'ont provoquée l'augmentation de la richesse 
publique et la facilité régulière des communications : elles ont encore 
favorisé l'immigration d'artistes d'Occident. Nous avons dès long- 
temps insisté à propos de l'art du Gandhâra — et non sans courir 
le risque d'en méconnaître les origines hellénistiques — sur la 
prodigieuse prospérité dont jouit l'art grec à la faveur de la paix 
romaine et dont témoigne aussi bien son inépuisable fécondité que 

''* D'wyâvadâna , p. 262 et passiiii. nillcaliun de la ville d'Alexandrie, est 

'■' L'expression est empruntée à tîer- coilTée du même casque que Dèmèlrios 

nier. sur la ])l. lit, 5. — Pour une repro- 

''' S 69. Cf. t. II, p. 70. duclion de la palère du Badaksliàn, 

'*' On sait que la figure centrale de la aujourd'hui au Brilisli Muséum, cf. Sir 

{jrandc palèrede Bosco Reale, au musée (îeorge ]iiïiD\\ooD, ImluslrLd Art oj Iiidia, 

du Louvre, en qui l'on voit une person- p. 168, pi. II. 



LA FLORAISON DE l/ÉGOLE. 527 

l'universalité île son expansion ''). El sans doule il s'agit de l'art 
grec déjà sur son déclin , ne produisant ])lus guère en pays classique 
(]ue des répliques, en pays barbare que des adaptations, et toujours 
et partout des copies de copies. Mais jamais il n'a été à meilleur 
marché ni d'un usage plus courant: nous le trouvons en même 
temps à la mode dans toutes les classes de la société, jusqu'aux 
plus bourgeoises, et répandu sur toute l'étendue du monde civilisé, 
d'Alexandrie à ïliulè et de Gadès à Séleucie. Cet aspect des mœurs 
classiques au temps d'Auguste et des Antonins a été depuis long- 
temps dépeint en Italie!-' : il est loisible d'élargir à présent le 
tableau par delà l'horizon familier de la Méditerranée. Que de fois, 
pour notre part, devant la richesse décorative des ruines gandhà- 
riennes, n'avons-nous pas entendu des olliciers anglais, gens d'esprit 
fort rassis et plus préoccupés de sport que d'archéologie, évoquei", 
sous le coup d'un ravissement de sui'prise, le magique souvenir 
de Pompéï. Leur enlhousiame les emportait un peu loin : mais 
il n'en est pas moins vrai que, là comme ici, la profusion et aussi, 
avouons-le, la médiocrité générale des œuvres atteste, dans tous 
les sens du mot, la vulgarisation de l'art. Et il ne serait pas impos- 
sible de discerner dans la littérature indienne, si imparfait miroir 
qu'elle soit de la vie, la répercussion de ce phénomène social. La 
rhétorique s'enrichit soudain de comparaisons empruntées au voca- 
bulaire spécial des amateurs. Dans le Sûlràlanhàrd , par exemple, 
ipiand le roi des Çibis s'est dépouillé de sa chair pour la jeterdans 
la balance, il est pareil, nous dit Açvaghosa, à une statue (jui se 
délite sous l'aclion de la pluie au point de devenir méconnaissable. 
Le même texte, d'accord avec le I^nUla-viatam. attribue au Bodlii- 
sattva des talents de peintre et de sculpteur '". Les aris plastiques, 
considérés comme de bon Ion en dépit des basses exigences de leui' 

'"' 7î. /y/47. /?c/l'|(|., X\.\, l8f)'4 , p. 305. ' FllIEDLANDER, /J(/C.s7('//»»,«-P« aiis (Irr 

— Nous serions à ])n'sent disposé à ac- Siilcngcschklile Roms, etc. 

cordei' moins d'importance au fait, d'aii- <"' Sùirâlahkdra , U'ad. Ed. Hobek, 

leurs vraisemblable, de celte immifjiatinii p.SSy et 3i9 (cf. Sylvain Lévi, dans le 

d'arlistes itinérants. Journal Asiatique, juillet- août igo8, 



528 L'ÉVOLUTION DE L'ÉCOLE DU CAiNDHARA. 

lccliim|iH' manuelle, feront désorinitis partie dune éducation libé- 
l'ale. Ce ne sera [)lns qu'nn jeu pour les héros et même les héroïnes 
de roman el tie lliéàtre (|iic de taire le portrait ressemblant de leurs 
amours. Tous ces lieux communs traîneront indéfiniment dans les 
traités de poétique : encore faut-il qu'à un moment donné ils aient 
correspondu à fétat des mœurs; el nous placerions plus volontiers 
au i*^"" siècle l'apparition de ces coutumes nouvelles. 

Une contagion aussi déclarée de i'art n'a pu se passer de l'inter- 
médiaire de ses agents ordinaires, les artistes ; et par suite il y a 
de grandes chances pour que, dans le nombre de ceux qui tra- 
vaillèrent alors au Gandhàra, il s'en soit glissé plus d'un tout fiais 
émoulu des ateliers méditerranéens. Nous connaissons par ailleurs 
assez bien les gens de métier auxquels tant d'oeuvres de sens dis- 
parates et de facture similaire doivent d'être nées vers ce même 
temps aux quatre coins de la terre. Certes ils n'avaient pas tous 
du génie, ni même du talent : d'ordinaire cétaient des praticiens, 
plutôt que des artistes, mais apparemment bons à tout faire et prêts 
selon l'occasion à s'inqiroviser peintres, sculpteurs, graveurs, 
ciseleuis ou fondeurs. Au besoin ils se faisaient aussi mosaïstes, 
mais nous ne nous souvenons pas qu'on ait encore retrouvé dans 
les fouilles gandhàriennes aucun spécimen de ce procédé. En tout 
cas leur habileté de main et la l'ichesse de leur répertoire sont 
indéniables, indéniable aussi l'aplomb avec lequel ils s'attaquent 
à n'importe quel sujet. On sait de reste qu'un trGnecnlusu, surtout 
quand la faim l'aiguillonne, n'est jamais embarrassé. On nous la 
montré, s'eufouçant dans les provinces à la recherche de généieux 
patrons, tombant le plus souvent sur des gens désireux de s'ac- 
quérir des mérites par quelque fondation pieuse, et toujours prêt 
à assurer contre argent la réalisation artistique de leurs vœux. Nous 
pouvons à présent le suivre, au delà des bornes de l'Empire, sur 
les grandes routes commerciales de rExtréme-Orient : et sans doute 

p. 88); Lalita-vistara , éd. S. Lefmann, conipaiaison ilii Biiddlid-citrita citée plus 
p. i56, I. /|. — Faut-il lappeler la haut,!. I,p. 2a9V 



LA FLORAISON DE L'ÉCOLE. Ô29 

ce n'est pas là que ces aventuriers auront rencontré les moindres 
de leurs aventures. Des avaddnn entiers sont consacrés à exalter 
leur talent extraordinaire, et l'on ne s'étonnera pas que, comme les 




l'iG. I\q2. — (T Scène de Cacciiawlet , À Matuuuà (cf. p. i5(j, 6o/i ). 
Musée de Malhurd , n° C. s. Provenani de Pdli-Khérd. Hauleiir : t m.ao. 

récits conservés de notre antiquité classique, ils s'attachent surtout 
à vanter leur savoir-faire dans le genre du trompe-l'œilC'. Mais si 
ces artistes étraiigers ont suscité des admirateurs enthousiastes, 



A. voN'SciiiEFXi:», ïilieltm Tales[irM\. Halstonj, p. 36o. CI'. Tàranâïiia (cli. xlhj. 

3/1 



.AND11AHA. - 11. 



ilMMiIU NATtUX 



530 L'EVOLUTION DE L'ECOLE DU GANDHAHA. 

peut-être aussi leur fallul-il parfois compter avec les cruels caprices 
dos petits despotes orientaux. On nous parle de donateurs qui 
lanlôt crèvent les yeux au praticien qu'ils viennent d'employer, 
tanfol complotent de le laisser mourir de faim an haut de la colonne 
qu'il a érigée'''. Les moyens varient, l'intention ne change pas: 
on veut s'assurer qu'il n'aille pas recommencer, voire éclipser plus 
loin son dernier chef-d'œuvi'e. 

Histoires de brigands ou contes à dormir debout, ces traditions 
populaires pourraient servir à illustrer de façon assez pittoresque 
l'odyssée indienne de nos rcGrcPculin; elles ne sauraient passer 
pour nous fournir une relation authentique de leur venue. Sur ce 
point les renseignements nous font tristement défaut. On peut 
cependant alléguer le précédent favorable créé par le voyage 
d' Apollonius de Tyane : sur la route suivie par le sophiste, pour- 
quoi des artistes n'auraient-ils pas passé? Un autre indice, plus 
probant peut-être, nous est apporté par les Actes de saint Thomas. 
Quoiqu'on doive penser de ce texte apocryphe, il est du moins 
certain que l'auteur a dii s'efforcer d'en rendre le contenu digne 
de foi. Or de quel expédient s'est-il avisé pour aplanir devant son 
héros la voie de la Judée à l'Inde ? De le faire embaucher comme 
architecte par un marchand que Gondopharès, le roi du Gandiuîra, 
avait spécialement chargé de cette commission'-)'. Devons-nous dans 
cet honnête courtier reconnaître le marchand de Taksaçilâ que 
nous avons vu tout à l'heure revenir de Syrie, ou diagnostiquer 
plutôt quelque marchand nabatéen que son négoce ramenait 
annuellement dans l'Inde? Ce qui est sûr, c'est qu'aucun prétexte 
de mission ne saurait à présent nous paraître plus naturel ni mieux 
d'accord avec ce que nous croyons savoir des deux parts sur les 
conditions de l'olfre et de la demande. Reconnaissons toutefois que 
quelques précisions feraient encore mieux notre affaire. Mais on 

''' Sùlrdlaiiktira , Irafl. Ed. ttuBRii, île M. J. Dahlmann, Die Thomds-l.egrnde 

|). f^b'i ; Jiilaka , n" aS.'i. (1912), ilont le sent lort peut-ède est 

'^' Renvoyons pour le délail au livre de vouloir tiop prouver. 



LA FLORAISON DE LKCOLR. 



')31 



s'étonnera beaucoup moins que nous n'en puissions pas apporter sur 
ce point, si Ton veut bien remarquei" que nous sommes en train, 
et pour cause, d'écrire une histoire de l'art du Gandliâra sans 
jamais citer un artiste. Gomment pourrions-nous définir exacte- 
ment la patrie de gens dont nous ne savons même [)as les noms? 




Fie. 4().3. — Tèïe de MATHUiiÀ [ci. [). i)C), 6o.S). 
Télé avec hnnnet persan. Musée de Mathiirà , n' G. 3a. Hauteur : o m. ù.'k 

Encore ceux-ci ne suffiraient-ils point à nous renseigner de façon 
tout à fait précise. La seule œuvre gréco-bouddliique ([ui, à nolri; 
connaissance, ne soit pas anonyme, est la cassette de Sliàii-ji-kî- 
Dlièrî,doiil les inscriptions désignent, en même temps que le dona- 
teur Kaniska, Agiçala, le nava-lurmiha on rr maître de l'œuvre'')". 
On ne saurait raisonnablement hésitera recoimaitre, sous le dégui- 



''' On peut comparer le liti'u d'AriSfifjis, r.rnrlor (iiimim n'/nihiim fie Charlemagnc. 

36. 



53:2 L'ÉVOLUTION DE L'ÉCOLE DU GANDHARA. 

sèment d'une prononciation indienne qu'un liasard (sans doute un 
|)eu aidé) a faite significative, le nom d'AgésilasC. Pour nous refu- 
ser à admettre une interprolalion aussi simple, il faudrait rejeter 
en bloc non seulement toutes les transcriptions indiennes de mots 
grecs que nous donnent les textes classiques et les légendes des 
monnaies, mais encore l'Héliodore, fils de Diya (Dion), de l'in- 
scription de Besnagar el le Thaidora (Théodore), fils de Datis, de 
celle de Kaldarra'^'. En fait l'unique défaut du reliquaire de Kaniska 
nous paraît être, dans la circonstance, de nous donner justement 
la sorte de signature que nous pouvions espérer. Cela est trop beau 
pour n'être pas suspect : tant il est vrai que la défiance toujours 
prête de l'esprit critique est au fond voisine de cette vague inquié- 
tude trqui fait que riiomme craint son désir accompli n. Mais 
aurions-nous les meilleures raisons de surmonter ce morbide scru- 
pule que nous ne serions toujours pas en état de deviner au seul 
nom d'Agésilas si celui qui le portait était, comme le qualificatif 
de dasa (= ddsa, esclave) le donnerait à penser, un Eurasien natif 
du Gandhàra et héritier de la profession paternelle, ou un Grec 
d'Asie Mineure récemment entré au service du roi. Il faut en con- 
venir : sur le point de savoir s'il s'est elTectivement produit au 
Gandhàra, dans le cours du i" siècle, de nouveaux arrivages de 
Yavanas, nous sommes encore réduits à des présomptions assez 
vagues ; nous ne voyons pourtant pas que personne songe ou puisse 
songer à contester la vraisemblance générale du fait, d'autant 
(|u'on ne peut guère expliijuer autrement la propagation jusque 
sur les bords de l'indus des dernières nouveautés artistiques de la 
Syrie ou de Palmyre (^). 



'iiii , 



''' Cf. |)iusbaul, t. Il, p. 4io ; Agiçala ''' \oiv Archmological Siiney of Imlit 

peut donner en sanskrit Agni^-àla (qui Animal Report igoS-g, p. i-ay; et 

possède un (rlemple du feui); mais la Journal Asiatique, mai-juin 1899, 

coutume subsiste dans l'Inde de transfor- p. ,S33 o\i Indian Antiqtiarij, mars 1908. 

mer les noms étrangers de manière à leur p. 66. 

donner, si possiiile, un sens dans le dia- '^' Cf. les correspondances que nous 

lecte local. relèverons plus loin, p. 546-547. 



LA FLORAISON DE L'ÉCOLE. 533 

La question de l'influence romaini:. — L'afïliix de la main-d'œuvre 
artisliqiie, le rapide enrichissement des donateurs, finalement la 
conversion du souverain au Bouddhisme, tels sont donc, si nous 
les récapitulons bien, les trois facteurs principaux de l'épanouisse- 
mniit de l'école du Gandhâra au cours du premier siècle de notre 
ère. Nul ne disconviendra de leur importance : mais c'est une 
autre fonction que certains ont voulu leur attribuer. A leurs yeux 
ces trois éléments ne seraient pas de simples adjuvants, mais le 
germe même de la croissance de l'école. Ils n'y voient pas, comme 
nous, des sortes d'affluents venant renforcer sa vitesse acquise et 
sa force d'expansion : ils croient bel et bien y découvrir ses 
sources. L'art du Gandhâra serait né au temps de kaniska de 
l'ensemble de circonstances favorables que nous venons d'exposer: 
et, ce fait une fois admis, on n'a pas reculé devant les consé- 
quences. Dès lors il ne serait pas seulement vrai de dire, comme 
nous l'avons fait, que la floraison de l'art du Gandliàra n'est, à 
regarder les choses d'un peu haut, qu'un cas particulier d'un 
phénomène général et qui s'est étendu à tout l'ensemble du monde 
antique : c'est sa formalion même qui, dans l'hypothèse que nous 
envisageons, serait le produit direct d'une influence non plus hellé- 
nistique, mais gréco-romaine. Aucun critique n'ose plus guère 
répéter, après Fergusson, que les sculptures du Gandhâra sont 
rtplus byzantines que romaines '''11; mais il s'en trouve encore pour 
soutenir que leur style comme leurs modèles sont beaucoup 
moins grecs que ff romains r. On a déjà lu ci-dessus les raisons 
qui nous ont déterminé à chercher plus avant dans le passé 
les origines purement hellénistiques de l'école gandharienne ^^K 
Nous les considérons toujours comme valables, et nous n'y 
reviendrions pas, si leur témoignage ne pouvait être adroite- 
ment tourné. Hien n'empêche en effet de supposer que l'art 

'"' Cf. plus haut, t. I, p. 89 : voir Grent Britain and Irelaïul , 1918, p. gôi. 
pourtant M. ie Colonel Waddell dans "' Voir notamment t. 11, p. 449- 

Jounial of the Royal Asiatic Society of 443 et 5oo. 



53/i L'ÉVOLUTION DR L'ÉCOLE DU GANDHArA. 

gi'(5co-bouddhique ail, Iraversi! vers la fin du i'^'' siècle de notre 
ère une crise de croissance telle qu'elle équivaille à un cliange- 
niciit d'orientation, voire même à une rénovation O. Aussi faut-il 
spécifier pounjuoi l'idée que nous nous faisons de son évolution 
répugne aussi bien à Ihypotiièse d'une déviation trop brusque 
qu'à celle, déjà réfutée, d'un retard par trop anormal. 

Nous ne résisterons pas toutefois à l'envie de produire, pour 
commencer, contre les partisans de la création tardive, parce que 
romaine, des ateliers gandhâriens, un argument topique, que 
l'élargissement de notre horizon vient de faire surgir. Si l'école 
avait attendu Kaniska pour naître, il n'est pas sûr (ju'elle fut 
jamais née; en tout cas, elle n'aurait jamais atteint sous lui le 
degré de splendeur auquel chacun se plaît à reconnaître qu'elle 
a monté. Ni la dévotion générale au Bouddhisme, ni le commerce 
et la richesse qu'il apporte, ni même une immigration d'artistes ex- 
perts et ingénieux n'ont en aucun temps, ni nulle part, suffi à créer 
d'un seul coup et de toutes pièces un mouvement artistique d'une 
pareille ampleur. Et nous n'avons pas à en chercher bien loin la 
preuve. Car, s'il en était autrement, nous devrions trouver les 
mêmes effets produits sous l'action des mêmes causes, par exemple 
autour de Barygaza ou des autres ports indiens, où nous savons 
que toutes ces conditions se trouvaient alors aussi bien rem- 
plies. S'il n'y a pas vestige d'une école classico-bouddhique du 
Surâstra, ou du Konkan, ou de Taprobane, c'est donc que cela 
ne s'improvise pas en un jour et qu'il y fallait encore auti'e chose. 
11 fallait encore que la clientèle lût créée, les procédés décoratifs 
arrêtés dans leurs grandes lignes, le répertoire pour une bonne 
partie fixé : il fallait en un mot que l'atmosphère et le terrain 
eussent été préparés d'avance. Or cette préparation qui manquait 
sur la côte occidentale, c'est justement celle dont nous venons de 
suivre les progrès dans la région gandhàrienne et que, pour les 

''' Telle semble êlie à peu près l'aUllude adoptée par AL Vincent Smith dans son 
History oj Fine Art in litdia, p. i a6. 



LA FLORAISON DE L'ÉCOLE. 535 

raisons liisloriques piécédemmenl exposées, celle-ci était seule à 
posséder!'). Là, el là seulement, comme un essaim à qui l'on 
présente une ruche avec ses rayons dressés d'avance, les artistes 
du 1^'' siècle de notre ère, aussi bien ceux recrutés sur place que 





l''iG. /lyi-'iç).). — Tétks de MiiiiuuÀ c'I. p. 187, Oui) |. 
Tètes lie Délias ou âi: lintlhisultvas. Muspc île Lakhnau. Hauteur : o m. ôo. 

ceux immi{jrés d'Occident, ont trouvé tout préparés les cadres 
de leur activité professionnelle. Ainsi seidcment on comprend à 
la lois la par.lialité avec laquelle ils n'ont f^uère travaillé que dans 
cet unique coin de l'Inde, el la promptitude avec laquelle ils ont 



''' Cf. des considéralions aiiaingiies au 
sujet de Malhurà, ci-dessous, p. G07 et 
suivantes. — Ajoutons que nous verrons 
liien riiilliiciice de l'ail du rîandli.-'ii-a 



desceuili'o h Mathurà, sur la roule île 
liary,o[aza : nous ne verrons auninie iii- 
lluence elassique remnnter de Barygaza 
veis le liassin du Canffe. 



535 L'IÎVOLUTION DE L'IÎCOf.E DU f, \NDI1\R\. 

rempli jusqu'à la uioindre cellule du miel de leur art. Est-ce la 
])eine à présent de rappeler que ce lent travail d'élaboration, tant 
au point de vue du goût nouveau que de la ferveur bouddhique, 
remonte par ses origines jusqu'au u*" siècle et avait déjà pro- 
duit ses premiers fi'uils au i" siècle avant notre ère? Ne craignons 
pas du moins de le répéter hautement : nous devons avant tout 
l'art du Gandhàra aux artistes hellénistiques qui en ont créé ou 
directement inspiré les premiers modèles, puis à ceux de leurs 
successeurs, descendants ou apprentis, qui ont su conserver et 
développer encore cet héritage. Qu'au cours du i''"' siècle de notre 
ère le nombre de ces derniers se soit grossi de quelques praticiens 
apportés par le courant commercial de l'Empire romain, nous ne 
demandons pas mieux que de l'admettre; mais nous devons faire 
observer que, sehm toute vraisemblance, ces nouveaux venus ne 
furent jamais qu'en ])etit nombre; et si nous consentons à les 
associer, en cours d'exercice, à l'honneur connue aux bénéfices de 
l'entreprise, nous nous refusons en tout cas à leur accorder des 
parts de fondateurs. 

Nous ne sommes pas davant;ige disposé à admettre que celle 
minorité nomade, si agissante fùt-elle, ait bouleversé de fond en 
comble la technique et le répertoire de leurs prédécesseurs et con- 
frères sédentaires du Gandhàra. Sur ce point encore nous tenons 
en réserve un argument de nalure à dissiper les illusions de ceux 
qui voudraient assigner aux artistes immigrés un rôle aussi révolu- 
tionnaire sous le spécieux prétexte qu'ils étaient les adeptes d'une 
nouvelle école d'art, non plus grecque, mais romaine. C'est qu'en 
elfet, quoi qu'en aient pu dire naguère des archéologues trop 
accoutumés à n'apercevoir la Grèce qu'à travers l'Italie, il n'y a 
jamais eu d'art spécifiquement romain. Celui qui fleurissait au 
i" siècle sur toute l'étendue de l'Empire n'était toujours que l'art 
grec décadent : tout ce qu'il avait de romain, c'était le fait de 
prospérer et de se difl'user à l'abri de la paix romaine. On sait la 
question qu'a posée M. Strzygowski au sujet du véritable berceau de 



LA FLORAISON DE L'ÉCOLE. 537 

l'art chrétien : «Orient ou Rorae?')i A plus forte raison pouvons-nous 
répondre pour l'art bouddhique que ses origines se trouvent, non 
point en Italie, mais dans l'Orient hellénisé. La géographie l'in- 




s^.. 



t-^ / 




FiG. 496-497. — MAiiRiirA, À Mathuhà (cf. p. a;5'i, ^71), oo5). 
Musée de Mathurd, ti" A. à3 et 68. Hauteur : m. Ù3 et m. Oi. 

dique de façon assez claire. Si l'on songe que l'Egypte avec Alexan- 
drie et la Syrie avec Anlioche sont alors les centres industriels 
et commerciaux du monde méditerranéen, on ne voit pas pour- 
quoi l'on chercherait ailleurs son centre artistique <•'. En lout cas, 



'"' Cf. J. Daiilmann, Die Thomas-Légende, p. 120. 



538 L'ÉVOLUTION DE L'ÉGOLL DU GANDHÂRA. 

pour aiicuii des faits qui concernent l'Inde, qu'ils soient d'ordre 
esthétique, économique ou politicpie, nous n'avons à nous écarter 
davantage vers l'Ouest. (îesl de là que sont successivement venus les 
mercenaires qui l'ont conquise, et les marchands qui l'ont enrichie, 
de là que viennent encore le marin, le théosophe, l'apôtre que nous 
savons l'avoir visitée : pourquoi, jouant la difficulté, les artistes qui 
lui ont apporté les formules classiques auraient-ils eu à venir de 
plus loin? Comme ceux des deux derniers siècles avant, ceux du 
i" siècle après J.-C. qui conduisirent leurs pas jusque dans la loin- 
taine Gandaritis, continuent à sortir des fameux ateliers d'Asie Mi- 
neure. C'est toujours au fond la même influence qui, avec des hauts 
et des bas, persévère à s'exercer par l'intermédiaire des mêmes 
agents. Ainsi l'on ne réussit pas plus à apercevoir de raison que de 
trace quelconque d'une transformation profonde de l'école gandliâ- 
rienne : tout au plus celle-ci accusera-t-elle le contre-coup des 
modifications fatalement subies par l'art hellénistique au cours de 
cette longue période d'acclimatation en Orient. 

Théorie contre théorie, dira-t-on peut-être : en effet; mais la 
nôtre n'a pas seulement sur celle des tcromanistesi^ l'avantage 
d'emprunter une conception moins vieillie de l'archéologie clas- 
sique : elle sort encore victorieuse d'une vérification expérimentale 
aisée à pratiquer. Car enfin, pour savoir à quel art un art res- 
semble et en quoi l'un et l'autre se ressemblent, on n'a encore 
trouvé d'autre moyen que de voir et de comparer. C'est bien sur ce 
terrain solide que Fergusson avait dès l'abord porté le problème : 
«Si nous venons à comparer les sculptures du Gandhâra avec 
celles du monde occidental, particulièrement avec les sarcophages 
et les ivoires du Ba^-Empire, il semble impossible, opinait-il, de 
ne pas être frappé des nombreux points de ressemblance qu'elles 
présentent. .. .11 Cette conq)araison, M. Vincent Smith l'a jadis 
reprise (') et, avec sa loyauté coutumière, il convient qu'elle ne lui 

'■' Feugisso.n, Hisl. uj Iiulian Arcli., i" (•ditioii, j). 181; V. Smith, J. A. S. fi., 
LVlll, part 1, i88(), p. (\i\ et siiiv. 



LA FLORAISON DE L'ÉCOLE. 539 

a fourni que des ressemblances trop générales pour (ju'il fût per- 
mis d'en faire état. Mais, disait-il, on trouverait des parallèles 




KlG. iljb. LtS HUIT (,I1AN1)S MIRACLES, À BÉSAllIiS (cf. J). () 1 , 685). 

Sièle découverte à Sàniàlli ; cf. A. S. L, Ann. Bep. iqoG-j, pi. AXI7//, i. 
Diaprés une pbotogr. coiiimuiiiquée par Sir Jolin Maiisiiall. 



beaucoup plus frappants dans l'art chrétien primitif, tel ([u'il se 
montre dans les catacombes. Nous avons donc feuilleté à notre 



5.'i0 L'ÉVOLUTION DE L'ÉCOLE DU GANDHARA. 

toiii" les publications de Rossi, de Roller et de Wilpert. Désireux 
de voir ce que pourrait également nous fournir l'art païen, nous 
Y avons joint les volumes parus de l'imposant Recueil des bas- 
reliefs, statues et bustes de la Gaule romaine, de M. Espérandieu. 
Enfin le juste souci de contrôler l'impression des gravures par 
l'examen direct des monuments nous a conduit à étudier sur place 
les musées du Latran, d'Arles et de Trêves. Nous ne saurions 
entrer ici dans les minuties de cette enquête : sa conclusion est 
exactement la même que celle tirée par M. Vincent Smith de sa 
revue des reliefs byzantins. Oui, l'analogie générale des styles est 
frappante, et certains motifs, certains personnages, voire même 
certains groupes sont curieusement pareils : nous avons plus 
d'une fois signalé au passage ces ressemblances et nous ne nous 
ferons pas faute d'y revenir (^'. Ce qu'on rencontre le moins, ce 
sont ces petits traits indifférents, mais caractéristiques, qui ne s'in- 
ventent pas deux fois, qui ne se répètent que de façon machinale, 
et par où justement se trahissent le mieux les communautés d'ori- 
gines et les fréquentations d'ateliers. Ouvrez au contraire le peu 
qui a été publié des monuments alexandrins, syriens ou palmy- 
réniens des premiers siècles de notre ère : vous serez surpris 
de voir comment se présentent aussitôt en nombre appréciable 
ces rapprochements de détail. Nous aurons à en énumérer 
quelques-uns tout à l'heure. Pour l'instant il suffit d'appeler 
l'attention sur le fait aisément vérifiable que les sculptures du 
Gandhàra ont bien un vague air de famille avec celles de 
l'Italie ou des Gaules, mais qu'elles n'offrent de points de compa- 
raison précis qu'avec les productions orientales de la décadence 
grecque. 

MÉDiocRrrÉ N'EST PAS DÉCADENCE. — Ainsi s'efface définitivement 
le fantôme tenace de l'influence romaine. Avec lui disparaît la 

'■' Cf. ci-dessus, t. Il, p. 174 et ci-dessous, au S m de nos Conclusions , p. yygetsuiv. 



LA FLORUSON DE L'ÉCOLE. 541 

seule raison qu'on eût de retarder jusque vers Ja fin du i" siècle 
de notre ère la création de l'art du Gandhâra, et dès lors celui-ci 
redevient libre de se réclamer d'origines hellénistiques plus an- 
ciennes. Mais si le règne de Kaniska n'a décidément pas signalé la 
naissance de l'école gréco-bouddliique, avec quel moment de son 
évolution est-ce donc qu'il coïncide ? A cette question d'autres 
archéologues, se jetant brusquement dans l'extrême opposé, ont 
nettement répondu : tr Avec la décadence. 11 Ainsi flottent encore 
à l'heure actuelle les décisions des experts. Sans doute cette der- 
nière opinion ne repose que sur un unique témoignage : mais le 
témoin est on ne peut plus digne de foi, puisqu'il s'agit d'un reli- 
quaire ('' commandé par Kaniska lui-même (pi. VI). Ses heureux 
inventeurs ont eu la déception de constater la grossièreté de sa 
facture; ils en ont tout naturellement conclu à la dégradation de 
l'art gandhârien. La démonstration paraît inattaquable. De fait, 
nous ne songeons pas le moins du monde à contester l'appréciation 
portée par MM. Marshall et Spooner sur la valeur esthétique de 
leur trouvaille; le mieux qu'on en puisse dire, c'est que c'est un 
travail bâclé. Nous ne nous inscrivons pas davantage en faux 
contre la vérité générale du principe qui a guidé leurs déductions 
et qui veut que bonne ou mauvaise facture so'\l ipso /aclo synonyme 
de haute ou de basse époque : il y a d'heureuses archéologies pour 
lesquelles cette loi si commode est pleinement valable. Nous voulons 
seulement rappeler qu'elle ne saurait s'appliquer sans réserves à 
celle du Gandhâra. Ce n'est pas, hélas! par pure précaution ora- 
toire que nous nous sommes si souvent excusé auprès du lecteur des 
complications spéciales qui embrouillent notre sujet'-) : le moment 
est venu d'en faire la fâcheuse épreuve. Telles sont les conditions 
historiques et la situation géographique de l'école gréco-boud- 
dhique qu'on n'y saurait, comme ailleurs, subordonner d'avance 
aux questions d'exécution celles de chronologie, ni se dispenser 

'"' C'est ceiui dont ii a déjà été question ci-dessus, p. iSo et p. 5.3 1. — *'' Cf. ci- 
dessus, t. II, p. 470, liçf'\ et suiv. 



5'i2 i;kvo[jiti()n de l'kcole du gandhara. 

d'évoquer, à propos de cliaque monument particulier, toutes les 
circonstances de la cause. 

Ces assertions valent bien d'être illustrées par quelques exem- 
ples, à commencer par l'objet qui en a été l'occasion. Dans le 
cas du reliquaire de kaniska, couclui'e aussitôt de son mauvais 
travail à la décadence de l'art, c'est aller un peu vite en besogne. 
MM. Marshall et Spooner conviennent eux-mêmes que si la fac- 
ture est «très médiocre 11, ce le dessin dans son ensemble est admi- 
rable au plus haut degré ''^i. Les deux choses peuvent en elTet 
aller de front, mais chacune vaut d'être retenue séparément, et 
nous ne cacherons pas que la seconde importe beaucoup plus que 
la première. Rien ne prouve que le tf maître de l'œuvre n Agiçala 
ait fait autre chose que d'en établir le croquis : il se peut fort 
bien qu'il en ait confié l'exécution à un orfèvre indigène. Y aurait-il 
mis lui-même la main, qu'il lui eut été diliirile d'oublier que la 
destination de l'objet était d'être à tout jamais enterré et dérobé 
à la vue sous un énorme tumulus. Il eût fallu dans ce cas spécial 
une abnégation singulière pour pousser et soigner les détails, de 
même qu'il eût fallu une particulière honnêteté pour y employer 
l'or pur sans doute prévu et payé par la générosité royale. Cette 
double probité ne s'est pas rencontrée, et c'est tant pis pour 
l'humanité. 11 faut d'ailleurs avouer que la tentation était forte. Il 
ne s'agissait après tout que d'une boite destinée à passer juste un 
instant, toute rutilante de sa dorure fraîche, entre les mains du 
moins connaisseur des rois, lors de la cérémonie habituelle du 
dépôt des reliques '-). Le tour a parfaitement réussi : quand la 
double supercherie s'est trouvée découverte, il y avait dix-huit 
cents ans que l'artiste et le donateur étaient morts. Mais, en ce 
qui nous concerne, nous ne pouvons guère attacher plus d'impor- 
tance au caractère par trop sommaire de la facture qu'à l'exces- 
sive proportion de cuivre dans l'alliage du métal. Tout ce qu'il 

•'' A. S. 1., Ahii. Hop. i()<>H-<j, |). 00. — <-' Cf. t. 1, p. (j4. 



I.A FLORAISON DE L'ECOLE. 



543 



sera permis de retenir, si l'on considère cette cassette comme une 
sorte d'étalon de l'art à l'époque de Kaniska, c'est d'abord l'aspect 
général du dessin (et, de l'aveu de tous, il se lient fort bien dans 
les grandes lignes), puis le cboix et le style des motifs décoi'atifs; 
et il faut convenir que les vives gambades des Amours ^sont loin 
d'indiquer une basse époque, tandis que la frise de hama , rappel 




Fio. igg. — PÀSciKA-MAHiKiLA, À Sànchi (cf. p. 126, iSa, 611). 
Panneau de la terrasse du temple médiéval, n° 'i5. 



évident d'un décor cber à Acoka, prend même un petit air 
arcbaïque. Eidin et surtout, c'est dans les détails matériels des 
poses, des draperies, des proportions des divers personnages que 
nous pourrons chercber avec sécurité des renseignements chrono- 
logiques, indépendamment de la finesse plus ou moins grande 
de leur exécution. 

Mieux vaut avertir tout de suite le lecteur que cette méthode, 
la seule défendable, lui réserve plus dune choquante surprise. 



5'i4 L'l5V0LUTI0N DE L'ÉCOLE DU GANDHÂRA. 

Elle fournit immédiatement les meilleures raisons du monde pour 
assigner au médiocre Buddlia du couvercle une date nettement 
antérieure à celle de la figure /i8i par exemple (qui pourtant 
témoigne de tant de virtuosité), et par suite assez voisine de celle 
de chefs-d'œuvre tels que la figure 680. Et il serait superllu de 
se récrier contre de pareils écarts. Les inscriptions confirment avec 
sérénité ce dérèglement scandaleux de l'école, livrée par sa nature 
même à tous les jeux de l'art et du hasard. Bien fou qui s'éver- 
tuerait à la ramener aux lois de l'esthétique usuelle. Le Buddha 
de Chàrsadda (fig. ^78) est certainement postérieur de G 6 ans 
à celui, également daté, de Loriyân-Tangai (lig. ^77); or, contre 
toute attente, il est d'une exécution visiblement su|)érieure : 
c'est simplement, comme l'a déjà fait remarquer M. J. Ph. Vogel, 
que le temps n'est pas tout dans l'alTiiire et quon pouvait se 
procurer dans la ville de Peukélaôtis de meilleurs sculpteurs que 
dans la vallée du Swât. . . Ili dik{h bon entendeur, salut), comme 
disent les commentateurs indiens. Ce qui importe avant tout pour 
dater une statue gandhârienne, ce sont les modes qu'elle porte et 
les attitudes qu'elle prend : mais sa valeur esthétique ne saurait 
suffire, sans plus anqile informé, à la convaincre, au gré des 
théoriciens, soit d'archaïsme, soit de décadence. 

L'oeuvre du i'' siècle. — Après toutes ces réserves, que nous 
jugeons nécessaires, et toutes ces discussions, que nous eussions 
souhaitées superflues, arrivons enfin au fait. Nous résumerons 
d'un mot l'opinion que nous venons de défendre en disant que 
le !-'■ siècle de notre ère n'a pas été pour l'école du Gandhâra une 
période de formation ni de décomposition, mais d'épanouissement: 
subsidiairement il reste bien entendu que si son développement 
a été fortement accéléré par les circonstances historiques, il n'en 
est pas sorti profondément modifié. De cette dernière constatation 
découlent aussitôt deux conséquences inégalement heureuses à 
notre point de vue d'historien. Nous devons assurément nous louer 



LA FLORAISON DE L'ECOLE. 



que la floraison artistique de l'Empire romain, en pénétrant jus- 
qu'en Ariane, y ait trouvé achevée la combinaison dont est issu 




FiG. 5oo. — Les huit grands mibacles, av Mag.idha (cf. p. Gio, 681, 706, 707). 

Sli}Ie (le JainHsjjiiy, dislricl de Patna. 

D'après une [iliologr. d«; VAreh. Snrvcy. 



l'art gréco-bouddhique et son répertoire traditionnel déjà en 
grande partie fixé. C'est sans doute à ce fait qu'il doit d'avoir gardé 
dans l'ensemble un air de physionomie qui n'est qu'à lui et auquel 



GANDIUnA. - II. 



00 

nti'niuRnic NAttoNiie. 



546 L'ÉVOLUTION DE L'ÉCOLE DU GANDHARA. 

on le icconiiaît du premier coup d'œil parmi la banale promis- 
cuité des musées. C'est à peine si, devant quelques motifs isolés 
de décoration pure, il serait permis, après un examen tant soit 
peu attentif, d'hésiter sur leur patrie d'origine. Le plus souvent 
le bas-relief ou l'image gandhàriens présentent, dans la forme 
comme dans l'expression, un élément d'originalité irréductible, 
qui les difl'érencie du reste de l'art cosmopolite de ce temps et 
leur a valu l'ampleur de la présente monographie. Mais d'autre 
part, il faut bien le dire, le fait que l'évolution de l'école s'est 
poursuivie sans grand heurt vient s'ajouter au caractère trop 
évidemment arliticiel de notre division par siècles (et encore 
comptés à l'européenne!) pour rendre des plus malaisées toute 
entreprise de classification chronologique. Gomment parvenir à 
distinguer et à mettre à part les œuvres nettement postérieures, 
mais non point de plus d'une centaine d'années, à notre ère, 
alors que par définition celles-ci tendent à se confondre insensi- 
blement avec celles qui les ont précédées ou suivies? La conviction 
patiemment acquise que nous n'avons plus besoin de procéder 
omme tout à l'heure à une sélection timide et que nous pouvons 
cette fois puiser dans le tas à pleines mains, ne nous apprend 
nullement d'après quels points de repère la ligne de démarcation 
doit être tirée. Aussi va-t-il falloir mobiliser de plus belle 
inscriptions, monnaies et analogies archéologiques, bref le ban 
et l'arrière-ban de nos documents. 

Parmi les correspondances entre l'art du Gandhâra et celui de 
l'Orient romain, il en est une que nous devons surtout retenir, tant 
à cause de sa nouveauté que du rôle considérable qu'elle joue. Nous 
voulons parler de la prédilection et même de la monomanie, sou- 
vent remarquée, des colonnes et des pilastres gréco-bouddhiques 
pour l'ordre corinthien. On sait que ce contagieux engouement a 
gagné toutes les provinces de l'Empire; mais c'est seulement avec 
les chapiteaux de Baalbeck, de Pétra ou de Palmyre qu'il y a uti- 
lité pour nous à comparer, toutes proportions gardées, ceux de 



c 



LA FLORAISON DE L'ECOLE. 5/i7 

Takht-î-Bahai, de Jamal-Garhi ou de Loriyân-Tangai (fifj. iii- 
119). Nous avons déjà noté à propos de ces derniers comment 
leurs feuillages ouvragés sont ornés, à la mode syrienne, de per- 
sonnages debout, assis ou à mi-corps W. Une autre particularité a 
été depuis longtemps signalée par M. W. Simpson (^) sur les petits 
pilastres qui encadrent un si grand nombre de nos bas-reliefs. La 
plupart n'ont pas seulement des chapiteaux d'acanthes : beaucoup 
présentent encore, comme à Palmyre, incisé sur leur grande face, 
un petit panneau i-ectangulairc à extrémités courbes (cf. fig. 198, 
908, 286, etc.). Voilà bien le type de ces petits traits dont nous 
parlions tout à l'heure et que leur mécanisme indifTérent rend à 
nos yeux d'autant plus significatifs. Ce n'est pas d'ailleurs le seul 
rapprochement de détail qu'il serait d^^'à loisible de relever sur 
les rares débris connus de Palmyre : car il semble que dans ces 
ruines plus célébrées que fouillées les recherches archéologiques 
soient encore moins avancées qu'au Gandhâra. On en noterait plus 
d'un autre, non moins caractéristique, soit parmi les motifs déco- 
ratifs (telle la moulure ronde, dont la convexité est ornée de feuilles 
de laurier imbriquées, sur les figures 160, 2 33, 28/1, 970, 
271 , etc.), soit dans les draperies, les gestes, les coiffures ornées 
de figurines, des personnages. Et il ne s'agirait pas cette fois de 
vagues analogies pareilles à celles que l'on a cru, par exemple, 
trouver entre les Nirvanas et les banquets funéraires classiques, 
mais de véritables affinités électives, et qui, si elles n'impliquent 
pas davantage une ff importation n ou une trcopieTi, révèlent que 
les artistes responsables ont dû faire leur apprentissage en commun. 
Ce qui nous arrête si vite sur cette voie, qui pourra être un jour 
fructueuse, c'est que pour l'instant elle ne nous mènerait à rien 
qu'à enfoncer la porte ouverte de l'influence occidenlale. Or ce 
sont des domiées chronologiques que nous cherchons. Tous ces 
rapports, désormais sans mystère [)our nous, permettent bien de 



' Cf. t. I,|). -jlVl-aSG. — ■'■ ./. Iliiif. Iii.sl. lîrilish Arrliilnls . ■> \ iUi\ iKi)U, p. i(i- 



5i8 L'ÉVOLUTION DE LKCOLE DU GANDIllin. 

rejeter en gros après notre ère la plus grande partie de l'œuvre du 
Gandliâra. Mais par en haut la frontière reste d'autant plus incer- 
taine que le Buddha altrii)ué à l'an — 3 présente déjh sur son pié- 
destal le gros tore feuillu et les pilastres corinthiens incisés; et ce 
n'est pas une limite moins llottante que fournirait par en bas la 
destruction de Pétra (io5) et de Palmyre (27^1). Cette fois encore 
nous ne trouverons que dans les monuments datés des indices sutîi- 
samment précis et certains pour nous guider dans la répartition 
des sculptures. 

Il est hors de question de dresser ici la liste de toutes les in- 
scriptions découvertes. Celles-là seules nous intéressent qui aident 
en quelque manière à fixer l'époque d'une œuvre d'art, et nous 
aurons vite fait de les passer en revue. La première moitié du 
siècle reste singulièrement pauvre en ce genre de documents. La 
fameuse mention de Gondopharès dans un puits de Takht-î-Baliai, 
quelle qu'en soit l'année, ne donne aucun renseignement précis 
sur l'état de la fondation. La moisson devient un peu plus fruc- 
tueuse à partir de l'avènement des Kusanas. La trouvaille de 
Ciiârsadda, datée de S. 386 = 62/3 après .l.-C, se compose d'une 
statue du Buddha (hg. 678), malheureusement sans tète, et de 
son piédestal (fig. 679) : ajoutons que sous sa base on a retrouvé 
in situ une monnaie de Kadphisès, ce qui s'accorde parfai- 
tement avec la date que, par miracle, on attribue unanimement 
à ce dernier. Nous touchons au règne de Kaniska dont le 
nom se répète désormais sur quantité de pierres inscrites, de 
Kaboul à Bénarès, en passant par Mânikyàla et Mathurâ. M'ou- 
blions pas non plus de noter la monnaie de lui qui a été retrouvée 
dans les fondations du monastère de SanghaoC). Mais, pour l'in- 
stant, il va de soi que le reliquaire de Pêshawar (pi. VI) est le mo- 
nument de beaucoup le plus instructif comme le plus fascinant qui 
nous soit parveiui de son règne. Par ses personnages détachés et 

•'' Coi.E, Sec. lieporl , p. c\\. 



LA FLORAISON DR L'ÉCOLE. 549 

ses frises, cette boîte renseigne à la fois sur la technique de la sta- 
tuaire et sur celle des bas-reliefs. Puis, telle qu'elle nous apparaît 
placée à la fin du i"'' ou au début du \f siècle de notre ère, elle 











Fir,. 5(n ((-r. |). i;!(i, i'i3. (iii, (181 1. 

«. Biiiiiin. — h. Couple tctéi.aiiii;. — c. Lutins, au Magauha 

lirilrslt Miisriim. I[nuteiiy : m. 3a. 



constitue justement le jalon dont nous avons besoin; ou plutôt 
(car pourquoi le dissimuler?) c'est sa présence à cette place qui a 
déterminé la division de notre chapitre. Vu son importance capi- 
tale, nous ne regretterons pas comme perdu lo temps déjà passé 



550 i;i':VOLUTION DR L'ÉCOLE DU f.AÎSnHÂRA. 

à la reloiirner sur toutes ses faces et à fixer les règles de son 
inlerprélalionf''. 

Si à présent nous lui appliquons rigoureusement la méthode 
qui nous a paru la plus scientifique, nous serons conduit aux consta- 
latiotis et, parcelles-ci, aux couclusious suivantes. Tout d'abord on 
observe que le personnage central du couvercle, comme celui de 
la panse t^), accuse sa prééminence par une taille qui s'élève au- 
dessus de la moyenne. En second lieu les divers assistants , Soleil ou 
Lune, Indra ou Brahmà, sont encore assez nettement caractérisés 
par leurs costumes ou leurs attributs. En troisième lieu les laïques 
se bornent à joindre les mains et les Biiddhas à les réunir dans le 
geste de la méditation ou à lever seulement leur dextre. En qua- 
trième lieu les draperies, déjà stylisées, gardent néanmoins les 
lignes classiques de leurs plis : le manteau monastique du Maître 
monte notamment jusqu'à son cou et cache ses ])ieds croisés. De 
cette série d'observations'-^', nous sommes autorisés à déduire pro- 
visoirement, et sous bénéfice d'inventaire, une règle générale qui 
pourrait s'énoncer à peu près ainsi : sont sinon antérieures, du 
moins d'un modèle antérieur au ]f siècle de notre ère toutes les 
œuvres du Gandliâra : i° où IcsBuddhas n'ont ni l'épaule droite 
ni les jueds découverts; 2° où les mêmes ne font pas, là où il serait 
attendu, le geste de l'enseignement; 3° où les divinités tradition- 
nelles ne sont pas encore réduites au rôle d'assistants sans carac- 
tère défini; 4° où, entre le personnage central et ses acolytes, ne se 



o Cf. t. II, p. /i3o, 53 1 et 54i. 

'*' Par ce dernier nous entendons le 
Kanislo vu dp profil sur la gauche de 
la pi. VI , 1 , et de face sur le milieu 
de la pL VI, 9. 

*'' Le fait (jue les nimbes de toutes 
les déités sont ornes au moins d'un filet 
ou de pétales de lotus nous paraît un 
détail relevant du travail de l'orfèvre, et 
dont il n'y a pour l'instant (mais voir ci- 
dessus, t. Il, p. 870) aucune conclusion 
à lirei- au point de vue de la sculpture 



sui' pierre : c'est ainsi, par exemple, que 
le nimbe du Buddba de la figure 48 1 
(u' siècle?) est nu, tandis que celui delà 
figure liSo (i" siècle?) est décoré. — On 
peut en revanche observer que le Buddha 
du sommet est assis non sur le ])éricarpe 
du lotus, mais sur un simple évasement 
de la tige (cf. fig. i i5) ': nous croirions 
volontiers ce ])rocédé plus archaïque que 
celui usité sur les figures 76-79, etc.: 
dans le cas présent il est d'ailleurs néces- 
sité par le décor du couvercle. 



LA FLORAISON DE L'ÉCOLE. 551 

dessine pas déjà une excessive disproportion de taille... On ne 
pouri'a manquer d'être favorablement impressionné par la façon 
dont cet énoncé concorde dans chacun de ses détails avec ce que 




FlG. Ô0-2. MAIliKÀH-jAMBIlAI.A , AU ,MA(iAllllA (cf. |l. 12(), (il 11. 

British Muséum. Provenant de liodh-Ga\jd. Hauteur ; o m. as. 



nous avons cru deviner, au cours de notre étude iconographique, 
au sujet de l'âge relatif des divers monuments. Il ne s'accorde pas 
moins dans l'ensemble avec la conception que nous avons été 
amené à nous faire de l'évolution de l'école. Il levient en eflet à 



55^ I;KV0L[JTI0N de L'ECOLE DU GANDHARA. 

attribuer au i'' siècle les nombreuses sculptures qui, déjà parve- 
nues à combiner Iiarmonieusemenl la forme grecque avec le fond 
bouddhique, n'ont pas encore commencé à sacrifier leurs tradi- 
tions classiques aux exigences imminentes du goût indigène, 
c'est-à-dire celles que nous avons appris à regarder comme les 
échantillons les mieux réussis du compromis spécifiquement 



ganuharien. 



Loin de nous l'intention de soutenir que cette loi générale ne 
comporte pas d'exceptions : pourtant nous devons faire observer 
qu'elle se tire assez bien des contre-épreuves auxquelles il est déjà 
possible delà soumettre. Oublions, par exemple , que dans notre sys- 
tème le ])iédestal de Chàrsadda date de l'an 63/4 après J.-G. et 
examinons-le au point de vue chronologique. Le joli modelé du 
toise du Bodhisattva, la finesse gracieuse des visages et autres con- 
sidérations esthétiques ne nous apprendront rien de précis sur l'âge 
de cette réplique du samcodana'^'\ Mais, d'une part, les pilastres 
corinthiens à panneaux et l'introduction du donateur nous em- 
pêcheront de la faire remonter au delà de notre ère; de l'autre, la 
disproportion encore raisonnable entre le Bodhisattva et ses deux 
conn)arses, le caractère individualisé du Brahmâ chevelu et de 
rindra cnturbanné, le naturel des gestes, la souplesse des dra- 
peries, sont autant de traits antérieurs au style de kaniska. Prenez 
la moyeinie : vous tomberez à peu près juste; et cette réussite 
approximative incite à se laisser guider par les mêmes indices cha- 
que fois qu'il y aura lieu de procéder à l'examen critique d'un 
bas-relief. Ce n'est pas tout : les détails du costume et de la coif- 
fure des personnages laïques du piédeslal ou du reliquaire, nœuds 
des chignons et des turbans ou dispositions des draperies, nous 
deviennent précieux, une fois leur date fixée, pour classer à leur 
tour nos légions de Bodhisattvas. Quant au Buddba, nous sommes 
fixés sur la façon dont l'école traitait cette figure maîtresse au 

« Cf. l. Il, p. 88 el lig. .'171,. 



LE DÉCLIN DE L'ÉCOLE. 553 

début, au milieu et à la lin du T' siècle. Ce sont là des résultats 
positifs, et. ne craignons pas de le dire, des plus encourageants. 
Allons-nous à présent passer, sans plus de préparation, de la 
théorie à l'application et rapporter par exemple au même siècle, 
sur la foi des mêmes signes, le Buddlia de la planche II ,1e Bodhi- 
sattva de la planche 1 ou les bas-reliefs des figures 198-199, etc. ? 
Rien ne serait à notre avis plus prématuré qu'une entreprise aussi 
risquée. Nous avons besoin de beaucoup plus de jalons — autre- 
ment dit, de sculptures datées — pour atteindre k tant de préci- 
sion et de sécurité d'esprit dans le diagnostic chronologique : mais 
nous ne voyons pas de raison pour que nous n'en possédions un 
jour les moyens. Laissons faire le temps, les découvertes de l'Ar- 
chipological Survey et la compétence accrue des archéologues; et 
pour l'instant bornons-nous à marquer les premiers points de repère 
dont nous disposions. 

§ IV. Le déclin de l'école (n'"-ni'' siècle). 

Interprété selon les règles de la critique, le reliquaire de 
Kaniska (pi. VI) n'atteste pas seulement le niveau assez élevé au- 
quel, en dépit d'une stylisation déjà marquée, se maintenait l'art 
gandhiîrien vers la tin du i" siècle de notre ère : il rejette encore 
après lui une partie considérable de l'œuvre de l'école. Que sont 
en eiïet, en vertu même des principes que nous venons de poser, 
les sculptures postérieures au 1" siècle? La réciproque étant vraie, 
ce seront d'abord toutes celles : 1° oîi le manteau du Buddlia 
découvre son épaule droite et les plantes retournées de ses pieds; 
5° où il adopte, quand l'occasion l'y invite, le geste désormais fixé 
de l'enseignement; 3° où l'individualité des assistants s'etTace en 
raison même de leur multiplicité; /i" où le personnage central 
occupe un espace démesuré dans le panneau. Or ces traits carac- 
téristiques se retrouvent sur des ensembles nullement négligeables. 
Nous attribnei'oiis, par exemple, au 11'' siècle au [)lus tôt, en raison 



55^1 L'iiVOLUTION DR f/ÉCOLR DU GANDH\R\. 

de l'article k, les bas-reliefs du stûpa de Sikri (fig. 70, etc.); de 
rarliclc ?> et /| , ceux du sltipa de Loriyàn-Tangai (fig. 21 3, 220, 
'?.i\?), •!7 I ); <le l'article 1 , le Biiddlia de la fiouro /i8i ; des arti- 
cles 1 et ;>. , celui de la ligure A82; des articles 1 à /| , les stèles 
des figui'es ^(j et /log, etc. Ce n'est pas tout : ainsi que nous 
l'avons déjà fait remarquer ci-dessus, si la présence et surtout 
la simultanéité de ces caractères donnent à penser que l'œuvre 
est déjà postérieure à Kaniska, l'absence de tel ou tel d'entre eux 
ne prouve pas ipso facto qu'elle lui soit antérieure. On a sûrement 
exécuté au cours du ii"" et du \\f siècle, à côté de morceaux dont 
certains détails marquent la relative nouveauté, quantité d'autres 
qui ne sont que la reproduction servile des vieux modèles. Le 
Buddha central de la figure hSk, par exemple, est, à la facture 
près, la copie exacte d'un Buddha du i*'"' siècle : l'aspect général de 
la stèle, comme la série de compositions dont elle fait partie, exige 
néanmoins qu'on lui assigne une date beaucoup plus basse. Nous 
aurons à revenir une dernière fois sur ce point W. Ce c[u'il importe 
de bien mettre en lumière dès le seuil de ce sous-chapitre, le 
voici : la période que nous abordons a fait fructifier une part encore 
exirêmement considéi'ablp — bien qu'à nos yeux moins impor- 
tante — de la récolte gandhârienne, peut-être même la plus grosse 
part de ce qu'il nous a été donné jusqu'ici de recueillir. Il ne faut 
pas (|u'il y ait de méprise sur notre pensée. Si nous avons placé 
la pleine lloraison de l'école au i'^'' siècle de notre ère, nous n'en- 
tendons nullement par là que dès le 11'' elle ait vu diminuer sa 
productivité. Les prodromes d'un lent déclin ne sont pas synonymes 
d'arrêt ou d'inertie. Nous estimons seulement qu'avec l'époque de 
Kaniska la période créatrice de types et de motifs est à ])eu près 
achevée. Désormais l'école ne fera plus guère que rabâcher. Mais le 
rabâchage est ce que les Bouddhistes craignent le moins; et ainsi 

''' ce. ci-dessous, p. 667. — De iiiême sa coinTure, au temps de Vâsudèva (cf. ci- 
te Bodhi^allva de la fig. iai , tpie uous dessus, t. II, p. 933-234), a néanmoins 
avons cin pouvoir rapporte)', à raison de les pieds couverts , etc. 



LE DEGLIN DE L'ECOLE. 555 

rien nempêclie que pendant deux ou trois siècles ils n'aient pro- 
longé sans se lasser, dans leur art comme dans leur littérature, cette 
môme sorte de stérile fécondité. 




l'i'i. 5o3. — La TicsïATiDN m; Bhhdha, à Ajantà (cl. p. 0i3, 68t! , 7ii'i). 

Scène sculptée sur la muraille de la cnjple XXVl. 

Vour un croquis, rf. .1. lîunr.Kss, Note^ un ... Ajaytti , pi. XX. 



Longévité, uniformité, médiociuté. - Telle est du moins l'im- 
pression que nous ont dès l'abord produite, dans leur entasse- 
ment et leur désordre, les ruines des couvents du Nord-Ouest. 
Assurément il n'y a aucune raison de douter que des l'ondations 



556 L'ÉVOLUTION DE L'ÉCOLE DU GANDHARA. 

roligiouses, de pied en cap nouvelles, n'aient continué à s'élever 
sur le sol gandhârien. Peut-être les fouilles bien conduites de 
l'avenir nous perinctti'ont-elles un jour de distinguer ces édifices, 
grâce à quelque détail technique de construction, et de dater, en 
même temps que la muraille, les sculptures qui la recouvrent'''. 
Mais déjà nous sommes certains que l'activité des générations pos- 
térieures à Kauiska ne s'est nullement détournée des monuments 
que son règne et ceux de ses prédécesseurs avaient vu se con- 
struire selon un plan régulier et recevoir leur décoration normale. 
On se rappelle peut-être combien d'additions et de reprises succes- 
sives nous avons eu l'occasion de constater sur les sites les plus 
connus parce qu'ils ont été les mieux déblayés '-'. Le u" et le 
ni" siècle de notre ère nous paraissent justement être l'époque 
des nombreux édicules plus ou moins asymétriques, chapelles 
ou stùpa, par lesquels les donateurs tard venus ont pris à tâche 
de boucher les derniers vides entre les constructions anciennes 
et d'utiliser tout le terrain demeuré disponible aux abords d'un 
sanctuaire consacré par une longue tradition. Ainsi s'explique 
par exemple que des monnaies de Huviska et de Vâsudéva aient 
pu être découvertes à Takht-Î-Bahai et à Jamàl-Garlii à côté 
d'œuvres qui nous ont paru remonter à la meilleure époque. 
L'aspect des fouilles prouve jusqu'à l'évidence que la piété des 
zélateurs s'est exercée pendant plusieurs centaines d'années sur 
ces deux collines sacrées : et sans doute il en a été de même 
ailleurs, surtout dans le voisinage des grandes villes. 11 ne faut 
pas chercher d'autre cause aux difficultés presque inextricables 
que présente le déblaiement d'un couvent comme celui de Ka- 
niska à Shàh-jî-ki-Pliêrî, où les premières constructions ont eu le 
temps de devenir les substructions des ruines les plus voisines de 

''' L'Anmtiil Report àe l'Archeeûlogical dans les ruiues de ïaxila, une première 

Survey pour 1912-1913 (llg. i3) nous réalisation de notre vœu. 
apporte à lu dernière heure, grâce aux '■' Voir surtout t. I, p. 17-3-177 et 

observations faites par Sir Juliii Marshall fig-, G4-65. 



LE DECLIN DE L'ECOLE. 557 

la surface ''). A l'embarras des archéologues il reste du moins cette 
consolation qu'ils en peuvent déduire, comme un fait acquis, la 
longévité de l'école. 




FiG. 5o/i. — (f Scène de Bacchanale», à Ajantâ (cf. p. i.5i, 6i3). 

Panneau du plafond peint de la crypte T. 

D'après J. Bcuge^s, ?iotes nn... Ajantti, pi. IV, a. 

Au.ssi bien cette longévité même est-elle la source originelle de 
nos constantes perplexités, depuis que nous avons entrepris le clas- 
sement chronologique des sculptures. Ce qui crée la complexité 
du problème, c'est justement le fait que nous savons exhumer ainsi 
pêle-mêle des œuvres appartenant à des siècles différents. Mais ce 



*'' Oti sait ijuo les pieiiiièfes rouilles 
se sonl heurtées à uu dédale presque 
inextricable de murs qui se recou|)eut 
à différents niveaux, (j'est justement ce à 



(jiioi l'un |iouviiit s'attendre. ([Uiind (in 
constate qu'au milieu du vin' siècle Wou- 
k'oiiff a encore trouvé ce monastère , si 
l'on peut ainsi dire, en activité. 



558 L'ÉVOLUTION DE L'ÉCOLE DU GANDH\R\. 

qui rend sa solution décidément ardue, c'est quand nous consta- 
tons, ainsi que nous avons dii le faire dès le début ('), que le carac- 
tère le plus saillant de nos trouvailles est leur surabondante et 
désespérante uniformité. 11 n'est toutefois, comme nous venons de 
voir, constatation si fâcheuse qui ne comporte son enseignement, 
et celle-ci peut également nous conduire à une indication d'ordre 
général assez intéressante à retenir. Elle nous donne en efïet à 
penser que non seulement la productivité de l'école s'est longue- 
ment prolongée, mais encore qu'en se prolongeant elle est demeurée 
sensiblement pareille à elle-même. En d'autres termes il nous fau- 
drait envisager, au lendemain de la floraison, une période d'au 
moins deux siècles, caractérisée par une fécondité durable et rela- 
tivement honorable dans sa perpétuelle médiocrité. Peut-être 
n'y a-t-il pas lieu de trop nous étonner de l'insolite lenteur de cette 
décadence et de la remarquable persistance du style gandhârien. 
Nous n'aurons pas grand'peine à trouver tout à l'heure l'explica- 
tion de cette longévité comme de cette tenue dans les conditions 
spéciales du pays et l'organisation de ses ateliers de sculpture. Il 
semble aussi qu'il faille faire entrer en ligne de compte le fait que 
les relations avec lOccident ne se sont pas interrompues et ont 
continué à alimenter le foyer hellénisant que nous avons vu se 
former dans le Nord-Ouest de l'Inde. En tout état de cause, nous 
devons à notre sujet de persister à rassembler tous les faits 
d'ordre politique ou commercial, artistique ou religieux qui ont 
pu de près ou de loin influer sur l'évolution de l'école. 

Len i-appoiis avec l'Occident. — Le temps n'est plus en efïet 
de nous montrer difficiles, et il convient de recueillir avec soin 
le peu que les documents nous laissent entrevoir de l'histoire du 
u" siècle. Aux règnes brillants de Domitien et de Trajan correspon- 
dent ceux, non moins prospères, de Kaniska et de Huviska (aussi 
bien leurs monnaies voisinent-elles dans le slûpa d'Ahin-Posh) : 

'■> Voir t. I, p. 3(5. 



5 



LE DÉCLIN DE L'ÉCOLE. 559 

à ceux des Antonins celui de Vàsuska ou Vàsudêva. Du moins les 
inscriptions continuent-elles paisiblement tout le long du siècle leur 
comput traditionnel, sous sa l'orme (nous a-t-il semblé) abrégée: 
la série [h] 3i, 48, 5i, 56, 58''), etc., se poursuit sous Huviska 




FiG. 5o5. — Le Couple TBTÉLAiRE, X Ajantà (cf. p. ii8, tuli , iZd-iZ-j , i 'i3 , 870 , 6i3). 

Sculpture dans la chapelle à droite du sanctuaire , au fond de la crypte II. 

D'-iprès J. IjOBCKSs, Notes on . . , Ajaittd, jtl, VI. 

— preuve bien claire que personne n'a jamais compté par les 
années de règne de Kaniska, — puis reprend sous Vàsudêva avec 
les chiffres[/i] 76, 80, ... 98, ce qui nous mènerait déjà jusqu'en 
176 de notre ère. Bien entendu, nous ne retenons ici que les noms 
des principau.vKusanas, ceux-là mêmes qui nous sont d'autre part 

"' CL Hp. Ind.. X, (.. ii-j-ii'i. 



560 L'ÉVOLUTION DE L'ÉCOLE DU GANDHÂRA. 

conmiH par leurs monnaies. Le même ordre dynastique se reflète 
clairement sur celles-ci, tandis que leurs légendes grecques, encore 
lisibles, et le métal précieux dont beaucoup d'entre elles sont 
faites, attestent la constance et le profit des rapports commerciaux 
de l'Inde avec l'Empire romain. 

De ces rapports nous avons de notre côté un sûr garant dans 
les renseignements que nous a conservés la Géographie de Ptolémée 
(entre i 38 et 161): mais il faut avouer que nous ne trouvons plus 
grandchose à mettre autour de ce plat de résistance. Nous avions 
dédaigné jusqu'ici de relever les soi-disant ambassades indiennes 
auprès d'Auguste et de Claude : nous notons soigneusement à pré- 
sent celles qu'auraient reçues Trajan et Antonin le Pieux ('l Nous 
n'avions pas fait état de mainte information donnée sur les Indiens 
— à la vérité dans un but de moralisation ou pour en tirer quelque 
effet de rhétorique — soit par Plutarque, soit par Dion Chryso- 
stôme : nous sommes à présent trop heureux de recueillir les don- 
nées éparses dans les œuvres de Clément d'Alexandrie (entre igrî 
et 9 1 y) et les fragments de Bardesane (i5^i à 220). Il ne paraît 
d'ailleurs pas douteux qu'une bonne partie de leurs informations 
ne soient des acquisitions nouvelles, lesquelles sont enfin venues 
s'ajouter au stock traditionnel hérité des historiens d'Alexandre. 
Bardesane entre dans trop de précisions sur le mode de recrute- 
ment et la règle des Samanaioi, Clément d'Alexandrie en sait trop 
long sur le culte des reliques du Buddlia — dont c'est la première 
mention connue en Occident — pour qu'ils n'aient pas appris di- 
rectement ces détails de la bouche d'Indiens te résidant à Alexan- 
drie ('^) T), ou de passage à Babylone. Si Ihypothèse n'est que vrai- 
semblable en ce qui concerne Clément, le témoignage oral 

' CI. Priaux, Iml'ui and Rome. Un des (|iii iitlesle ;i nouveau la venue d'Indiens 

pn'tcndns ajubassadeurs se sérail Ijiùle' à en Europe à partir du ms" siècle. 
Athènes où l'on montrait le « tombeau de ''' L'assertion est de Chrysostônic dans 

l'Indien 1. C'est ainsi qu'aujourd'hui à son cf Discours au peuple d'Alexandrie». 

Florence la place où fut créuié je ne sais — Clément peut aussi avoir reçu des ren- 

quel ràja est marquée d'iui monument sei{>iiements de son maître Panto?nus: 



LE DÉCLIN DE L'ÉCOLE. 561 

cl' ft ambassadeurs indiens « nous est donné comme la source de 
Bardesane. Mais ce qu'il y a de plus nouveau et de plus intéres- 
sant pour nous dans ces renseignements, c'est que nous les rece- 
vions à présent de la plume d'écrivains gnostiques ou chrétiens. 
Ce fait seul suffit h nous avertir qu'il y a quelque chose de changé 
dans l'air de l'Asie antérieure. 

La Gnose et le Bouddimme. — Songeons-y bien en effet : pour 
ne relever (|ue les faits qui nous intéressent, c'est le temps où 
Philostrate écrit pour charmer les loisirs d'une impératrice syrienne 
la biographie d'Apollonios de Tyanc; où l'on commence à rédiger 
à Edesse les aventures de saint Thomas dans les Indes; où Scythien, 
riche et ingénieux marchand de la Saracène, devenu théosoplie en 
Egypte, et son disciple Téréhinthe, qui se faisait appeler Buddha, 
jettent les bases de la fameuse doctrine à laquelle, vers la fin 
du nf siècle, Manès prêtera son nom et le prestige de son cruel 
martyre ('l D'une manière générale, c'est l'époque qui, sous de 
multiples formes, vit Heurir la rr gnose 11, cet éclectisme ou (si 
Ion préfère) ce syncrétisme mystique et ésotériquej.qui écrémait 
toutes les doctrines religieuses, s'autorisait de tous les livres saints, 
utilisait au service de son explication métaphysique du monde tous 
les mythes et les symholes de l'Orient. Dans l'étrange symphonie 
dont s'enivraient alors les esprits, l'Inde tenait, on le voit, sa partie. 
Si l'on voulait préciser, on trouverait sans doute que la théorie 
de la transmigration des âmes selon leurs œuvres ou metensôma- 
tose, et la discipline ascétique du monachisme représentent sa 
plus importante contribution à cette macédoine de toutes les tradi- 
tions égyptiennes ou babyloniennes, mazdéennes ou juives, plus ou 
moins liée de néo-platonisme grec. Et il serait bien surprenant 
quelle n'eût pas de son cùté, en dépit de son peu de perméabihté 



mais 



is (les doiik'S (jiil l'Ié ('levés par E. I^e- ''' Tell(^ csl du iiKiins. (I('|)i)(iill(;(; de 

NAN sur la visite que ce dernier, d'après ses dtUails lendancieux, la version des 

EisiînE (llkt. EccL, V, 9-10), aurait l'aile origines du nianicliéisme qui nous a été 

dans l'Inde aux environs de l'an 200. conservée par les Actes d'ArchcJaùs. 
GANDnÀn/i. - n. 36 



lupniutnti; matiosam:. 



562 L'ÉVOLUTION DE L'ÉCOLE DU GANDHArA. 

aux conceptions et aux modes étrangères, fait quelque emprunt 
de fond ou de forme à cet universel pot-pourri. 

Une première présomption est aussitôt créée en ce sens parles 
multiples invasions qu'elle ne cesse de subir et qui toutes font 
iiTuption chez elle par la voie du Nord-Ouest. Après l'Iiégénionie 
des Grecs et des Scytho-Parthes, celle même des barbares Yue- 
tche dut aider à la pénétration des idées religieuses de l'Asie anté- 
rieure. Citerons-nous tout de suite un fait d'évidence trop maté- 
rielle pour que personne songe à le contester? La cohue des 
divinités grecques, persanes ou indiennes qui se pressent sur le 
revers des monnaies des Kusanas constitue un véritable panthéon 
gnostique et jette un jour curieux sur la bigarrure de leur vernis 
de civilisation. Sans doute, si l'on en croit le grand rôle joué par 
Mithra, Mao, INana (Anaïtis), Ardoclisho, Pharro, etc., ils s'étaient 
laissé quelque peu iraniser en Bactriane. Mais leur mazdéisme 
s'était également frotté d'hellénisme, puisque c'est l'alphabet grec 
qu'ils emploient pour écrire tous ces noms de divinités, à continuer 
par ceux d'Hélios, de Sélènè ou d'Héraklès. Et enfin ce n'est pas 
à nous d'oublier le contingent fourni par l'Inde en la personne 
d'Oèsho (Çiva), Skanda, Mabâsôna, etc., et même du Buddha. 
A la vérité ce dernier occupe sur le monnayage des grands kusa- 
nas une place beaucoup plus modeste que celle que nous aurions 
été disposé à lui accorder sur la foi des traditions bouddhiques. 
Peut-être oublions-nous trop aisément que, tout d'abord, ces rois 
n'étaient dans l'Inde que des envahisseurs; qu'ensuite rien ne se 
laisse deviner des idées religieuses de Iluviska ; et qu'en ce qui 
concerne Vâsudêva, s'il ne se proclame nulle part crBhàgavatan 
aussi nettement que Vima-Kadphisès se disait tout à l'heure trMa- 
hêçvaraw, son nom semble indiquer des tendances au vishnouisme. 
Quoi qu'il en soit, le Buddha paraît tout au moins sur les monnaies 
de Kaniska, le seul de ces potentats dont la conversion au Boud- 
dhisme soit avérée. Cette apparition sensationnelle pour notre 
objet ne complète pas seulement la mixture attendue des mythe- 



LE DÉCLIN DK L'ÉCOLE. 5t;;5 

logies : la compagnie où il se trouve prouve assez qu'il était déjà 
passé rlieu et tnènie, pour quelques-uns de ses fidèles, frdieudes 





FiG. 506-Ô07. — Les qcatre grands miracles, a AMviiuni et Uenares. 
Fig. SoG. — Musée de Madras. Hauteur: 1 m. afî {rf. p. (h -'1-616, 6Sa). 
Fig. 5ri~. — Musée de Cakulla, n° S[àrndth) 3. //. : o m. qo {cf. p. iiiô, 610, Gi5, (Sfij. 
Grjn). 

dieuxn (^devàtideva^ Le fait est de telle importance que nous avons 
déjà du le noter à propos de son iconographie''), car il va de soi 
que, pour expliquer la création et surtout la multiplication de ses 



"' Cf. ci-dessus, L II, p. aS3 et 3(j.î. 



36. 



56^1 i;i':VOLLlTION DE L'ÉCOLE DU GANDHARA. 

idoles, il était nécessaire de signaler au préalable sa divinisation : 
on voit mieux à présent comment celle-ci s'explique dans l'am- 
biance générale du temps. 

Faut-il cependant nous borner à ces constatations, en somme 
superficielles? Elles nous invitent plutôt à aborder la question, 
infiniment plus délicate et ouverte aux controverses, de l'influence 
de l'Asie antérieure sur les idées et les textes du Bouddhisme, pour 
ne pas parler des autres religions de l'Inde du Nord. Gomment ne 
pas se souvenir que cette apothéose du Buddlia faisait partie du 
mouvement qui transformait alors et élargissait, au point de la 
rendre méconnaissable pour ses vieux adhérents, la doctrine du 
Maître? Au nom de Kaniska s'associe justement, dans l'histoire de 
l'Eglise, la tenue du troisième et dernier des grands conciles. Le 
roi, nous dit-on, l'aurait réuni, tôt après sa conversion, afin de 
mettre un terme aux dissentiments d'ordre dogmatique qui divi- 
saient la Communauté. Apparemment le vénérable Pàrçva et les 
autres conseillers du barbare néophyte se proposaient d'étouffer 
l'esprit nouveau suscité par l'infiltration des idées mazdéennes, 
voire même judéo-chrétiennes : car les marchands syriens devaient 
jouer dans leurs comptoirs orientaux, en attendant les vrais mis- 
sionnaires, le même rôle de colporteurs religieux que l'on s'accorde 
à leur attribuer en Occident"). Sans doute il est bien établi que la 
propagande chrétienne s'est tout de suite orientée vers la Médi- 
terranée(-), tandis que le Bouddhisme s'est au contraire tourné 
vers l'Asie centrale et l'Extrême-Orient : mais leur rencontre n'en 
était pas moins inévitable dans la zone intermédiaire de l'Iran; et 
d'ailleurs l'existence de colonies chrétiennes dans l'Inde va bientôt 
devenir un fait historique. S'il y a eu des rapports entre le Boud- 
dhisme et le Christianisme (il existe déjà sur ce sujet toute une 
bibliothèque), c'est à ce moment et dans ce milieu qu'on pourrait 
en entrevoir la possibilité. Il ne s'agirait d'ailleurs dans notre esprit 

'"' C(. DE GvMO'iT , Les Cultes uriciiliiii.r, p. 1-37 l'I suiv. — '■"' E. Renan, tes Jpôdrs, 
p. a8o. 



LE DÉCLIN DE L'ÉCOLE. 565 

f|ue d'une iiilluence de la légende chrétienne sur le néo-Boud- 
diiisme du temps, pour ne rien dire de son néo-Krislinaisme. 
Quoiqu'il en soit, de l'espèce de concile de Trente convoqué par 
Kaniska sortit, comme il arrive, l'affermissement de la Réforme. 
Le Maliàyâna, qui déjà respire, mais se cherche encore dans les 
écrits d'Açvaghosa, achève de prendre conscience de lui-même. 




FiG. 5o8. -- La Tentation ih: Buddha, à AMAinvAii (l'I. p. Gili, G82). 
Musée (le Madiiis. Itmileiir dp la partie sculptée: tn. j8. 

Nâgârjuna va bientôt réunir en un premier essai de synthèse les 
traits épars et visiblement incohérents qui constitueront désormais 
la Voie Supérieure''). Mais quand, après le grand docteui\ nous 
tâchons vainement de concilier cet idéalisme, voire même ce nihi- 
lisme Lranscendantal, avec le piétisme le plus outré en passant par 
les rites machinaux d'un culte quasi cabaliste, comment pour- 
rions-nous nous défendre de penser que ce fuyant et versalde Mahà- 
yâna n'est après tout rien d'autre que la forme indienne de la Gnose? 

''' G'esL ainsi (|ue riiistoricii du lioud- liisinriqucs cnlre \f. concile dé Kaiiiska el 
(Ihisme, Târanâtha. conçoit les rapports li' Mahûyâna (p. fit ot 71). 



566 I;KV()IJITI0N de L'ECOLE DU GANDHARA. 

Cette première impression ne feiiiil (|ne se conlirmer si nous 
nous attacliions à retrouver dans les nouveaux siUra, tels que le 
Loliis (le la lionne Loi, par exemple (pour ne rien dire, cette fois 
encore, du Mnhdbhdrula) , le même verbiage moralisant et les 
mêmes imaginations apocaly[)li([ues qui caractérisent les traités 
gnostiques du génie de la Uialis ^o:piaL. Mais, sur cette pente, 
une considération nous arrête. Le Gandhâra, nous l'avons dit, 
était le pays d'élection de la vieille secte des Sarvâstivàdins, et c'est 
cet asile de l'orlhodoxie hinayâniste que Kaniska aurait d'abord 
proposé comme siège de son concile ('l II est donc à présumer 
qu'il sera resté assez longtemps indemne de rinfluence dite mahâ- 
yâniste. De fait, c'est bien plus tard qu'il se mettra à fournir de 
docteurs la nouvelle doctrine. Pour l'instant, même dans les textes 
les plus avancés de la secte dominante , tels que le Lalita-vistara, nous 
ne trouvons pas trace ni de la théorie toute mazdéenne des Dhyîlni- 
Buddhas et de leurs hyposlases, ni de la dévotion à l'Amshaspan 
de lumière que dut être Amitâblia avant de prendre la présidence 
du paradis bouddhiqjue ade l'Ouestn. Est-ce à dire que l'on ne 
puisse déjà déceler dans le Lalùa-vislara quelques symptômes non 
équivoques d'inQuence étrangère? Plus d'un détail y sonne trop 
familièrement à nos oreilles européennes pour ne pas éveiller notre 
défiance à ce sujet. Rien qu'en l'examinant à notre point de vue 
archéologique, nous avons cru relever çà et là l'indice de remanie- 
ments visiblement inspirés par nos conceptions ou nos coutumes 
occidentales. Tel serait le cas , sans sortir du cercle de nos préoc- 
cupations habituelles, pour certains aspects qu'il prête à la Tenta- 
tion, et surtout pour l'épisode de la présentation del'enfant-Buddha 
au temple, ou encore pour le couronnement dont il souligne le 
rôle messianique de Maitrêya'^). 

''' Cf. tliL.vN-TSANG, Trdrels ,1 , [). 2yO. '■' Nous ;ivous conservé une trace de 

Lo passage, qui n'avait pas été compris ces remaniements dans les textes eux- 

pai- S. Heal, a été mis clairement eu mêmes: M. Sylvain Lévi veut bien nous 

lumière par T, VVatters. avertir que , par une coïncidence curieuse , 



LE DÉCLIN DE L'ÉCOLE. 567 

Lps ateliers ganâhâriens. — \(jus ne l'oublions pas en effet : le 
mouvement reiifjieux que nous venons d'esquisser ne nous touche 
qu'autant qu'il se rellèle sur les monuments figurés. Nous ne serons 
pas surpris de constater une fois de plus que ceux-ci se sont mon- 
trés encore plus réfraclaires que les textes aux idées nouvelles. 
Pour commencer ils ignorent totalement, ainsi que nous l'avons 
déjà constaté, les deux épisodes du Lalita-vistara qui nous ont paru 
particulièrement suspects, et le plus souvent ils s'en tiennent à 
figurer non point la rr tentatioim , mais seulement a l'assaut a de 
Mâra. Toutefois il existe un groupe important de stèles (voir 
fig. 76-79, lxo6-ko8, /iBS-Ziog, /i84-/i85), à propos desquelles 
nous avons justement du poser la question du mahàyânisme de 
l'école'''. Qu'elles attestent la triomphante ilivinisation du Buddha 
et le culte de latrie dont il est devenu l'objet, il suffît d'y jeter les 
yeux pour être obligé d'en convenir, tant son image y prend une 
importance écrasante. Le point qui restait en suspens, c'était la 
figuration des Dhyâni-Buddhas, et de leurs fils spirituels. Si le pro- 
blème nous avait paru susceptible d'une solution nette, nous ne 
l'aurions pas fait attendre jusqu'ici : l'iconographie nous l'aurait 
déjà fournie. Mais enfin l'histoire générale confirme et précise nos 
premières impressions. Nous voyons mieux à quel moment de son 
évolution l'arl du Gandhàra rejoint et côtoie la transformation 
doctrinale du Bouddhisme. Celle-ci devait être dès le ni'' siècle 
un fait accompli, cent ans au moins avant que le témoignage de 
Fa-hien n'aciiève de lever tous nos doutes sur l'intronisation des 
Bodhisattvas autres que Maitrêya. Oi- voici des stèles que tous leurs 
traits caractéristiques (cf. ci-dessus, t. II, p. 5 5 3-5 5 /i) rapportent 

les Irafliiclions cliinoises du Lalita-vislara les conceplions messianiques aient pé- 

(date'es respectiveiiieiit de .3o8 et de nétré dans l'Inde et que celle-ci en ait eu 

683) ignorent le rr couronnement de Mai- pleine conscience, nous en trouvons im- 

trêyai et abrègent ou suppriment la raédiatement une preuve indéniable dans 

nomenclature des dieux dans la rrpré- les a|ipellalions parallèles de l'Erchome- 

senlation au lempleTi. VA', ci-dessus, 1. II, nos el du Talhâgata. 
p. 191 . -ioo et 33a. — (juo |i,u- ailliHirs ' CI. I. Il, p. Jl^o cl siiiv. 



568 i;i:voi,uTioN DE i;kcole du GANDinin. 

au ])lus tôt au if siècle : comment ne pas croire que la scène du 
tt Grand miracle de Çrâvaslni ait fini par céder la place à des 
interprétations nouvelles, et ses (kvald archaïques par se méta- 
morphoser en modernes Bodhisattvas? L'hypothèse que nous 
avions émise à ce sujet, déjà très probable pour les figures ^o5- 
Ao8, devient une (juasi-certitude devant des répliques du genre 
des figures Û8^ et i85. Ce qui nous paraît enfin tout à fait 
sur, c'est que ces vieilles compositions contiennent en germe 
le modèle des cr paradis d'Aniitàbhaii et des autres cycles icono- 
graphiques qui, sous le nom de vunjdala, allaient fleurir profusé- 
inent dans la Haute-Asie. Mais, d'autre part, il est non moins 
clair que, si des œavres gandhâriennes relativement tardives ont 
pu se prêter avec le temps à des identifications nouvelles, c'est 
donc que celles-ci n'exigeaient aucune modification profonde dans 
leur mode de présentation. Non seulement le Mahâyâna a trouvé 
le répertoire de l'école déjà formé, mais il ne réclamait en fait 
aucune rénovation de ce répertoire; et c'est justement pourquoi 
nous avons pu prétendre qu'en définitive l'école avait plus aidé 
à son développement qu'elle n'en avait subi l'influence. Les futurs 
chercheurs débrouilleront mieux que nous, dans ce cas paiticu- 
lier, l'action et la réaction réciproques, toujours si intimement 
mêlées, de l'iconographie et de la religion; dès à présent — et 
c'est oti nous en voulions venir — il nous faut renoncer à chercher 
un facteur de répartition chronologique dans le caractère plus ou 
moins ttmahàyâniquen qu'auraient affecté nos bas-reliefs : un tel 
caractère ne pourrait être qu'une illusion arbitrairement créée 
par des idées préconçues et à quoi rien ne correspond dans la 
généralité des cas. 

On peut encore imaginer un autre mode de classement que ce 
serait l'instant d'appliquer et qui, lui, est théoriquement impec- 
cable : dans la pratique nous n'en attendons guère plus d'effica- 
cité. 11 consisterait à répartir les sculptures gandhâriennes que nous 
siqiposons postérieures au i" siècle entre le n*" et le m'' selon leur 



LE DÉCLIN DE L'ÉCOLE. 569 

degré d'rrindianisatioii'nC). En principe, c'est une loi fatale qu'à 
mesure que coulent les années, l'art gréco-bouddhique ait dû voir 
ceux de ses éléments constiluanls qui étaient le plus nettement 
grecs s'éliminer progressivement au profit de ceux qui étaient 
indigènes. En fait, que l'on reprenne la liste des caractères qui 




FlU. 50IJ. La l'IltSIiNlATION DE lUuULA, À AMAr.ivAli (if. p. GiO, G82), 

Musée Je Madras. Rampe de balustrade. Hauteur : m. sS. 

D'après une pliolographip rommiuiiqiicti par M. V. Goloubew. 

nous ont semblé ci-dessus dénoncer une date tardive : on s'aper- 
cevra aussitôt que la pratique des gestes conventionnels, le rite de 
se découvrir lépaule droite et l'babitude de se retourner les pieds 
en les croisant sont autant de coutumes indiennes. Si peu à peu 
elles se font jour, puis s'imposent de façon constante sur les sculp- 
tures, c'est parce que le milieu réagit contre les modes étrangères 



Cf. l. I, |). Cl 5. 



570 L'fiVOLUTlON DE I/ÉCOLE DU GANDI[\P. \. 

et finit par les évincer pour leur substituer des traits de mœurs et 
des usages locaux. Nous verrons bientôt ce phénomène d'adapta- 
tion ou même d'assimilation engendrer promptenient à Mathurâ 
comme à Ainarâvatî des formes d'art inédites et faciles à dater. 
Dans l'école du Gandhàra, tout au contraire, l'indianisation des 
motifs, pour inévitable qu'elle soit, traîne à ce point en longueur 
qu'elle ne provoque aucune modification de style tant soit peu 
brusque ou trancbée, aucun changement de manière susceptible 
de fournir des jalons à l'historien de l'art. On dirait plutôt qu'on 
s'est indéfiniment borné à reproduire servilement des modèles qui , 
il est vrai, multipliés sans trêve par des générations d'artistes et de 
donateurs, s'imposaient de toutes parts à l'imitation de la posté- 
rité. Nous sommes bien forcés de croire qu'après une si longue' 
acclimatation de l'influence classique, le Gandhàra ne réagissait 
que faiblement contre un apport qui avait cessé de lui être 
étranger. 

Toutes ces considérations tendent de façon concordante, bien 
que par des biais difTérents, à nous faire comprendre que l'école 
ait pu, après son épanouissement du i^'' siècle de notre ère, durer 
encore un siècle ou deux sans subir de transformation considé- 
rable ni tomber trop au-dessous de son niveau primitif. Mais la rai- 
son dernière de cette longévité uniforme et médiocre nous paraît 
résider dans l'organisation de ses ateliers, seuls centres agissants 
qu'embrasse la dénomination abstraite d'école. Il est extrêmement 
vraisemblable que les artistes grecs ou métis de grecs qui reçurent 
les grosses commandes du début aient cherché quelque aide dans 
la main-d'œuvre locale et formé sur place des apprentis. Ceux-ci 
à leur tour durent se croire bientôt à même de satisfaire les be- 
soins courants de leur clientèle de donateurs. Nous n'aurions pas à 
chercher ailleurs la raison de la relative rareté des chefs-d'œuvre 
gandhâriens en face de la profusion des répliques sans accent et 
sans vie : c'est qu'en réalité très peu de ces sculptures ont été vrai- 
ment exécutées de main de maître. Et du même coup s'explique 



LE DÉCLIN DE L'ÉCOLE. 571 

riinirorniiLé de cet art. Nous avons déjà constaté à propos des scènes 
légendaires que chacune d'elles se ramène à un ou deux proto- 
types, qui semblent avoir été tixés une fois pour toutes et repro- 
duits depuis sans aucune variante ou innovation notable*'). 11 nous 




FiG. 5io. — La Soujiissios de i.'éi,épuam , a AmaiiÀvati (cf. p. (iio). 
Musée de Madras. Diamètre du médaillon : o m. 80. 

apparaît à présent que toutes ces rééditions sortent de chez un 
fabricant d'imagerie l'eligieuse, comme c'est aussi le cas pour 
nombre de sarcophages antiques ou de retables de la Renaissance, 
si l'on ne veut pas descendre jusqu'aux te chemins de croix n de 
notre quartier Saint-Sulpice. Bref, les apparences sont pour que 



'■) Cl. I. I, |,. (ii7. 



572 L'EVOLUTION DE L'ÉCOLE DU GANDHARA. 

l'art gi'éco-boiuldliique ait fini, connue on dit, par irs'industria- 
lisem dans les ateliers dn Gandliàrn. 



Les débuts de la décadence. — Nous ne craignons pas, on le voit, 
d'être trop sévères pour les sculptures qui forment après tout le 
gros de nos collections. Productions d'artisans qui, pour la plupart, 
ne possédaient plus que de seconde main le métier classique, elles 
se surchargent volontiers de décors hétéroclites et de personnages 
stylisés, figés dans des poses conventionnelles; pourtant on ne peut 
nier qu'un certain talent ne continue à se marquer dans la compo- 
sition comme dans l'exécution. La question est dès lors de savoir 
jus([u'à qu'elle époque le ciseau de nos imagiers aura gardé sa sou- 
plesse et sa virtuosité. A défaut de changement dans leur manière, 
la baisse de leur habileté technique sera le symptôme évident de 
l'imminente décadence. Sur ce point nous possédons déjà deux 
indices assez probants. Le premier avertissement nous est donné 
parles monnaies. Soudain, après Vàsudèva, elles ne se bornent 
pas à devenir des plus médiocres : incapables de présenter aucun 
type nouveau, elles ne savent que reproduire indéfiniment des 
Vâsudéva déplus en plus méconnaissables, entourés de légendes 
grecques de plus en plus illisibles. Et certes l'avis vaut d'être re- 
tenu : toutefois, pour les raisons que nous avons dites ci-dessus''', 
ce n'est qu'un avis à longue échéance, et la brusque décadence du 
monnayage a dû précéder d'un bon demi-siècle celle de ia sculpture. 
Seuls des monuments datés pourront emporter notre conviction. 
Or il se trouve que nous disposons dès à présent d'un de ces mo- 
numents et que justement son époque cadre avec ce qu'on pouvait 
attendre. Nous voulons parler de la statue représentée sur la 
figure 877. Sa lourde gaucherie, les proportions ridicules de ses 
enfantelets, le traitement maladroit de ses draperies, tout trahit 
chez elle une impuissante tentative d'imitation des anciens modèles. 

<■> Cf. t. II, p. li8o-li8-}.. 



LE DÉCLIN DE L'ÉCOLE. 573 

Or elle porte inscrite rannée (^V«rsa, et non Samvat.) 179''', ce 
qui nous fait descendre jusiju'en 267-8 de notre ère, juste soixante 




Fiiv. 5i I. — -Le GiiAND Miracle de Çràtastî, à Bénarès (cf. p. ÔûS, 681). 
Musée (le (Mlculta, n° S. 5. Provenant de Sdrndth. Hauteur: om. go. 

ans après la dernière date connue de Vâsudèva. Et, cette fois 
encore, nous nous [gardons de conclure trop vile. 11 serait sans 



''' AL Fi.KET a proposé dans le 7. R. 
A. S., 1907, p. 18/i, (le lire Ekuna- 
rliadiiçalimae = Sgt) . mais sans donner 
aucune justification de cette lecture. .Après 



nouvel e.xamen , notre confrère le R. P. 
A. -M. BoïER veut bien nous faire savoir 
qu'il maintient sa première transcription 

tlcuiiuçit^i]-çattmae — 170. 



57'i L'ÉVOLUTION DE L'ÉCOLE DU GANDHÀRA. 

aucun doute imprudent de construire une théorie chronologique 
sur le style de cette unique statue. L'ère de son inscription serait-elle 
hors de conteste, qu'elle-même pourrait fort bien n'être que i'essiii 
malheureux de quelque maçon de village trop pressé de jouer 
au sculpteur. Mais si nous ne prétendons pas la prendre comme 
étalon de toute la sculpture gandhârienne à l'époque que nous lui 
attribuons, il nous faut d'autre part remarquer que l'ensemble des 
témoignages historiques vient singulièrement renforcer la valeur du 
sien : tous nous invitent, jusqu'à preuve du contraire, à faire com- 
mencer la décadence de l'école avec la seconde moitié du ui'' siècle. 

Les causes politiques. — Dès la première moitié de ce siècle, il 
est en effet possible — et, pour nous, important — de noter 
les signes avant-coureurs du déclin de l'Empire romain, pressé 
déjà de tous côtés par les Barbares, et la diminution de sa force 
d'expansion politique, économique, arlisti(jue. Vers l'Orient, le 
seul point cardinal qui nous concerne, on dirait qu'il travaille 
lui-même à la ruine de son influence, en s'attaquant aux 
organes mêmes par l'intermédiaire desquels il l'exerçait. Dès 
io5, c'est la destruction par Trajan du royaume nabatéen de 
Pétra. En 216, c'est Alexandrie livrée aux fureurs de Caracalla, 
et s'épuisant depuis en discordes intestines ou en séditions 
durement châtiées. En 9 'y 2-9 '78, c'est la prise, puis le sac de 
Palmyre par Aurélien. Le rude soldat-empereur put traîner en 
triomphe derrière lui, en même temps que Zénobie, des Sara- 
cènes, des Perses, des Bactriens et des Indiens, et jusqu'à ces 
Blémyes qui, sortis de la Nubie, menaçaient déjà de fermer la 
route des ports de la mer Rouge : victoires sans lendemain el 
politique à courte vue! L'opération, comme on dit aussi bien en 
style chirurgical que militaire, avait réussi : mais c'était une 
amputation. Après ce coup de hache porté dans leurs œuvres 
vives, les relations entre les pays méditerranéens et l'Inde ne 
feront plus désormais que languir. 

La faute en est-elle d'ailleurs au seul Occident? Par une coïnci- 




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576 L'ÉVOLUTION DE L'ÉCOLE DU GANDHÂRA. 

dence fâcheuse, au moment même où l'Asie romaine se livre sur 
elle-même à ces mutilations volontaires, l'Inde de son côté se sui- 
cide en tant qu'unité collective et retombe dans son émiettement. 
C'est la loi de son histoire que la périodique reconstruction et 
désintégration de ses empires, et il n'est pas encore d'exemple 
qu'aucun d'eux ait duré plus de trois cents ans. l.es deux grands 
royaumes qui s'étaient partagé définitivement l'héritage des Mau- 
ryas, au Nord-Ouest celui des Kusanas, au Sud-Est celui des Andh ras. 
s'écroulent, semble-t-il, au commencement du lu^ siècle, et avec 
l'abolition de tout grand pouvoir centralisateur s'efface, jusqu'à 
l'avènement des Guptas vers l'an 820, tout vestige d'histoire. Tout 
au plus entrevoyons-nous que les descendants des grands Kusanas 
continuèrent à tenir la vallée de Kaboul et le Gandhàra, si même ils 
ne gardèrent quelque suzeraineté, au moins nominale, sur le Pen- 
jàb. Non seulement les Annales chinoises cessent à ce moment de pro- 
jeter aucune lumière dans les ténèbres où nous tâtonnons; mais, 
comme pour les épaissir encore, la dynastie sassanide, sortie (tou- 
jours dans le premier quart du m" siècle) d'une violente réaction in- 
digène contre le philhellénisme des Arsacides, commence à étendre 
entre l'Europe et l'Inde le rideau opaque de son mazdéisme exaspéré. 
Les raisons tirées de l'Itisloire de Fart. — Ces événements poli- 
tiques ne pouvaient manquer d'avoir leur répercussion sur l'art 
comme sur le commerce. On voit qu'ils tendent tous à entraver 
les échanges entre le monde gréco-romain et l'Inde. Mais les fossés 
qui se creusent ou les obstacles qui se dressent sur les grandes 
voies de communication ne suffisent pas seuls à expliquer la baisse 
du niveau artistique dans telle ou telle province. Si le flot qui en- 
traînait les praticiens d'Egypte ou d'Asie Mineure vers la «Ganda- 
ritisu et continuait à alimenter l'école, ne coule plus que chiche- 
ment et va bientôt s'arrêter, c'est moins à cause des difficultés du 
chemin qu'en raison du fait que lui-même était déjà menacé de 
tarir dans sa source. Là gît, croyons-nous, la vraie solution du 
problème. Pour justifier l'irrémédiable décadence comme l'éton- 



LA FIN DE L'ECOLE. 577 

naiitt^ lloraison d'un ait à demi importt', tel que celui du Gan- 



dliàra, il snilit que notre art classique ail cessé d'être à partir 
du lu*^ siècle ce qu'il n'avait commencé de devenir qu'à partir 
du I" : un article d'exportation, artisles compris. Le parallélisme si 
curieux que nous avons cru relever entre les monuments religieux 
de l'Inde et de l'Asie antérieure, se répète dans l'histoire générale 
des beaux-arts. De ce point de vue, il nous apparaît nettement que 
la brandie gréco-bouddhique, si lointaine qu'elle fût, a simple- 
ment partagé les vicissitudes du tronc commun, les mêmes par 
lesquelles passe vers ce niênie lemj)s la branche gréco-chrétienne. 
Pourquoi, demande M. de Rossi''), l'ancien art chrétien a-t-il sur- 
tout prospéré sous les empereurs hostiles, au plus fort des persé- 
cutions, pour d(''cliiier au temps de Constantin, alors que tout 
semblait devoir favoriser son expansion? — Pourquoi, serions- 
nous tentés de demander à notre tour, la sculpture bouddhique 
du (iandhàra, après avoir attendu pour s'épanouir que le royaume 
giec du Penjiîb eiit passé aux mains des Barbares, est-elle tombée 
en décadence au moment même où le développement mythologique 
du Mahàyâna et la conversion de toute l'Asie orientale lui ouvraient 
un champ presque illimité? Les questions sont, on le voit, assez 
exactement parallèles : la même réponse vaut aussi dans les deux 
cas. Les raisons de ces laits surprenants résident tout uniment, 
d'une part dans la condition llorissante de l'art gréco-romain 
au i'^'' siècle de notre ère, de l'autre dans la pénurie de la main- 
d'œuvre artistique (|ui fut l'une des conséquences de l'appauvris- 
sement économique de l'Empire à partir du m'' siècle. 



.S V. L 



A FIN DE I- KCOLK. 



La décadence est sans doute lannuiicialrice de la lin : toutefois 
une école peut continuer encore longtemps, si les circonstances 



''' Uuiim sollemiiiea cnsltdiia, I, ii)<). 

uANDiiiuA. - 11. 37 



578 L'ÉVOLUTION DE L'ÉCOLE DU GANDHÂRA. 

s'y prêtent, ;\ vivre duiie vie ralentie, qu'entretient le prestige 
des œuvres héritées du passé. Combien de temps aura pu se 
prolonger l'agonie de l'art gréco - bouddhique , à l'ombre des 
monuments qu'il avait créés? Ainsi que nous commençons à 
en prendre l'habitude, c'est surtout à des témoignages étrangers 
que nous devrons le demander. Mais désormais ce n'est plus de 
l'Occident classique que nous pourrons attendre quelque lumière. 
Les renseignements qui continuent à se publier sur l'Inde dans 
le monde méditerranéen ne sont, à partir du iv" siècle, qu'un 
tissu d'inepties. Nous n'excepterions même pas la Topographie 
chrétienne de Cosmas Indicopleustès (vers 535), si cet ennemi 
de la rotondité de la terre n'avait consigné quelques informa- 
tions précises parmi ses absurdes théories. Il est bien évident 
que le contact s'est perdu, et que le commerce passe de plus 
en plus entre les mains d'intermédiaires arabes ou persans'''. 
Si nous entrevoyons quelque chose de l'histoire du Gandhâra, 
c'est avant tout grâce aux récits de voyage des pèlerins chinois, 
jusqu'au jour où la parole est prise par un écrivain arabe. C'est 
là un fait pour nous des plus significatifs. Sans doute les échanges 
entre l'Empire et l'Inde ne sont pas complètement interrompus; 
mais voici que cessent définitivement les relations suivies et 
directes dont nous venons de voir fleurir, au i" et au n^ siècle 
de notre ère, les esthétiques résultats. Les destinées, un instant 
mêlées, de la civilisation gréco -romaine et de l'indienne se 
séparent à nouveau , et nous n'apercevons plus entre elles aucun 
rapport, voire même aucun parallélisme qui vaille la peine d'être 
relevé. Dès lors, et par une conséquence naturelle, il se ferait 
temps de clore l'histoire de l'art indo-grec, si l'entreprise com- 
mencée ne devait être poussée jusqu'à son terme et s'il ne valait 
la peine de rapporter brièvement les péripéties dont s'accom- 
pagna l'inévitable dénouement. 



'' Cl. I'riaIjI.x. /;((//(( (()((/ Home. |i. 171 l'I suiv. 



LA FI\ DE L'ÉCOLE. 579 

La siRviE (iv'^-v*' siècles). — L'école du Gandhàra allait devoir, 
semble-t-il, aux événements un sursis de deux siècles. Apparem- 
ment le pays était resté au pouvoir d'une dynastie de rois Kou- 



«mi^ ■ -.. i. i.if iiii j ii ff l' i j ij M i , M^gp|,^ji,,lj,^llg^^^ 




fiG. 5l3. PisCIKA ET AUTRES ÏAKSAS, À JaVA ( cf. p. ^3, 62.')). 

Doro-Boudour, première galerie , partie gauche du bas-relief n° g h. Hauteur : o m. 80. 
D'apro-i une ]ihotogr. <lii Mnjor Van Knr. 



shans, alliée aux Sassanides. On a \oulu les reconnaître, non sans 

quol(]ue vraisemblance, dans ces Chionitai qui, vers 3Go, aidèrent 

Sliapour II au siège d'Amida (aujourd'liui Diarbékir) : du moins 

Ammien Marcellin raconte-f-il que leur vieux roi Grumbatès, 

qui perdit son fils dans laflaire, amena avec lui des élépbants 

37. 



580 l/KVOLllTION DE LËCOLE DU GANDHARA. 

indiens*'). En fait nous ne saurions rien si nous ne possédions le 
témoignage oculaire de Fa-hien. puis de Song Yun. Le premier 
arrive, au début du v*^ siècle, dans une contrée en pleine pros- 
périté, et où jamais le Bouddhisme n'a été plus (lorissant. Aussi 
bien au Gandliàra même que dans les vallées adjacentes de Kaboul 
et du Swàt, tous les stupa sont encore inviolés et les monastères 
remplis de moines; sanctuaires et reliques célèbres voient aflluer en 
foule les fidèles, à commencer par les rajas locaux. L'Inde du Nord 
est devenue ce que nous avons déjà dit qu'elle deviendrait (^), l'une 
des terres saintes du Bouddhisme et, plus particulièrement, la terre 
sainte du Bodhisattva. Trois des compagnons de Fa-hien s'estiment 
satisfaits d'avoir visité ses quatre grands lieux de pèlerinage et s'en 
retournent en Chine, ce Le peuple est surtout adonné au Petit Véhi- 
culer : c'est en effet la secte des Sarvâstivâdins qui jouit de la plus 
grande popularité. Toutefois le culte de la Prajnàpàramità, de 
Manjuçrî et d'Avalokileçvara y pénètre, bien que Fa-hien ne le 
mentionne qu'à 80 yojana au Sud-Est, à propos de Mathurà. Ce ([ui 
nous impoi'te surtout, et ce que nous pouvons déduire en toute 
sûreté de ses des criptions, c'est que l'œuvre entière de l'école était 
encore intacte, jusque dans sa jîolychromie et ses dorures; ou du 
moins sa conservation n'avait à compter qu'avec des accidents pareils 
à ceux dont la ft])agode de Kaniskan fut la victime : Song Yun 
nous apprend en etlet, au début du vi'' siècle, qu'elle avait déjà 
été trois fois incendiée par le feu du ciel et chaque fois réédifiée. 
Qu'était cependant devenue l'ancienne activité des ateliers gan- 
dhariens? Qui étaient leurs artistes? A quoi ressemblaient leurs 
œuvres? Autant de questions que nous ne pouvons guère pour 
l'instant que soulever. Que l'art fût déjà en pleine décadence, on 
n'en peut guère douter, ni que cette décadence lût irrémédiable; 



''' Vaut-il la peine de noter ici que, déserteur, natif de Paris? Là où le luar- 

d'après le même historien (xviii, 6), cliand ne passait plus, le coiidoltière 

Sliapour (autrement dit Sapor) einplo- pénétrait encore, 
yail comme espion un cavalier romain '' Cf. t. II, ji. 'iHJ-'iiy. 



i, \ FIN DR L'I'GOLE. .-SSl 

il se peut toutel'ois que toute fécondité artistique ne lût pas 
morte, au moins dans les grands centres religieux. Apparemment, 
dans le voisinage des sanctuaires en renom, quelques familles 
d'artisans iudij'ènes trouvaient toujours de père en fils à gagner 
leur vie et à entretenir un héréditaire talent : car rien ne nous 
donne à penser que, comme au Tii)et. l'imagerie religieuse soit 
jamais devenue dans l'Inde le monopole des moines. On ne com- 
prendrait guère qu'une dévotion toujours ardente se fût unique- 
ment contentée d'oflVandes d'oriflammes ou do fleurs. Bien 
que les pèlerins chinois n en mentionnent guère d'autres, çà et là, 
cependant, il est incidemment question dans leurs Mémoires 
de commandes plus intéressantes. Song Yun fait édifier un slùpa 
votif au lieu où l'on commémorait le rrdon du corps i5 à la li- 
gresse : ce stûpa ne comportait-il pas à tout le moins une décora- 
tion en mortier de chaux ? Un de ses compagnons, au moment 
de leur séjour à Pêshawar, prélève sur ses fonds de voyage la 
somme nécessaire pour faire exécuter ttpar un excellent artiste ii 
des modèles réduits, en cuivre, de la ff pagode de Kaniskaii et 
des quatre autres grands sanctuaires de l'Inde du NordO. Une 
fois même il semble que les tardifs représentants de l'école 
gandliàrienne ne se soient pas bornés à la reproduction stéréo- 
typée des modèles traditionnels. Fa-hien affirme que, malgré tous 
les essais qui en avaient été tentés, on n'avait jamais pu prendre 
copie de l'ombre laissée par le Bienheureux dans la caverne de Na- 
garahàra. Or parmi les sept statues du Buddha que Hiuan-tsang, 
selon son biographe, aurait rapportées de l'Inde, figure justement 
une copie de cette ombre; et cette composition, d'un genre loul 
nouveau pour nous, aurait représenté le Buddha, tel l'archange saint 
Michel, foulant aux pieds un dragon'^'. Si le fait est authentique, 

''' Song Yun, tiad. Ed. Chavannes, ('' Fa-bien, trad. Legge, p. 39; trad. 

dans /{.£. F. i'.-O. , III, p. 4is el 6a6- S. Beal, p. xxxv. — Biographie de 

637. — Le musée de Pêshawar possède Hiuan-tsang, Irad. Stan. Julien, I , p. 298 : 

plusieiii'sdecesmodèlesdes/w/Jflen méinl. Uad. S. Beal, p. 21/1. 



:)S:> I.K V(»F.rTln\ DE L'KCOI.E DU GWDHARA. 

il y aurait donc eu création diiii iiiotil' nouveau dans i'inlervalle des 
deux voyages, c'est-à-dire au plus tôt dans le cours du v'= siècle. 

Ce qui ferait donner créance à cette anecdote, c'est qu'il y est 
question d'un motif de statuaire : au cas où quelque innovation 
était encore possible; c'était dans cette direction. De bonne heure 
il nous est apparu !'' que les images lurent l'article le plus long- 
temps demandé et par suite exécuté au Gandhàra. A mesure que 
le souci de la biographie du Maître cède le pas au culte idolàtrique. 
du dieu, on voit les scènes légendaires disparaître de la décoration 
des stupa, laquelle finit par ne plus compoi'ter que des aligne- 
ments de statues. A cette évolution dans le choix des sujets paraît, 
d'autre part, avoir correspondu une transformation parallèle 
dans celui des matériaux habituellement employés. C'est durant 
cette période que, pour les deux raisons que nous avons déjà 
données'^), dut se généraliser l'usage du mortier de cbaux, ou 
comme on dit communément, du stuc. Assurément ce procédé 
décoratif n'est nullement inconnu à notre antiquité classique, ni à 
la bonne époque de l'école du Gandhàra: mais jamais le bas prix 
de la matière ne l'aura davantage recommandé à l'appauvrissement 
graduel des donateurs, tandis ([ue la facilité relative de l'exécution 
— peut-être aidée sur le tard par l'emploi des moules — n'aura 
pu manquer de tenter l'habileté décroissante des artistes. Aussi y 
a-t-il de fortes présomptions pour que, sur tous les monuments 
tardifs du Nord-Ouest, la substitution des idoles aux scènes figurées 
se soit accompagnée du remplacement de la sculpture sur pierre 
par le modelage en stuc. 

A ces questions, qu'aujourd'hui nous nous bornons à poser, des 
fouilles bien faites répondront : déjà elles ont commencé à ré- 
pondre. La lecture du rapport de Sir Aurel Stein sur ses fouilles 
de Saliri-Bahlol en 191a montre tout ce qu'on peut attendre à ce 
point de vue d'investigations conduites par un esprit et sous un œil 

' CI. I. 11. p. 3'i5. — - Cf. I. I.,,. ,,,-.Mç|3. 



LV FIN DE L'ÉCOLE. 583 

avertis: rrAux deux sanctuaires C etD, nous dit-il, des statues et 
bas-reliefs, appartenant à une époque où lliabileté et la tradition 
de la meilleure période de l'art du Gandhàra étaient encore 
vivantes, sont trouvés mélangés avec des sculptures d'un type in- 
déniablement décadent. . . n Et, comme pour nous donner quel- 




FiG. 5i'i. — PJNiiiKv, ÀJava (cf. p. 107, 118. 13(3. iSy. ôaS). 
Coidiiir (l'eiilrn' ilii Ciiinli Mniiliil. Hauteur du persoiiymiri' : o m. 80. 

ques lueurs sur les dates respectives de ces œuvres qu'un même 
lieu rassemble et que plusieurs siècles séparent, et les monnaies 
trouvées dans le tumulus C comprennent, à côté d'une pièce d'Azès, 
à lair remarquablement neul', d'autres du type associé avec Vâsu- 
dèva, le dernier monarque Kousban, et d'autres encore émises 
par les derniers Iiido-Scythes(^). . . n En un mot, la décoration 



" Cf M. .\. Steiv, 1. S. /.. ,1»». 
Rep. l(jtl-l(jl-2, |). 100-101. — Il 
faut eniftiiiliv |i:ii' les "(lei-iiifis Iiulo- 



Scytbesi les trlalcr ludo ScylhiaiiSTi de 
CuxNiNGHAM , auti'enieut dit les derniers 
dvnastes Koiislums. 



58/i L'I'VOF.IITION DE L'ÉCOLE DU GANDHÂRA. 

du sanctuaire dont les ruines ont été découvertes sous ce tertre 
:.e serait poursuivie depuis le i'^"' siècle avant notre ère jusqu'au 
V* siècle après. 

Il y a lieu de croire qu'il en avait été de même un peu partout 
où s'étendait le domaine propre de l'école. Assurément nous 
n'oserions attribuer au iv'' ou au v'' siècle que les plus courtaudes 
et les plus mal venues des idoles de pierre : mais rien n'empêclie 
de faire descendre aussi bas des images de stuc qui soient d'une 
exécution encore décente. Les rangées de Buddhas en mortier de 
cliaux dégagées par le D"' D. B. Spooner sur le soubassement 
du sli'ipa de Kaniska à Shâli-ji-kî-Dhèrî se laisseront vraisembla- 
blement rapporter à une réfection du sanctuaire tombant dans 
la période qui nous occupe. Et le cas de la fameuse pagode serait 
loin d'être unique, d'après ce que nous savons déjà des fouilles de 
Taxila. Celles-ci donnent décidément à penser que le modelage 
aurait survécu au naufrage de la sculpture. Nous ne voyons aucune 
raison pour en être surpris. Sans doute il faut toujours se méfier 
des analogies : il en est pourtant une que nous ne pouvons nous 
empêcher de noter au passage. Tandis que l'Inde contemporaine 
compte peu de sculpteurs, elle est encore très riche, comme le 
savent tous les touristes, en coroplastes de talent, qui se trans- 
mettent de père en fils une vivacité de coup d'oeil et une dextérité 
de mains remarquables'''. Ces dons naturels, qu'ils ont hérités de 
leurs ancêtres, étaient sûrement déjà l'apanage des artistes du Nord- 
Ouest. On se rappelle à quel point nous avons été frappés plus 
haut'-' par le caractère tantôt idéal et tantôt réaliste ou même 
caricatural, mais toujours vivant et savoureux, des têtes de chaux. 
Pourquoi reculer devant les conclusions auxquelles, sur la foi des 
dernières trouvailles, ces considérations nous invitent? N'hésitons 
pas davantage à le déclarer ; alors que la sculpture sur pierre avait, 
d'une façon générale, suivi l'exemple du monnayage, et sombré à 

'■' Cf. I. II. p. i5n. — 1=) Cf. t. II. ],. iS. 9()-ioo, 3'i8. 



LA FIN DE L'ÉCOLE. 585 

son toui- dans la décadence, les ateliers gandhâriens auraient con- 
servé jusqu'au bout une certaine maîtrise dans ces rudiments du 
métier de sculpteur, que représenle j)ar définition le modelage. 

Rien n'est, après tout, plus vraisemblable. Quand on songe que 
l'art bouddbique, issu du Gandbàra, jetait alors tout son éclat 
dans l'Inde comme dans la Haule-Asie. on s'expliquerait mal qu'il 




KiG. 5iy. — HÀBiii, À Java (cf. p. 107, 118. 187, (jaSj. 
Couloir d'entrée du Candi Mendut. Hauteur du personnage : o m. Si), 

lût complètement éteint au centre de son rayonnement. Seulement 
il convient de remarquer qu'en ce cas une question plus délicate 
encore se greffe sur celle que nous venons de résoudre par TaHir- 
mative. Du fait que l'école gréco-bouddbique aurait si tard gardé 
quelque semblant d'activité, il s'ensuit en effet quelle était à son 
tour exposée à subir l'influence des foyers artistiques qu'elle-uiême 
avait contribué à allumer. Peut-on découvrir dans les œuvres gan- 
dhariennes tardives quelque réaction pi'ovenant soit do la Sérinde, 



586 



r;KVOi,UTioN dk i;i-;c()Lk nu gandhara. 



soit de la vallée du Gange? 11 y Faudra veiller; car déjà certains 
indices le donnent à penser. Dès 1907-1908, le dégagement 
de certains recoins inexplorés de Takht-î-Baliai a fourni au 
D'' D. B. Spooner deux spécimens qui nous paraissent porter la 
trace de ces contive-influences. L'un est le Buddha reproduit sur la 
figure liSb. Son attitude, tout à fait insolite au Gandliàra, en fait 
vraisemblablement le contemporain des nombreuses images de style 
Gupta que ce fut la mode, à Bénarès (fig. 667) comme à AjantâO 
et jusqu'à Java (tig. 568), d'asseoir ainsi à l'européenne. Dès lors 
il faut admettre, du moins en principe, que cette stèle daterait au 
plus tôt du IV'' siècle de notre ère, et par suite rien n'empêcherait, soit 
dit en passant, de voir dans les deux assistants, au lieu d'Indra et de 
Brahmâ, l'Avalokileçvara au lotus et le iVlaitrèya au vase (^'. De l'autre 
spécimen t^) nous n'avons pas de reproduction : mais la description 
qui nous est donnée de ce Buddha, modelé en argile sur une car- 
casse composée de fascines de roseaux, suffit à trahir un procédé 
jusqu'alors aussi inconnu dans le Penjâb qu'il était courant en 
Asie centrale : cest donc du Turkestan qu'il a été apporté au Gan- 
dhara. L'image en question peut être, il est vrai, encore posté- 
rieure au \f siècle et remonter seulement à la restauration dont 
les monuments gandhàriens furent un instant l'objet après leur 
première ruine W . . . Car il est écrit qu'aucune vicissitude ne sera 
épargnée à nos sculptui'es, ni aucune complication à notre sujet. 

La première destruction. — Mais reprenons le fil des événe- 
ments. SU est évident pour nous que l'école ne faisait au fond que 
se survivre à elle-même, elle gardait encore au début du vi'' siècle 
toutes les apparences de la vie : du moins aucune solution de 



'■' Cf. y. A., jnuv.-fov. 1909, pi. IV. 

'*' Cf. ci-dessus, t. II, p. 2 4o, 87 4 et 
568 pour les étapes de cette identificalinn. 

''* CL A. S. I.fAïui. Rep. lyuS-iyoy, 
p. 43. 



'*' C'est en tout cas cette dernière 
date que nous inclinerions à attribuer 
aux tètes d'argile, à l'aspect mougoloïde, 
reproduites sur la ligure 3, p. 54, de 
l'.-l.S. /., Ami. Hep. 1 yoS-}yo(j. 



LA FIN DE L'ECOLE. 587 

continuité ne se relève jusqu'ici dans son développement. Quand, 
cent ans plus tard, le rideau se relève pour nous avec la relation 
de Hiuan-tsang, le tableau est complètement changé. Le pays est 
ruiné et presque dépeuplé; du peu d'habitants qui subsistent la 
plupart ne sont, aux yeux du pieux pèlerin, que des «• hérétiques i\ 
Le Gandhâra n'est plus pour lui la seconde terre sainte : sa place 
a été prise par le Màlva. Le Bouddhisme y a visiblement été sapé 





FlG. 5 16-517. — TïPES DU RELIGIEUX BBAUMANIQUE ET EOUDDUIQUE , A JaV l 

(cf. p. 258, 276, 618, 6a5). 

Fragment Jes bas-reliefs ii" i ij et 1 18 de la première galerie ilii Bnro-Boudoiir. 
O'iijirès des ^holographies du Major Van Eup. 

dans toutes ses œuvres, vives ou inanimées. A peine reste-t-il quel- 
ques fidèles de la Bonne Loi, et de rares moines. Les rc mille 
monastères 11 de jadis sont presque tous déserts et leurs décombres 
envahis par la bi'ousse; la plupart des s/M/^a aclièvent de crouler. 
L'école est celle fois bel et bien détruite. Quel typhon a donc 
passé? 

Ce cataclysme a un nom dans l'histoire, et que nous connaissons 
bien par le témoignage concordant des pèlerins chinois, dun na- 
vigateur grec, des chroniques kaçmîi'ies, des inscriptions et (h's 



r)88 l/KVOMITION DK L'Kf.OLE DU GANDTI\11\. 

monnaies : il s'a|jpelait MiliirakulaC, surnommé parla tradition 
indienne Trikoliliaii . le cr tueur de trente millions n d'hommes. Ce 
n'était, même plus une sorte de Koushan, comme ce Kidâra qui 
vers /i3o serait jiarti de Balkh pour recommencer nu Sud de 
i'Hindon-Koush les conquêtes de kozoulo-Kadpliisès -' : ainsi que 
son père Toramâna il appartenait à une autre tribu encore plus 
barbare, celle dite des Heplithaliles ou Huns blancs. H était, assure- 
t-on, beau de sa persomie, doué d'une grande bravoure naturelle, 
de manières rudes mais franches, et, en dépit d'un caractère in- 
traitable, capable parfois d'entendre raison : il ne lui manquait, 
pour être un homme, que d'être accessible à la pitié. Ce fléau 
exterminateur se serait même réclamé d'un dieu : comme jadis 
Vima-Kadphisès , dit le Mâbéçvara, il aurait trouvé dans le terrible 
Çiva une divinité à sa mode. C'est du moins ce que confirment 
ses monnaies, et, à en croire certaines traditions brahmaniques, sa 
sanglante carrière n'aurait été qu'une manière de culte perpétuel 
rendu au principe destructeur de la ti'inilé hindoue. Car il s'est 
trouvé des brahmanes pour accepter de sa main des dotations et 
faire son apologie. Ils s'étaient même avisés, nous dit Kalhana, 
d'une excuse admirable : c'est que, s'il n'avait aucune compassion 
pour les autres, il n'en avait pas davantage pour lui-même. Et 
en effet il aurait couronné sa carrière d'égorgeur par un féroce 
suicide. Ce dernier trait relève un peu la figure, par ailleurs 
assez banale, de cette copie d'Attila ou de ce modèle de Timour. 

Ce qui nous intéresse surtout ici, c'est son éloignement pour le 
Bouddhisme. La raison en est assez évidente : il y avait incompati- 
bilité d'humeur. Toutefois la tradition bouddhique rapportée par 
Hiuan-tsang croit devoir chercher l'origine de cette aversion dans 



''' Gosmas abrège sou uom en Gollas; 1*^9^1 P- i85; Corimn Inscr. Lui.. III. 

voir SoNG Ydn, p. 3oo; Hiuan-tsaxg, p. lo elsiiiv.: Ind. Anliq., XV, j). ai.ô 

Rec, I,j). iti'y; Ràjatarahgini, I, 289 ('tsuiv.;etc. 

et suiv. ; Gunnincham , Latcr Iiido-Sci/- ''' Ed. Chavannes, Toun^ Pan. mai 

ihinns, ou ^^ Smith, CaUil. el J. A.S.B., 1907, |). 188. 



LA FIN DE L'ECOLE. 



589 



mie sorte de parodie du Milinda-panha , d'autant que ce monstre 
inhumain avait lait t;a capitale du Çàkaln do Ménaiidrc. Sa haine 
de la Bonne Loi semble être d'ailleurs allée en s'exaspérant chez 
lui avec l'âge et les malheurs qui, sur le tard, l'assaillirent. Quand 
Song Yun arrive au Gandhàra, en 5âo, il y a déjà deux générations 
que le pays est soumis aux tc<fui hephthalites. Le peuple souffre, 
mécontent de son prince «qui est d'un naturel méchant et cruel, 
qui fait mettre à mort beaucoup de gens et ne croit pas comme 




Vu;. 5iS. — La visite d'Asita, ad Cambodge (cf. p. a58, ()i8, 627). 

Fronton de liniitày-Chmttr (Sisopho7i). 

l)";iprès uuc photogrnpliie du (ji^néral de lisTLié. 



lui à la religion bouddhiques. Mais s'il et gémit n, c'est donc qu'il 
existe, et ses sanctuaires sont encore debout. Quant à Mihirakula, 
il est à ce moment engagé depuis trois ans dans une guerre contre 
le Kaçmîi', et fort honteux de ne pas venir à bout de sa résistance. 
Quelque quinze ans plus tard, après ses aventureuses expéditions, 
ses revers et sa captivité dans l'Inde centrale, c'est au Kaçmir que, 
roi dépossédé, il trouve un asile, et c'est de là qu'il sort afin de 
tirer du Gandhàra, nous ne savons au juste pour quelle raison, 
une effroyable vengeance. Il fit égorger, répète Hiuan-tsang, les 
deux tiers des habitants, réduisit le reste en esclavage, et détruisit 



590 L'ÉVOLUTION DE L'ÉCOLE DU GANDHARA. 

stûpa et monastères bouddhiques, ften tout mille et six cents fon- 
dations n. 

La destruction définitive. — Ceci se passait entre 53o et 56o, 
juste cent ans avant la venue du grand pèlerin, bien qu'à l'entendre 
on croirait qu'il s'agît d'événements vieux de plusieurs siècles. Les 
traces de cette dévastation étaient encore lisiblement écrites sur 
la face désolée du pays. En vérité, si l'historien était, lui aussi, 
sans pitié, il ne pourrait souhaiter dénouement plus sensationnel 
ni plus décisif: c'est comme si toutes les précautions avaient été 
prises pour que l'art gréco-bouddhique pérît à la fois dans son 
œuvre, dans ses clients et jusque dans ses ouvriers. Cette fois, 
nous pouvons être sûrs qu'il est mort: car une école d'art religieux 
ne repousse pas aussi aisément que le figuier de la Bodhi, quand 
une fois elle a vu ses racines coupées par la main sacrilège d'un 
monarque impie (^). Aussi mettrions-nous le point final à ce chapitre, 
si nous n'avions des raisons de croire que beaucoup des ruines que 
nous fouillons ne sont pas restées exactement telles qu'elles étaient 
au milieu du vi'' siècle. Entendons-nous bien : il ne s'agit pas de 
poursuivre la biographie de l'école : elle est décédée ; mais nous 
ne pouvons nous désintéresser des vicissitudes qu'ont pu encore 
subir ses restes. C'est en ce sens que son histoire réclame un post- 
scriptum. 

Laissons en elfet passer un siècle et revenons au Gandhàra avec 
le pèlerin Wou-k'ong en l'an 763. Le pays commence à se remettre 
après deux cents ans du coup que lui avait porté Mihirakula et qui 
lui eût été mortel, si les peuples pouvaient mourir. La dynastie 
turque régnante, qui n'avait pas tardé à remplacer les Hephthalites 
(vers 5G5), avait été déjà trouvée par Hiuan-tsang convertie au 
Bouddhisme. Ce beau zèle n'a fait que s'accroître : le khan, la khà- 
toûn, leurs fils, les ministres rivalisent de fondations pieuses. Or, 

'■' Cf. l'histoire de Çaçànka dans Hioan-tsang , Bec. , II , p. 1 1 8 ; Travels, II , p. 11 5. 



LA FIN DE L'ÉCOLE. 591 

ces rois, nous les connaissons d'autre part : ce sont ceux qu'Albi- 
roùni appelle les Shâhis de Kaboul, et la clironique kaçmîrie les 
Gâhiyas'^l Ils prétendaient descendre directement de kaiiiska — 
à peu près comme nos Capétiens se réclamaient de Pharamond, 
à deux ou trois accrocs près dans la lignée — et continuaient à 
porter le vieux titre iranien de ftsliàlm. Mais leurs jours étaient 
comptés, et l'arrivée des Musulmans allait achever d'abolir au Gan- 
dhâra jusqu'au souvenir du Bouddhisme. En 870, Kaboul est pris 
par les Arabes : la capitale doit être transportée vers la frontière 
orientale, à Udabhànda sur l'Indus. En même temps l'ébranlement 
du royaume jette bas la dynastie. Le dernier roi turc, Laga-Toùr- 
màn, est détrôné par son ministre, un brahmane de caste, le pre- 
mier des ttShàliisn hindous. Pendant plus d'un siècle, ceux-ci 
tiennent vaillamment tète à l'invasion musulmane. Quand enfin 
Trilocanapàla succombe en 1021 sous les coups de Mahmoud de 
Ghazni, et que sa maison est détruite de fond en comble, Albiroùni 
ne peut s'empêcher de rendre hommage au noble courage des 
vaincus. Avec eux finissaient les dernières manifestations de l'art 
religieux de llnde sur la rive droite de l'Indus. 

Est-ce à dire qu'après la bourrasque de Mihirakula l'art gréco- 
bouddhique y ait connu, aux vui'" et ix" siècles, une sorte de renais- 
sance ? Nous ne le pensons pas. Ce n'est pas sur des khàns 
turcs que nous pouvons compter pour rallumer au Gandhàra le 
flambeau éteint de l'hellénisme. Aussi bien nous avons vu que dès 
le V'-' siècle, si l'école continue encore à accomplir machinalement 
les mêmes gestes, en fait elle n'a plus aucune vitalité. Tels ces guer- 
riers des contes dont tout le sang a déjà fui par leurs blessures et 
qui ne s'aperçoivent qu'ils sont morts qu'en délaçant leurs cuirasses, 
il suflit que son œuvre soit détruite pour révéler son incapacité de 
recommencer jamais rien de pareil. Mais d'autre part il est impossi- 
ble de ne pas tenir compte du fait que Hiuan-tsang signale encore 

<'' A. Stein. Zur Gfschie/ilc lier Çiihls .StuUffart, iSgS), e( Irad. de la Hdjula- 
von Kdbiil (Festgruss an IL von Roth, ;(//(^'/h(', nolft J , |i. o3tJ. 



59l> L'EVOLUTION DE L'ECOLE DU GAINDHAR\. 

quelques couvents échappés au naufrage, où un culte continuait 
d'être ofTert, et que Wou-k'ong cite plusieurs fondations nouvelles. 
11 y a tout lieu de croire que ces prétendues fondations n'étaient 
que dos reprises en sous-œuvre, des restaurations plutôt que des 
réédifications des anciens monastères détruits. Il est également des 
plus probables que ce genre de travaux ne fut entrepris que dans 
le voisinage des grosses agglomérations urbaines, où le besoin de 
relever les couvents se fit le plus vite sentir et où les moyens de le 
faire furent le plus vite réunis (^'. 11 n'importe pas moins de prendre 
garde que nous ne pouvons jamais savoir d'avance si tel tertre — 
même parmi les rares sites qui aient été respectés jusqu'ici — 
recouvre une ruine du premier ou du second degré, en d'autres 
termes si celle-ci nous est parvenue dans l'état où Mihirakula l'a 
mise et où Hiuan-tsang l'a vue, ou si elle a été recommencée sur 
nouveaux frais par Mahmoud de Ghazni. 

Les doubles ruines. — Depuis que les fouilles sont enfin scienti- 
fiquement conduites, tout ceci a cessé d'être une pure vue de l'es- 
prit . et le premier rapport de Sir Aurel Stein nous a apporté sur 
ce point les précisions attendues. Nous tenons à présent la preuve 
matérielle que, comme le suggéraient les documents écrits, une 
partie des anciens sanctuaires gandhâriens ont été réoccupés et au 
moins partiellement restaurés par les fidèles du vn° au x^ siècle. 
Les excavations de 1912,3 Sahri-Bahlol. ont mis une fois de plus 
au jour «nombre de ces petites plateformes, ordinairement carrées 
et décorées en stuc, qui servaient de bases à des stupa et des viluh^a 
isolés, et qui jadis s'entassaient à l'intérieur de toutes les places 
saintes Ph or dans les deux terties (J et D (cf. fig. ^86) plusieurs 
de ces plateformes avaient vW' utilisées, longtemps après leur 

'"' Cf. ci-dessus, t. II, [). 556. Sir Auiel l'-lre le plus longtemps en existence: il 

Stein remarque incidemment que le cou- aurait été occupé jusqu'au x' siècle. .111- 

vent E. de Sahri-Bahlol, le plus proche tant dire jusqu'à l'invasion nuisulniaric 
de la bourgade, est aussi celui qui dut '' Cf. t. I, p. 177. 



î: 



LA FIN DE r;Ér,OLE. 593 

destruction, comme place de dépôt pour des statues et des bas- 
reliefs de toute espèce. Un fait significatif, c'est qu'en certains cas 
les sculptures ainsi dressées autour de la hase cachaient derrière 
elles une frise en stuc très endommagée et manifestement beaucoup 
plus ancienne. Mais il est encore plus intéressant de remarcnier 
que , parmi les statues ainsi rangées et pour la plupart d'apparence 
tardive, il y en avait quelques-unes qui devaient avoir perdu leur 





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^^S^^ «tel 


'-fT' 






7l 










m:s 



i n f\ m 



FiG. 5 19. — Religieux bbahmi.mqdes, au Cambodge (cf. p. 268, 618). 

Première enceinte d'Angkor-Vat, galerie' Sud , aile Ouest. 

D'après unp phofographif Je Cb. CiBPBADX. 

piédestal ou subi quelque autre dommage longtemps avant d'avoir 
été redressées. Il est clair que les fidèles, qui ont sur le tard uti- 
lisé ces bases de slûpa en ruines d'une manière qui ne répondait 
nullement aux intentions des donateurs originaux, doivent avoir 
l'ait collection non seulement d'images du genre de celles que les 
artistes de leur temps pouvaient encore produire, mais aussi de 
débris de sculptures de date plus ancienne, recueillis dans les 
portions déjà ruinées de ce sanctuaire ou de ceux du voisinage. 
Par le fait, les statues incomplètes qui ont été ainsi découvertes 

GASDIIÀIIA. - ]l. 38 



Mi:nic NATio^Ai.r. 



59/1 L'ÉVOLUTION DE L'ÉCOLE DU GANDHÂRA. 

montraient souvent une facture distinctement supérieure. Et il 
n'est pas davantage possible d'expliquer autrement que des frag- 
ments d'images colossales aient été trouvés à diverses reprises 
parmi ces dépôts W. . . n. 

Le cas est typique, mais nullement isolé: aux archéologues de 
se tenir désormais sur leurs gardes. Après le passage des iconoclastes 
hephthalites et avant la venue des Musulmans, entre le vu'= et le 
x*^ siècle, des mains pieuses ont travaillé dans les ruines gandhâ- 
riennes, relevé les statues mutilées, rassemblé les fragments de 
bas-reliefs, et tant bien que mal restauré les anciens sanctuaires. 
Reste maintenant à savoir si, au cours de ces restaurations, ils 
n'ont rien ajouté de leur cru. Dans le cas présent, nous inclinerions 
à penser qu'ils se sont bornés à refaire ainsi, uniquement à l'aide 
des débris ramassés sur place, des sortes de sanctuaires de fortune. 
Si mince est la couche des déblais, que Sir Aurel Stein s'est même 
demandé si l'on ne s'était pas borné à reconstruire pour les desser- 
vants des monastères de bois''). Mais il serait évidemment téméraire 
d'ériger des cas particuliers en règle générale. Ce qui a pu se 
faire aux abords d'un village ne devait pas être de mise dans la 
banlieue d'une grande ville comme Pèshawar. Aux environs même 
de Sahri-Bahlol tout peut dépendre, selon les tertres, de l'élat où 
se trouvait le monument ou de la générosité d'un donateur occa- 
sionnel. Enfin, et surtout, il serait vain de vouloir résoudre a priori 
des questions de fait dont la solution ne manquera pas d'être 
apportée par les fouilles. Remarquez en effet que ce sont les 
couvents des plaines qui, à notre connaissance, ont été ainsi re- 
maniés. Dans les replis des montagnes limitrophes du Gandhâra 
reposent probablement encore des ruines que, depuis le vf siècle, 
la dépopulation du pays a dû garantir non seulement contre le fa- 
natisme des Musulmans, mais encore contre la dévotion des derniers 
Bouddhistes de la contrée. Leur déblaiement nous apprendra, par 

''' (il. I..S. /., lllll. Itl'll. l(jl!-l->, |). 101. '' 11)1(1.. [). 1011. 



LA FIN DE L'ÉCOLE. 5D5 

une sorte de contre-épreuve, à quel mouient il faut tirer la lijjiie. 
Nous dirons seulement que les présomptions sont pour que toute 
œuvre de style proprement gréco-bouddhique, si décadente soit- 
elle, doive être antérieure au vu'' siècle. Aux siècles suivants nous 
n'oserions pour l'instant attribuer que deux sortes de sculptures. 




FiG. 5aO. — TviMi Oli BnAHMANE. AU CAMBODGE ( cl. p. 258, (il 8 ). 

Sema [borne de temple) troufé à Phnom-DH [Siem-Réàp) 
D'après uue pliolograpliie de M. J. CoMMâiLLE. 

déjà discernées par l'œil pénétrant de Sir Aurel Stein. Ce sont 
d'abord celles qui (telle la déesse reproduite sur la figure ^187) 
se trouvent, dit-il, tt occasionnellement et dont, si on les rencon- 
trait ailleurs, on aurait pu douter qu'elles appartinssent à la période 
bouddhique du Gandharan. Ce sont ensuite celles qui trsont évi- 
demment hindoues vi et ont d'ailleurs été trouvées en compagnie 
de monnaies des Shàhis liiudous. En résumé, l'arrivée de Mahmoud 

38. 



596 L'ÉVOLUTION DE L'ÉCOLE DU GANDHÂRA. 

de Gliazni n'aurait fait que resceller dans sa tombe le vieil art 
indo-grec, déjà mort depuis quatre siècles. 

Cette fois, c'est fini : et désormais l'on pourrait reprendre au 
compte de l'école gréco-bouddhique l'exclamation que pousse Ka- 
Ihana (') à propos de la dernière dynastie gandhàrienne : trA-t-elle 
jamais existé ?n Certes le pays connaîtra encore bien des calamités 
et verra passer bien des conquérants : après les Perses, les Grecs, 
les Scythes, les Parlhes, les Yue-tche, les Huns, les Turcs et les 
Arabes, ce sera le tour des hordes de Mohamed Ghori (i lyô), 
de Timour (i 898-9), de Baber (i5o5), de Nadir Shah (i^SS), 
d'Ahmed Shah et des Afghans Dourràni. Mais au point où en étaient 
ses ruines, elles n'avaient plus rien à redouter de ces périodiques 
dévastations. On peut même dire que l'incurie musulmane les 
aidait plutôt à se conserver sous leur couche protectrice de terre ; 
c'est tout au plus si la paresse indigène trouvait son compte à en 
exploiter quelques-unes comme carrière pour les matériaux de 
construction. L'amour du gain ne fut même pas assez fort pour les 
déterminer à fouiller tous les stupa qui jalonnaient la grand'route, 
et ils en laissèrent encore beaucoup à violer à l'indiscrète curiosité 
des premiers Européens survenus au commencement du xix'' siècle 
avec les Sikhs. En fait le déplorable vandalisme qui a achevé de 
bouleverser la plupart des ruines du pays et qui a causé tant de 
pertes irréparables à la science archéologique date, dans une 
large mesure, de l'annexion du Penjàb par l'Administration bri- 
tannique, en 18/18-/19. Mais la suite est une histoire que nous 
avons déjà contée'^). 



(') 



Rdjataranghù , vu, 69. — '•' T. I, p. i3 el siiiv. 



INFLUENCE DE L'ÉCOLE DU GANDHÂRA. 597 

CHAPITRE XVII. 

INFLUENCE DE L'ÉCOLE DU GANDHARA. 

Nous avons exposé la conception, sur bien des points encore 
toute provisoire, que nous pouvons nous faire de l'évolution de 
l'école du Gandhàra. Nous l'avons vue naître de la rencontre inat- 
tendue et passagère du Bouddhisme et de l'Hellénisme, et faire ses 
premiers pas dès le i" siècle avant Jésus-Christ. Le i''"' siècle de notre 
ère nous a paru réaliser la plus heureuse synthèse des deux facteurs 
composants, le grec et l'indien, et marquer du même coup le plus 
haut point d'originalité et d'excellence auquel cet art soit parvenu. 
A partir du if siècle, la balance penche du côté de l'élément indi- 
gène, et cette rupture d'équilibre est le prélude d'une décadence 
qui, nettement commencée dès le m", traîna encore deux ou trois 
cents ans. Mais l'histoire de l'école du Gandhàra ne tient pas tout 
entière dans ses destinées locales. De très bonne heure — en fait, 
dès le n*" siècle — alors qu'elle était encore dans toute sa vitalité, 
elle a commencé d'agir bien au delà des étroites limites de son 
pays natal. Nous ne pouvons passer sous silence rinlhience qu'ont 
exercée ses œuvres tant sur le reste de l'Inde que sur l'Extrême- 
Orient. Bien entendu , il n'est pas question d'entreprendre à ce 
propos une histoire, même abrégée, de l'art bouddhique dans les 
diverses contrées de l'Asie: mais nous devons, conformément au 
titre même de cet ouvrage, donner un aperçu de la propagation 
de l'influence classique, à la faveur et par l'intermédiaire de l'art 
gréco-bouddhique, dune part jusqu'au Japon et de l'autre jusqu'à 
Java. 

A première vue, ce mouvement peut sembler n'être que le 
prolongement direct de celui qui avait déjà apporté les procédés 
hellénistiques jusque dans le Nord-Ouest de l'Inde. D'un même 
irrésistible élan, l'influence ai'tislique, grecque en son essence, de 



598 INFLUENCE DE L'ÉCOLE DU GANDHÂRA. 

lEnipire romain se serait répandue jusqu'aux deux extrémités de 
l'ancien monde, de l'Atlantique au Pacifique. L'introduction des 
idoles gréco-bouddliiques au Japon ne serait plus que le pendant 
de celle de notre mythologie classique à Thulè. Bien mieux, le 
parallélisme des résultats s'éclairerait encore par celui des 
moyens : car ce sont toujours les grandes routes commerciales 
([n'empruntent ces disséminations artistiques, et les deux voies prin- 
cipales, l'une terrestre et l'autre maritime, qui mènent de l'Inde 
en Extrême-Orient, ne font, elles anssi, que prolonger celles qui, 
par terre et par mer, conduisent d'Europe dans l'Inde. Certes, 
nous ne contestons ])as qu'à contempler les choses de haut, il n'y ait 
beaucoup de vrai au fond de ces vastes perspectives*') : mais dès 
qu'on y regarde de près, comme c'est l'instant de le faire ici, le 
détail des faits se complique. L'expansion de l'art gréco-bouddliique 
ne se poursuit pas exactement suivant les mêmes lignes que celle 
de l'art gréco-romain : la première se sert d'un moyen de plus, 
mais en revanche a perdu quelques-unes des ressources dont dis- 
posait la seconde. 

Le facteur nouveau est la formidable impulsion qu'a communi- 
quée à l'école le succès de la Bonne Loi dans tout l'Orient de 
l'Asie. L'influence artistique n'est plus, de ce point de vue, qu'une 
branche de la propagande bouddhique :les doctrines, les livres, les 
images marchent de front à la conquête de l'Univers. Au début, 
l'art hellénistique n'avait pas seulement pénétré au Gandhàra par 
les voies commerciales: il y était lui-même un article de commerce, 
soumis aux lois de l'offre et de la demande. Les circonstances spé- 
ciales que nous avons dites ont seules assuré son extraordinaire 
réussite. Mais à présent la victoire est gagnée pour lui : une 
auréole de sainteté environne désormais toutes ses œuvres gan- 
dhâriennes, devenues non moins sacrées que le texte des écritures; 
et le voici qui repart, véhiculé en pompe dans le char de la religion. 

'' Nous V reviendrons ci-dessous, daus le S in de nos Conclusions. 



INFLUENCE DE L'ECOLE DU GANDHARA. 



599 



On ne saurait exagérer l'importance des forces nouvelles qui 
agissent ainsi en faveur de son expansion, et la place privilégiée 
qu'elles vont lui assurer sur le continent comme dans les îles. 
Indien ou chinois, indo-cliinois ou sérindien, il n'est plus désor- 
mais de peuple qui ne doive travailler à sa gloire et mettre tout ce 
qu'il a de talent à son service. Nous ne venons pas prétendre que 
l'art bouddhique soit tout l'art de l'Asie : du moins ne le cède-t-ij 




FiG. Sai. — BuDDiiAS ASSIS svn le Nàoa, au Cambodge (cf. p. O28, G8'i, liSi), 
Sldlucs de Baiilny-Climar (Sisoplion). 
D'après une phologi'apbie du général oe Betlib. 



:o.'l). 



en rien, pour ce qui est du nombre et de la variété des écoles, 
à notre art chrétien d'Europe. 

Mais si cet éclatant triomphe est fait pour réjouir les adeptes 
de la lionne Loi, il ne peut dissimuler à nos yeux l'aggravation 
croissante du caractère exotique de cet art. A mesure qu'il s'avan- 
cera vers l'Orient, il s'orientalisera davantage et, à chaque étape, 
diminueront les vestiges de cette influence classique que nous avons 
pris à tâche de suivre. A cet affaiblissement progressif de l'élément 
occidental, nous apercevons tout de suite une première cause. 



600 INFLUENCE DE L'ÉCOLE DU GANDIIARA. 

Prenant I« (iandliara comme Irenipliii, l'arl gréco-romain a |)ii 
rebondir jusqu'aux bornes du vieux monde, mais ce n'est qu'un 
rebondissement. La balle a toucbé terre, elle n'arrive plus de 
plein fouet. C'était de l'art hellénistique que l'Inde du Nord-Ouest 
avait importé : c'est de l'art gréco-bouddin'que qu'elle réexporte, 
et il n'y a pas que le nom qui ait cbangé. Puis les conditions de 
cette diiïusion ne sont pins celles que nous avons vues jusqu'ici 
à l'œuvre. Nous n'avons pu expliquer la création locale de l'école 
gandhàrienne qu'à l'aide d'un alllux d'artistes hellénisants, pro- 
longé par grâce spéciale pendant près de trois siècles. Désormais, 
nous ne rencontrerons plus guère de ces artistes itinérants, mais 
surtout des pèlerins et des moines missionnaires, colportant des 
objets de piété pêle-mêle avec des textes. Sans doute les zélateurs 
de Chine ou d'Insulinde ont voulu remonter à la source : mais 
pour eux cette source n'est plus l'Orient hellénisé. Conformément 
au procédé traditionnel des boutures empruntées à l'arbre de 
la Bodhi, ils ont désiré, selon une curieuse formule, «obtenir un 
maître qui, rameau de la doctrine du Buddha, devînt la racine 
de la secte dans leur paysWn : mais qu'il s'agît d'un docteur de la 
loi, d'un traducteur de textes ou d'un ouvrier d'images, c'était 
naturellement vers l'Inde qu'ils se tournaient. 

On le voit, les causes agissantes ne sont plus celles que nous 
exposions au début du précédent chapitre et, par suite, nous ne 
saurions nous attendre à enregistrer les mêmes résultats. D'inlluence 
hellénistique en Extrême-Orient, il ne peut en être question que 
de façon indirecte et, pour ainsi dire, au second degré, par 
l'intermédiaire de l'art gréco-bouddhique. Cette entremise même 
s'exerce, semble-t-il, autant par un apport de modèles gandhâriens 
— les plus transj)ortables étant les copies peintes — que par l'in- 
troduction de praticiens capables de les répéter. Il en résulte immé- 
diatement cette conséquence que, pour éviter tout malentendu, 

"' li.hJ. F. /i'.-a,lX,4,p. 799. 



L'INFLUENCE DANS L'INDE. 601 

il sied de proclamer dès le début : l'art de l'Inde médiévale et de 
l'Extrêine-Orient n'est pas, par rapporta l'école du Gandhàra, 
dans l'état de dépendance où se montre celle-ci par rapport à l'art 
gréco-romain. Sur les bords de l'iiidus, la virtuosité hellénistique 
a pu, par une exception unique, remplacer complètement l'an- 
cienne technique indienne et éliminer au profit de ses expertes 
créations les procédés indigènes. Une substitution aussi entière ne 
devait plus se l'eproduire autre part. Le rayonnement de l'hellé- 
nisme, si loin de sa source d'émission et déjà tamisé par l'écran 
bouddhique, n'était plus assez fort pour renouveler cet exploit, en 
soi peu souhaitable. Il fit mieux. Là où un art national existait déjà, 
il se borna à l'enrichir d'une branche nouvelle; là où il n'existait 
pas encore, il encouragea sa naissance. Loin de faire la loi , c'est lui 
à présent qui la subit; au lieu de s'imposer aux peuples, il s'adapte 
à leur goût, et son premier soin en tout lieu est de revêtir la cou- 
leui' locale. Mais ces réserves faites (et l'on n'en saurait concevoir 
de plus complètes), il n'en reste pas moins ceci : la propagande 
l)0uddhique a partout apporté avec elle des types de statues, des 
sujets légendaires, des motifs décoratifs; or ces motifs, ces sujets, 
ces types sont l'œuvre de l'école gandhârienne; et par suite, en 
même temps que ces modèles, n'ont pu manquer de s'insinuer 
jusqu'aux confins de l'Asie quelques symptômes de cette iniluence 
classique dont ils étaient tout pénétrés. C'est là du moins ce que 
nous croyons pouvoir démontrer aux incrédules, de quelque coté 
(]n'il s'en trouve, en Europe ou en Asie, si tant est qu'il en reste 
encore aujourd'hui. 

§ I. L'iNFLUflNCE DANS l.'IiNDE. 

11 est deux choses qu'il ne faut pas se lasser de répéter. C'est 
l'iiliord que l'Inde est grande, beaucoup plus grande que l'échelle 

linaire de nos cartes ne le donne à penser. C'est ensuite que le 
(iaiidhâra occupait une position tout à fait excentrique dans la vaste 
péninsule. Or, de tout temps, et l'Inde du Nordii — autrement dit. 






602 INFLUENCE DE L'ÉCOLE DU GANDHÂRA. 

le Penjâb — a été la moins indienne des «cinq Indes «. Comment 
en aurait-il été autrement, alors que son sol, forcément le plus 
exposé aux invasions et le plus longtemps soumis aux dominations 
étrangères, avait été si souvent pétri et repétri dans le sang mêlé 
de tant de races? Les modes et les goûts, les coutumes et les idées 
y avaient, par rapport à ce que les Hindous orthodoxes appelaient 
le ftpays du milieu n, un air que nous qualifierions d'occidental. On 
a pu, non sans apparence de raison, opposer le Bouddhisme du 
bassin de l'Indus à celui du bassin du GangeW: il est certain que 
la ferveur des zélateurs y avait pris une attitude quasi particula- 
riste, en faisant des cquali'c grands pèlerinages n du Bodhisatlva 
une sorte de concurrence h ceux du Buddha. Dans le même ordre 
d'idées, l'art gandliàrien n'est — tout comme lalphabet appelé 
kliaroslfu — qu'un cas spécial de ce perpétuel contraste entre le 
Penjàb et le bas pays. Aujourd'hui encore, pour qui descend du 
Nord-Ouest, Pèshawar, Lahore, Dehli sont à peine des villes in- 
diennes. C'est seulement en arrivant à Malhurâ que, sur ses quais 
fréquentés par les tortues sacrées de la Yamunâ et dans ses temples 
hantés de singes, on a vraiment le sentiment de respirer l'atmo- 
sphère hindoue. Or, lisez attentivement la relation de Fa-hien: il 
vous apparaîtra clairement que son impression fut toute pareille. 
De son temps, l'Inde géographique commençait à l'Hindou-koush : 
pourtant ce n'est qu'à Mo-tou-lo qu'il suspend son récit pour faire 
un tableau des mœurs sociales et religieuses du Tien-tchou. Nous 
croyons volontiers qu'il en était de même dès avant notre ère : et c'est 
aussi pourquoi la «Mathurâ des dieux n des géographes grecs est le 
premier terrain commun sur lequel nous rencontrions côte à côte les 
productions des écoles de l'Inde du Nord-Ouest et de l'Inde centrale. 

Mathurà. — En ce qui concerne la lamentable histoire et le 
résultat étrangement dispersé des fouilles désordonnées dont ce coin 

'■' S. Beal, s. B. E., \1X, p. x; cf. ci-dessus, t. II. p. /Ii6 /117. 



L'INFLUENCE DANS L'INDE. 603 

de terre a été l'objet depuis t83(), nous sommes heureux de pouvoir 
renvoyer le lecteur à la belle étude de M. J. Ph. Vogel et à son 
excellent catalogue du musée de Malburâ^''. Quand le catalogue du 
musée de Lakbnau sera venu s'y joindre, on n'aura plus besoi» 
d'entreprendre le voyage de l'Inde pour se faire une idée exacte de 
la sculpture du haut bassin du Gange entre le ii" siècle avant Jésus- 




FiG. 5a2. — Lii Retour de Cuasdaka et he Kantuaki, au Caiipa (cf. lig. .un el y. (iaS '. 

Fragment du piédestal de la tour princiipale de Dong-Duong {Aiinaiii). 

D^1pl■^*i unp photographie de Ch. Carpeadx. 



Cin'ist et le vi*' après. Les quelques spécimens que nous avons 
reproduits d'après nos photographies (-' en donnent un aperçu 
suffisant pour notre objet. L'examen des motifs décoratifs et des 
scènes légeudaires nous a depuis longtemps suggéré — et nous 
avons eu la vive satisfaction de voir cette théorie adoptée par 
M. J. Ph. Vogel — que la ville de Mathurà avait été la première 
étape de l'influence gréco-bouddhique dans l'Inde'^). Elle le doit 



'"' J. Ph. \or,EL, Tlie Mathurd Sclinol 
of Sculpture, dans A. S, I., Ami. Rep. 
igo6-j et i()or)-io; Catalogue nf thr 
archœologiral Muséum al Mathurà (Alla- 
liiibàd, 1910). 



<'' Cf. (1^.9:5-94, 28a,/i89-497,5.5o- 
553,579,587. 

<'' Cf.'t. I,p. 222 et 6i5.— Nous ne 
parlons pas ici de Taksaçilà, (jui rentre 
dans l'école indo-grecque, ni du Kaçmîr 



60/) INFLUENCE DE L'ÉCOLE DU GANDHÀRA. 

tout d'abord à sa situation sur la grand'route qui y descendait du 
Gaiidhâra, en contournant les parties déjà désertiques de l'tclnde 
occidentale fl, et là s'embranchait d'une part sur Bénarès et Pâtali- 
putra (Fatna),de l'autre sur Ujjayinî (Oujjaïn) et Barygaza (Broach). 
Mais à côté de cette raison géograpliique, il y en avait de poli- 
tiques. Eu même temps que Puskaràvati, Mathurâ appartenait à 
la portion indienne de l'empire des Kusanas. Auparavant elle était 
déjà gouvernée, ne l'oublions pas, par des satrapes parthes dépen- 
dant également d'un suzerain du Nord-Ouest ('). Elle a fait partie 
des conquêtes passagères, sinon de Dèmètrios et d'Eukratidès, du 
moins d'Apollodotos et de Ménandre. D'une façon générale on peut 
dire que la capitale des Çùrasênas, placée à la frontière du Madhya- 
dèça, a subi à peu près les mêmes vicissitudes que l'Inde du Nord; 
on ne s'étonnera donc pas que les destinées de son école dart 
soient aussi intimement liées à celles de l'école gandhârienne. 

Si l'on nous demandait de les retracer brièvement et de classer 
chronologiquement les spécimens publiés ici-même, le premier 
point sur lequel nous voudrions insister est l'existence à Mathurâ 
de monuments appartenant à l'ancienne école indienne. Les \aksi- 
nîs des figures li-j-2 et ûyS, surtout si l'on y joint les scènes de 
jA/rt/i-rt sculptées au revers despihers contre lesquels elles s'adossent, 
montrent ce que l'art de Barhut était devenu sur les bords de la 
Yamunâ'^'. Ces spécimens prouvent du même coup qu'en s'y intro- 
duisant, l'influence gréco-bouddhique y a trouvé en pleine activité 
des ateliers indigènes. Aussi distinguerions-nous volontiers deux 
périodes successives dans ses manifestations. La première aurait vu 
naître, d'une part, les œuvres qui, clairement hellénisantes, conti- 
nuent à faire preuve de quelque liberté d'interprétation, telles 
que les groupes bacliiques de Pàncika (fig. ^92) ou l'Héraklès au 

où, faute de fouilles, lecole n'est encore '-' Cf. J. Pli. \oGt,L,A.S.I., Ann. Rep. 

représentée que par une unique statue igo6-j, pi. LI, et tgog-io, pi. XXVI. 

tardive (fig. 488). — Pour le caractère assez Licencieux de 

''' Cf. le fameux chapiteau aux Lions cet art, "voir les références données ci- 

dc Malliurà. dessus, t. I, p. a48. 



L'INFLUENCE DANS L'INDE. 605 

lion de Némée, qui n'est qu'un travestissement classique de Krisna , 
et, d'autre part, les premiers modèles de ces Buddhas et Bodhi- 
sattvas dont le type témoigne encore d'une certaine initiative locale 




FiG. oa3. — Les quatre grands miracles, en Sérinde (cf. p. 602). 

Peinture des grottes de Qijzyl, près de Koutcha. 

D'après A. Growkdel, Altb. fiulls. Tiirk., lig. 383. 

(fig. kf^-j et 55o). Cette phase tant soit peu originale peut remonter 
jusqu'à la domination parthe et s'est prolongée sous les premiers 
Kusanas, alors que l'école indo-grecque élaborait son répertoire, 
et n'agissait à distance que par voie de suggestion. Quand une 



606 INFLUENCE DE L'ECOLE DU GANDHARA. 

fois le répertoire gréco-boiuldhique a été définitivement fixé et s'est 
propagé vers l'Inde centrale, à partir des règnes de Hiiviska et 
de Vâsudêva, il commande l'imitation, et nous n'avons plus guère 
alîaire qu'à des répliques serviles. Si l'on veut se rendre compte de 
la façon quasi mécanique dont les artistes du cru ont imité les 
motifs gandluîriens, il suffit de se reporter soit aux épisodes de la 
Nativité, delà Tentation, de la Première Prédication, de la Visite 
d'Indra, de la Descente du ciel, etc., qui décorent le pourtour de 
tel petit tambour de sldpa''^'i, copie dégradée de celui de Sikri — 
soit ici même aux scènes de la Première Méditation (fig. ^89) ou 
du Pari-nirvana (fig. 282). A chaque foison reconnaîtra, mais 
traités de façon beaucoup plus sèche et maladroite, l'ensemble 
comme les détails de la composition gréco-bouddhique. Les Buddhas 
eux-mêmes reproduisent à présent le prototype gandhàrien, seule- 
ment plus figé dans sa convention (fig. 55 2-553); et c'est de ce 
modèle que descendent directement ceux qui plus tard honorent 
l'époque des Guptas et dont nul ne songe plus à contester la 
valeur artistique (fig. SS^). Enfin il est assurément curieux de 
devoir noter avec M. J. Ph. Vogel que « l'activité des sculpteurs 
de Mathurâ cesse avec le vi^ siècle n, c'est-à-dire juste au moment 
où l'école du Gandhâra vient d'être détruite. L'état de dévastation 
des monuments déblayés confirme que l'école de Mathurâ a, 
elle aussi, reçu le coup mortel de l'invasion hephthalite. 

Mais ni ce parallélisme, ni ces analogies ne constituent le prin- 
cipal intérêt que ladite école présente pour notre thèse : intérêt à 
nos yeux si considérable que, si elle n'existait pas, il eût fallu l'in- 
venter. Pour faire ressortir le caractère exceptionnel de l'art gan- 
dhàrien, nous aurions dû en efl'et tâcher de reconstituer par la 
pensée comment les choses se seraient passées en un pays foncière- 
ment indien et qui n'aurait subi que de loin l'influence classique. 

''' V. Smith, ,/fl/)i Slùpaaiid ollicr Anti- i. Plj. Vogel, A. S. I., Aiui.Rep. iqu6-j, 
quities oj Mathurâ (Ailahabàd, 1901); p. 101, et B. E. F. E.-O., VIII, 1908, 
J.A., sept.-ocl. 1908, p. SaS, n. 1; p. dga-Soo. 



L'INFLUENCE DANS L'INDE. 607 

A cette construction trop théorique et qui fût forcément restée peu 
convaincante, il est heureusement inutile de nous h'vrer, et infini- 
ment avantageux de substituer un exemple concret. Ce qui serait 
advenu au Gandhàra, n'étaient sa situation sur les confins de l'Inde 
et la longue préparation que lui valut un siècle continu de domi- 
nation grecque, c'est justement ce qui s'est passé à Mathurâ même. 
Chez lui, comme chez elle, dans la couche la plus ancienne des 



V 




FiG. 5ai. — AIasqde grotesque, en Sébinde (cl. p. ly, 053). 

Muséum Jiir Vôlherkunde , Berlin. Hauteur: o m. 23. 

D'après A. Gri'nwedel, IiUhiUchari, pi. XIII, 5. 



ruines bouddhiques, nous aurions exhumé des vestiges importants 
de l'ancienne école indienne; chez lui, comme chez elle, nous 
aurions vu persister, à travers la période gréco-bouddhique, 
parmi d'évidentes et classiques nouveautés, des traditions et des 
procédés hérités du vieux style indigène; chez lui, comme chez 
elle, nous aurions déjà trouvé, à côté des fondations bouddhiques, 
des sanctuaires brahmaniques et jainas. C'est justement l'absence 
de ces trois choses qui caractérise le cas exceptionnel de l'école du 



608 INFLUENCE DE L'ÉCOLE DU VNDHÀRA. 

Gandlicira, et nous a permis de professer au sujet de ses origiuts 
(les opinions si catégoriques. Dans l'hypothèse où nous ne connaî- 
trions l'influence classique dans l'Inde qu'à travers Mafhurâ, nous 
en serions encore à hésiter sur son compte. La question continue- 
rait à se poser avec vraisemblance de savoir si elle ne s'est pas 
plutôt exercée à travers des modèles que par l'intermédiaire 
d'artistes, ou encore si le développement de l'école, bien ([ue 
brusquement enrichi à un moment donné par cet apport étranger, 
ne s'est pas accompli selon des lois normales'''. En d'autres termes, 
toutes les théories que nous avons écartées à propos de l'école du 
Gandhàra peuvent légitimement se soutenir à propos de celle de 
Matliurà. Mais pour quiconque a devant les yeux le contraste (jue 
présentent leurs œuvres respectives, il n'y a pas de meilleure 
preuve que ce qui est vrai ici ne peut être que faux là-bas. Ainsi 
la sculpture du Doab gangétique, justement par le fait qu'elle nous 
présente une image déformée de celle des bords de l'Indus, nous aide 
indirectement à en concevoir plus correctement l'idée, et nous rend 
le signalé service de vérifier après coup nos conclusions à son sujet. 

Le bassin oniEiNTAL DU Gange. — Là n'est pas sa seule utilité. 
Le fait que ses productions se reconnaissent à première vue grince 
à la couleur rouge, tachetée de jaune, du grès des carrières de 
Fatehpour-Sikri, nous est encore un appoint précieux pour suivre 
la diffusion de l'influence gréco-bouddhique dans le reste de l'Inde. 
La belle Hàritî en schiste bleu de la figure SyS, qui a été trouvée 
à Mathurâ, est visiblement gandhàrienne par le style comme par la 
matière. A présent c'est le style et la matière de Mathurâ que nous 
allons voir se propager au fil du Gange et de ses affluents. Gun- 
ningham pensait déjà que cette ville ff avait été la grande manu- 
facture pour la fourniture des sculptures bouddhiques dans le 
Nord de l'Inde '^'n : les découvertes épigraphiques nous ont apporté 

'') Cf. 1. 1, p. 6i2 etsuiv. —(=1 A.S.I.,Xl, p. 76. 



L'INFLUENCE DANS L'INDE. 009 

depuis des dates et des noms. Les deux grands Bodhisattvas décou- 
verts à Çrâvastî et à Bénarès sont des produits évidents des ateliers 
mathuriens, exécutés et exportés sur l'initiative d'un même moine 
Bala : or, de ces deux statues, la première date du règne de Kaniska, 
la deuxième de celui de Huviska ". Quatre siècles plus tard, une 




FiG. âaS. - Tète dk Garuda, en SÉBiNot (cf. \>. ào, ().")3). 

Peinture des grottes de Qyzyl , près de Koutcha. 

D'après A. Onf-swEDEL, .4/(6. Kults. Turk., fi|;. iia. 

autre statuette, toujours de la même pierre, nous fournit encore à 
Kasia le nom du sculpteur Diuna de Mathurâ, l'auteur présumé de 
la grande statue locale du Pari- nirvana^-). Enfin on a ramassé uu 
piédestal de la même provenance jusque dans les ruines de Râjgir, 
en plein Magadha '^'. (Iràce à toutes ces précisions, dues aux récentes 
recherches de l'Archseological Survey réorganisé, le rôle considé- 



C' Cf. J. Ph. VOGEL et Th Blocii. 
Epigr. huL, \'III, p. 166 et 179; J. Pli. 
VoGEi, , A.S.I., Ann. Hep. i()o6-j, p. l 'i-î. 
I« nom de Bala se retrouve sur la Ijase 
'l'un Buddha assis découvert à Bénarès. 



'"' J. Pli. Vor.EL, ihid., p. /i(): c\. 
ihiil., I i)oH-() , p. i38. 

''' A.S.I. , Anii.Rrp. Kjoô-S ,\t. io5-(). 
— Voir éguloment (lig. 556) le Bii(lilli:i 
de style Kouslian rclroiivé à Bodli-Ciavà. 

39 



fHltllIIIC NATir 



610 INFLUENCE DE L'ÉCOLE DU GANDHARA. 

rable joué pur Mathurâ dans l'adoption et la diffusion de l'art 
gréco-bouddliique est définitivement établi. 

Si maintenant l'on veut juger sur pièces du degré de fidélité 
avec lequel la routine de l'art bouddbique peut répéter indéfini- 
ment un modèle donné, il sullit de se reporter à nos figures 607 
ou 209 et d'en rapprocher les quatre scènes également figurées 
sur la figure 208 : dans toutes on retrouvera aussitôt, à quelques 
différences près*'', les lignes générales et des détails significatifs 
des compositions gandbâriennes. Aussi estimons-nous inutile de 
délayer ici en autant de pages qu'il y a d'épisodes ce qu'un simple 
coup d'œil nous apprend. Cette comparaison pourrait d'ailleurs se 
continuer, après les quatre grands miracles, sur les quatre miracles 
secondaires : Prodige de (Iràvasti, Descente du ciel à Sànkâçya, 
Offrande du singe à Vaicàlî, Subjugation de l'éléphant furieux à 
Ràjagriha. Bornons-nous à reproduire pour la commodité du lec- 
teur une stèle de Bénarès'^' qui contient les huit scènes à la fois, 
savamment réparties selon l'alternance des poses, les quatre 
grandes aux quatre coins, les quatre autres dans les comparti- 
ments du milieu (fig. Û98). A la vérité il semble que de tout le 
riche répertoii'e du Nord-Ouest, où il n'est guère d'incident de 
la vie du Bouddha qui n'ait été représenté, les écoles postérieures 
du bassin du Gange n'aient retenu que ces huit miracles : du 
moins les ont-elles répétés à foison. On les reconnaît encore soil 
sur les sculptures magadhiennes (fig. 5 00) de l'époque des Pâlas 
(vui^-ix" siècle), soil sur les miniatures bengalies ou népalaises du 
\f siècle de notre ère. Sans doute l'exécution est devenue fort 
médiocre et il s'y glisse parfois d'étranges nouveautés'^); mais tou- 
jours subsiste l'allure générale de la composition, telle qu'elle avait 



''' Suiiadilléience principale, laquelle '"' CI'../, .t., jaiiv.-lév. igoy, p.4û-/i4. 

coQSiste dans l'iraportaïu-e prépoiidéranle ''' Icoiioijrajihic buuililliù/ue, I, lig. 28 

prise à l'iiilérieui-de clKupie panneau [)ar (cf. fig. 29 et 3o) et pl. X. — Pour un 

riniagc du Cuddlia, cl. ci-dessus, I. 11, exemple de nouveautés, cl', l. 1, au haut 

\^.U^o\h:^?K delap. 5i/i. 



L'INFLUENCE DANS L'INDE. 611 

été une fois pour toutes fixée par les artistes imlo-grecs. Et ce qui 
est vrai des scènes légendaires ne l'est pas moins des images : ce 
sont toujours les mêmes types que s'eilorcent de rendre les repré- 
sentations du génie des richesses (fig. /igg et 5o2) ou du couple 
tutélaire (fig. 5oi), par exemple, sans parler des idoles du 
Buddha (fig. 55/i-F)o5, 557-5,^8, etc.). 

Ainsi donc le fait matériel de l'imitalioii , patent dans l'en- 
semble, souligné par le détail, peut être considéré comme avéré. 
Est-ce à dire à présent que, dans les répliques indiennes des motifs 
gandhàriens, la technique hellénisante ait survécu à tant de siècles? 
Il est non moins visible qu'il n'en est rien, et que, si nous ne 
possédions pas dans l'école gréco-bouddhique un intermédiaire 
certain entre l'art de notre antiquité classique et celui de l'Inde 
médiévale, jamais nous n'aurions sérieusement songé à évoquer 
celui-là à propos de celui-ci. Assurément l'inlluence reste indé- 
niable : mais par combien d'intermédiaires elle a passé ! Ce que 
les artistes du centre de la péninsule ont imité, ce ne sont pas 
à proprement parler les prototypes indo-grecs, mais l'interpréta- 
tion que leurs plus proches voisins en avaient déjà donnée. Selon 
toute vraisemblance, ce sont les répliques de Maihurà qui ont 
servi de modèle à Bénarès, et ce sont les copies de Bénarès que 
le Magadha a copiées à son tour. Aussi, à mesure que le répertoire 
gréco-bouddhique s'enfonce dans l'intérieur du pays, devient-il 
à chaque pas, comme on pouvait s'y attendre, de moins en moins 
hellénisant et de ])lus en plus indien. Son évolution — pareille à 
celle qu'il a subie au Gandhâra, mais ici infiniment plus rapide — 
se traduit encore et toujours par l'élimination progressive de l'élé- 
ment étranger sous la pression du goût indigène. Entendons-nous 
soutenir par là qu'elle consiste en une décadence continue et sans 
retour? Tel n'est nullement notre dessein. Nous n'avons pu dissi- 
muler la médiocre valeur artistique des premiers essais de Mathurà 
dans le genre gandhàrien. Mais très supérieur et singulièrement 

savoureux pour l'orientaliste est ce style Gupta ([ui a fleuri parti- 

39. 



61-2 INFLUENCE DE LECOLE DL GANDHARA. 

ciilièremenl à Bénarès et (|iii iiiai'qiie 1 iiislant on le génie indien, 
dégagé juste à point de riniluence occidentale et devenu maître 
de ses motiCs comme de ses moyens, a donné toute sa mesure (". 
Avec le style des Pàlas et les œuvres magadhiennes, il incline déjà 
vers l'exagération des conventions et vers ce maniérisme où il 
choit si volontiers, pour aboutir enfin aux compositions entortil- 
lées et au déhanchement outrancier des personnages, que ne nous 
épargne aucune des dernières miniatures bouddhiques du Bengale. 

Le DÉkHAiv. — Puisque nous venons pour la première lois de 
citer des peintures indiennes, nous ne pouvons suivre dans llnde 
méridionale les traces de l'influence gréco-bouddhique sans men- 
tionner au moins le nom d'Ajantà. Ce qui fait aujourd'hui l'attrac- 
tion de ce petit ravin perdu sur le revers septentrional du plateau 
du Dékhan, c'est la magnifique ornementation peinte ou sculptée 
dont les moines de jadis, si intimement persuadés qu'ils fussent 
de la vanité des apparences, ont néanmoins fait revêtir les parois 
de leurs chapelles et de leurs couvents souterrains. Une trentaine 
d'hypogées, creusés successivement sur la rive gauche d'un tor- 
rent, dans une haute falaise rocheuse qui se recourbe en forme de 
fera cheval, abritent encore contre les intempéries, sinon contre 
les chauves-souris et les touristes, des peintures murales a tem- 
pera, derniers vestiges de ce qui fut peut-être le genre favori et le 
plus grand succès artistique de l'Inde. L'exécution et la décoration de 
ces grottes artificielles se distribuent entre les sept premiers siècles 
de notre ère; mais les plus riches datent du vi'' siècle. Nous ren- 
voyons aux planches de Grilfithst-' quiconque voudra retrouver une 
fois de ])lus, sous l'ample développement de ces fresques, les vieux 
modèles gandhàriens du cycle de la jeunesse ou de la carrière du 
Buddha. Certaines scènes, comme celle de la Tentation, reviennent 
à la fois en peinture et en sculpture : et la composition sculptée 

''' Cf. ci-dossous, p. 710 elsiiiv. — '^' \'nir J. (Îriifiths, TIic Pmnthigs in llie Bud- 
dhist Cave-temples of Ajanin. 



L'INFLUENCE DANS L'INDK. (il.", 

(fig. ao3) est aussi lourde et massive que l'autre est élégante et 
parfois même un peu mièvre. On noterait à peu près le même 
contraste entre le tableau de la figure 5o/i et les images rupestres 
de la figure 5o5, ou encore entre les Buddlias peints sur les mu- 
railles ou les piliers et ceux qui ont été sculptés sur les façades ou 
dans les sanctuaires intérieurs. Tandis que les premiers ont parfois 












KiG. ûaG. — Coiffure de la Sérinde (cf. p. 128) 

British Muséum. Terre cuite provenant de Yolkan. 

D'aprt's M. A. Stpih, Ancient Kholan, pi. \L\. 



garilé un souvenir très présent de la draperie grecque (cl. fig. 58()), 
les autres se bornent à reproduire, avec moins de grâce, les mo- 
dèles contemporains de la vallée du Gange. 

Mais, de tous les sites bouddlii({ues de l'Inde, c'eût été à Amarà- 
vatî, si le stûpa qu'on a pris l'habitude de désigner sous ce nom 
existait encore, que nous aurions le mieux vu l'école du (landhàra 
s'installer victorieusement à côté de l'ancienne et la sup|)lanter 
pi'til à petit. Ce n'est pas ici le lieu de réciter la (b'plorabli' odvs- 



Ol'i INFM'ENf.E DE f/ÉCOLE DU T.WDIIUM. 

sée des débris de ce merveilleux édifice, lune des ])liis notables 
victimes du vandalisme populaire et de l'incurie administrative, 
el dont la ruine définitive ne s'est consommée (ju'entre i ycjG et 
1880. Les quelques fragments conservés à Madras, à Calcutta 
et à Londres, resteront l'un des plus précieux trésors de l'Inde et 
sauveront de l'oubli le nom de la dynastie des Andliras, le jour 
oij l'humanité se décidera enfin à faii-e convenablement l'inventaire 
et l'estimation de son héritage artistique. Tant bien que mal ils 
nous permettent de reconstituer l'histoire du monument, et aucune 
n'est plus intéressante à notre point de vue. Sa décoration a com- 
mencé ])ar être conçue et exécutée tout à fait à la mode de la 
vieille école indigène, seulement avec plus d'adresse qu'à Barhut 
ou à Sânchi et avec une élégance qui confine parfois à la morbi- 
desse. Mais dès le \f siècle de notre ère, sans doute à raison de 
l'agrandissement dont il fut alors l'objetf^', son ornementation dut 
être reprise sur nouveaux frais et fut traitée avec un luxe dont la 
figure 68 peut donner une idée. C'est à la faveur de cette réfection 
que les motifs indo-grecs envahirent peu à peu les bas-reliefs de 
marbre dont le soubassement et une part de la coupole étaient 
revêtus, et firent reculer à chaque pas devant eux les vieux thèmes 
indigènes. Les figures ^75^ et 5o6 montrent, la première le point 
de départ, la seconde le point d'arrivée. Mais en outre il faut voir 
en feuilletant les planches de Fergusson ou de Burgess'^', soit sur 
les deux faces de la même dalle, soit côte à côte sur la même 
stèle, voisiner les deux formules opposées : tantôt la A'ieille repré- 
sentation schématique et aniconique des grands miracles symbo- 
lisés par l'arbre, la roue ou le sliipu, et tantôt l'intronisation, sur 

'"' Sur le procédé de ces ajji'andisse- Inns que li' rapport étroit claliti si tong- 

menls par fcpiiijjnilemeiit" , rpii entrai- lemps entre Aniaràvali el la Bactriane, 

liaient ta réfeclioii totale de la décoiation, sur la foi de la traduction par Stanislas 

cf. ci-dessus t. I, p. 9a et suiv. Ji lien et S. Ikir. d'un passage de Huian- 

'^' Voir J. Febgusson, Tj-ee niid Serae/i( tsang, ne reposait que sur un contre- 

Worship, et i.BvRGESs, The Buddhist slii- sens, corrigé depuis par UAixiins. 11, 

jHis oJAmarùmÛ and Jnffgayapeta. — No- p. a 1 8. 



LIN'FMJENCE D \NS f;iNF)E. fi] 5 

le siège jusqu'alors resté vide, du Buddha gandliàrien ; car celui-ci 
est aisément reconnaissable à sa draperie, tandis que le geste 
unique et vaguement bénisseur de sa main droite, encore igno- 
rante des mudrd de l'enseignement et ttdu toucher de la terres, 
proiive sa relative antiquité''). Noterons-nous que les sculjileurs 
d'Amarâvalî préfèrent figurer le premier mii-acle par le départ de 




FiG. 537. CoSTDME DE LA SÉBINDE (cf. p. 9A , 1 18). 

Biilish Muséum. Terre cuite provenant de Yotkan. 
D'après M. A, Stbin , Anctent Khotan^ pi. XLV. 

la maison, cette sorte de renaissance spirituelle, plutôt que par 
l'enfantement, tandis que les stèles postérieures de Bénarès en- 
tassent dans le compartiment corresj)ondant les épisodes de la 
Nativité et de la sortie du monde (cf. fig. 5o6 et 607 a)? Plus 
curieux encore est le fait qu'au haut des stèles dékhanaises le slûpa, 
ce vieux symbole funéraire du Puri-nirvâna, se refuse obstinément 
à se laisser déloger, comme il est advenu dans le bassin du Gange, 
par la conception gréco-bouddhique du trépas du Bienheureux. 



''' Sur ce pnini , cf. ci-dessus, t. 11, p. 3aG cl 5.5o. 



616 Ii\FF,IIENCE DR LliCOLE DU P, \NUH\RA. 

A cette exception près, la comparaison des stèles prouve de façon 
péremptoire la substitution du répertoire du Nord-Ouest à celui 
de l'Inde centrale : mais ])cut-ètre vaut-il la peine d'insister sur le 
singulier bonheur avec lequel l'école d'Amaràvatî a plus d'une fois 
traité à sa mode les sujets gréco-bouddhiques. Déjà nous avions 
remarqué, à propos de la figure 298. l'habileté qu'elle avait su 
mettre dans la représentation détaillée des miracles du Buddha sans 
figurer celui-ci autrement que par des symboles'''. Quand cette res- 
triction traditionnelle est enfin périmée, sa virtuosité ne se donne 
([ue plus librement carrière, et n'accepte les modèles gandliâriens 
eux-mêmes qu'à condition de les modifier à son gré. C'est ainsi par 
exemple que, dans la scène de l'Illumination, nous constatons chez 
elle une tendance, jusqu'alors inédite, à restreindre le rôle de 
l'armée de Mâra au profit de ses filles : la tr tentation 11 qui réside 
dans les voluptueuses altitudes de ces déesses prend décidément 
le pas dans ses compositions sur l' te assauts des peu eftVayants 
démons, réduits à la taille de nains (fig. 5o6 b et 5o8). Ou bien 
nous voyons qu'elle insiste sur tel incident du retour du Buddiia à 
Kapilavastu qui, en le mettant en présence de son ancienne épouse 
et du fils qu'elle lui avait donné, pose de la façon la plus drama- 
tique le problème moral du monachisme. Nous ne connaissons rien 
au Gandhâra (cf. fig. 281 c et f/) qui surpasse en patliétiqne les 
deux versions qu'Amarâvatî nous a laissées de cette scène (fig. 509 
et Fergusson, pi. 60, 2). Nous ne ferons pas davantage difficulté 
pour convenir qu'en face des médiocres représentations gandhâ- 
riennes de la soumission de l'éléphant furieux (fig. 267-969), tel 
médaillon dékhanais (fig. 5 10) témoigne de beaucoup plus de 
talent, tant dans le rendu de l'agile lourdeur de l'animal que dans 
les détails pittoresques de la mise en scène. On n'en saurait douter, 
et l'on ne peut que s'en réjouir : conscients et soucieux de leur 
originalité, les ateliers des Andhras ont su garder en face des mo- 

<'> Cf. t. I. p. /i.^5-'..S0('l [f. \). 3i8. 



LA VOIE T)E MER. r.l7 

dèles indo-grecs, que sans doute ils ne connaissaient guère que 
par le dessin, leur liberté d'allures et la saveur spéciale de leur style. 
Mais si, à l'occasion, l'école du Gandhâra peut se trouver en état 
d'infériorité passagère, elle n'en gardait pas moins dans l'ensemble, 
grâce à sa création du type du Buddba et à sa manière directe 
d'aborder la représentation des scènes légendaires, une supério- 
rité attestée par l'imitation même dont nous voyons qu'elle iïit 
partout l'objet. 

§ II. La voie de mer. 

De même que Matluirâ a été le grand marché d'art entre le 
Gandhâra et leMadhyadèça, Amarâvatî, située non loin de l'embou- 
chure de la Krishna, semble avoir été l'un des grands ports d'em- 
barquement de l'influence gréco-bouddhique pour son exportation 
en Indochine et dans l'insulinde''). Cette exportation, à son tour, 
n'est qu'un des aspects de l'influence civilisatrice (pie l'Inde a 
exercée, à partir de notre ère, sur tous les pays transgangétiques. 
Cette indianisation de la Basse-Asie, ordinairement ignorée eu 
Europe, n'en est pas moins, dans l'histoire générale du vieux 
monde, un fait presque aussi important que l'iiellénisation tant 
célébrée de l'Asie antérieure. En un sens, elle n'en est que le pro- 
longement. Elle emprunte les mêmes routes et s'exerce, au moins 
en partie, par les mêmes agents. Enfin elle nous est connue par 
les mêmes sources; et qui voudrait l'étudier aurait aussi à contrôler 
les traditions locales par le téinoignage des navigateurs grecs ou 
des pèlerins chinois et à préciser les données des monuments à 
l'aide des textes indiens, sans parler des inscriptions sanskrites 
retrouvées sur les édifices. Tant d'analogies ris(pieraient de nous 
égarer si nous ne gardions présente à l'esprit la ditîérence essen- 
tielle dont elles s'accompagnent. Dans l'Inde, l'hellénisme s'est 
trouvé confronté avec une civilisation déjà ancienne, pleinement 

'' Voir encore ci-(ies8ous, p. 682 et 689. 



618 INFLUENCE DE L'ÉCOLE DU GANDHÀRA. 

consciente d'elle-même, et au milieu de laquelle il n'a jamais 
coniph' qu'un nombre ti'ès restreint de représentants : aussi son 
iniluence, en somme superficielle, se borne-t-elle après tout à 
l'introduction de notions scientifiques et de procédés artistiques. 
Autrement profonde a été l'action indienne dans le Sud-Est de 
l'Asie. L;\ il semble bien que de nombreux émigraiils — pareils 
à ceux qui envahissent encore actuellement l'Afrique orientale 
— n'aient rencontré devant eux que des populations sauvages 
d'cr hommes nusT>. Ce qu'ils ont implanté dans ces riches deltas 
ou ces îles fortunées, ce n'est rien moins que leur civilisation, 
ou du moins sa copie; ce sont leurs mœurs et leurs lois, leur 
alphabet et leur langue savante, c'est tout leur état social et 
religieux avec une image aussi approchée que possible de leurs 
castes et de leurs cultes. En résumé il ne s'agit pas ici d'une 
simple influence, mais, dans toute la force du terme, d'une véri- 
table colonisation. 

En ce qui concerne plus particulièrement la propagande reli- 
gieuse, on se serait attendu, si les hommes ne passaient leur temps 
à démentir leurs théories par leurs actes, à ce que seules des reli- 
gions à missionnaires, comme le Bouddhisme, en eussent profité. 
Quand on songe à la menace d'excommunication qui pèse sur tout 
brahmane qui quitte flnde, surtout par mer, il semble impossible 
que l'hindouisme ait pu avoir sa part dans ces conquêtes morales. 
Pourtant — sauf à Ceylan, dont la conversion au Bouddhisme 
remonte plus haut dans le passé — ce sont les religions sectaires 
que nous trouvons d'abord et surtout en vogue dans les contrées 
au delà du Gange. Et nous n'avons pas à chercher bien loin qui 
lurent leurs guru ou précepteurs spirituels : ce sont ces paiHJtta et 
ces pdçupata, ces lettrés et ces ascètes, brahmanes plus ou moins 
authentiques, religieux plus ou moins fidèles à leurs vœux, dont 
nous parlent les textes et les inscriptions, et dont nous trouvons 
partout l'image sur les monuments du Cambodge et de Java (cf 
fig. 5iG, 5i8-52o). Dès lors le champ de notre étude se trouve 



LA VOIE DE MER. 610 

singulièietnenl rétréci : car, non contente d'écarter l'art bralima- 
ni(|ue, elle ne vise même pas dans son ensemble l'art bouddhique 
de ces lointaines régions. Tout ce qui nous intéresse ici, ce sont les 




FiG. 5a8. — PàScika ou Vaiçbatana, en Sébinde (of. p. 1^3, 18."), GS."!, 700). 
Personnage d'angle dans une cella de Danddn-Uiliq. HniUeur des pieds à l'aisselle: o m. (js. 
D'après une [ilioldgr. communiquée par Sir Aurel Steiw (cf. Ancknl Kholan^ I, fig. 3o el 3i, et II, pï. II). 

vestiges que ce dernier a pu conserver de l'influence hellénistique, 
et ce sera merveille s'il en subsiste encore. Aussi quelques pages 
rapides sufliront-elles à donner un premier aperçu de notre sujet 
et à tracer un cadre que les recherches archéologiques ont à peine 
commencé à remplir. 



G20 INFLUENCE DE L'ECOLE DU GANDini'. \. 

Ceylan. — Les iradilioiis locales placent la colonisation indienne 
de Cevlan an milieu du vi'' siècle avant Jésus-Christ; et cette 
date n'aurait rien que de vraisemblable, si elle n'avait pour but 
de faire intervenir la personne du Buddlia. La conversion de l'île 
au Bouddhisme serait d'ailleurs postérieure de trois cents ans et 
l'œuvre d'un propre fils d'Açoka : retenons qu'elle dut commencer, 
comme celle du Gandhâra , vers le milieu du m" siècle avant notre 
ère'''. On sait que Ceylan est resté jusqu'aujourd'hui l'un des 
loyers les plus actifs de la Bonne Loi. Ce qui nous importe sur- 
tout, c'est que statues et peintures continuent à orner les autels et 
à décorer les parois de ses sanctuaires. De cette prospérité artis- 
tique nous avons de sûrs témoins , au v"= et au mu" siècle de notre 
ère, dans les pèlerins Fa-hien et Hiuan-tsang, celui-ci par oui-dire 
et celui-là de visu. Enfin les précieuses chroniques singhalaises 
contiennent d'abondants renseignements sur le nombre et la riche 
décoration des fondations religieuses. Certes nous ne suivrons pas 
jusqu'au bout l'auteur du Mahâranisa quand il nous énumère, à 
propos de l'érection du Mahâ-thûpa par le roi Dutthagâmani au 
i" siècle avant notre ère, toutes les images et les scènes dont on 
aurait à cette occasion décoré le tabernacle intérieur''^'. Les infor- 
mations qu'il nous donne se trompent visiblement d'époque et ne 
valent que pour des temps beaucoup plus rapprochés de celui où 
il écrivait (v^ siècle). Il n'en est pas moins vrai qu'il nous énumère 
d'une haleine, sous quarante rubriques, toutes les scènes de la 
carrière du Maître qui figurent au répertoire gandhârien. Il ne 
connaît pas moins bien les scènes d'enfance et de jeunesse, sans 
parler des vies antérieures; et d'autre part Fa-hien nous apprend 

''' Cf. ci-dessus, t. II, p. ûio. citation du Muhdvama (cli. xsx)^, \oir 

''' Le Mahâ-lhùpa est aujourd'hui le yAimualre de PEcole des Hautes Etudes, 

Ruwanveli Dagoba , près de la vieille ca- Section des Sciences Religieuses, pour 

pitaled'Anurâdha-puraou°gràma, l'Anu- l'année 1908-1909, où le passage a ëté 

rogrammum de Ptoléinée; cf. J. Ssuther, (Hudié en détail; et sur la date de Dut- 

Architectural Remaiiis, Anurddimpuia , ihagàmaiii, cf. W. Geiger, Miilulriimsn. 

Ceyloii, p. a.3 et ])1. XX1I-\X\V. Sur la p. \xxvii. 



LA VOIE DE MER. 621 

qu'on leiidait le cheinin des processions avec les représentations 
des cinq cents jdtaka, repeints de façon tout à fait vivante n. Hélas, 
toute cette peinture, autant en aura emporté le vent et détruit la 




Kio. 539. — HÎBiîi, EN Sérisde (cf. p. 107, i38, 65.3). 
lirilish Muséum. Peinture murale provenant de Domoko. Hauteur: o nt. Co. 
D'après une pholoijr, comtiiunifjuéi^ par Sir Aurel Stein. Cf. Désert Cathaij, Il , pi. \I h. 

pluie de la mousson, sauf quelques figures par hasard conservées 
aux creux du gigantesque rocher de Sigiri. Et d'autre ])art, c'est 
en vain que dans les ruines des anciennes capitales on a cherché 
jusqu'ici les bas-reliefs de pierre, seules œuvres qui auraient pu 







622 INFLUENCE DE L'ÉCOLE DU GANDHÂRA. 

subsister jusqu'à nos jours. Nous sommes donc réduits présente- 
ment aux statues du Maître, dont nous réservons l'étude pour le 
chapitre prochain. 

Java. — L'archéologue est singulièrement plus favorisé quand 
il aborde l'autre paradis terrestre, celui de l'hémisphère austral. 
Dans l'île plus luxuriante encore de Java, il a mieux à faire qu'à 
énumérer des œuvres perdues. Les monuments parlent pour eux- 
mêmes, à commencer par celui de Boro-Boudour, perle de l'Insui- 
inde , et l'une des merveilles artistiques du monde , ainsi que celui-ci 
linira bien par s'en apeixevoir unjour. Sur l'énorme sttipa, prétexte 
l'une somptuosité décorative ailleurs sans exemple, nous ne re- 
viendrons que pour corriger l'impression fausse que nous en avons 
donnée avant de l'avoir vu (t. I, p. 80). Nous y cherchions un 
dôme juché sur une superposition de terrasses, à la façon de l'Inde 
du Nord-Ouest. Il nous est clairement apparu depuis qu'en dépit 
des murs verticaux et coupés à angles droits de ses galeries infé- 
rieures, toutes les lignes maîtresses de l'édifice sont des courbes. 
Lui-même n'est, en tout et pour tout, qu'un dôme à la vieille mode 
indienne, seulement beaucoup plus fouillé, sillonné verticalement 
d'escaliers et horizontalement de promenoirs, enfin coifl'é lui-même 
de coupoles secondaires!". L'inlluence qu'il a subie, aussi bien dans 
sa conception générale que dans la distribution de sa décoration, 
ne lui vient pas directement du Gandhàra, mais, comme il était 
naturel, de l'Inde méridionale où son ancêtre s'appelle Amaràvati : 
car là aussi le dôme comiuence déjà à se rehausser de frises super- 
posées de bas-reliefs auxquels les fidèles devaient nécessairement 
avoir accès (cf. fig. 68). Entre les quelque deux mille panneaux 
sculptés qui ornaient jadis les murailles de Boro-Boudour et dont 
environ seize cents sont conservés, nous irons droit à ceux qui, 
dès la première galerie, racontent la vie de Çâkya-muni depuis 

(ii. B. E. F. t. -0., IX, 1909, p. 1, ou Beginnings oj Biiddlusi Aii , p. -joô. 



LA VOIE DE MER. 



623 



sa nativité jusqu'au début de sa prédication. S'il subsiste quelque 
trace de l'influence gréco-bouddbique, c'est dans ces scènes que 
nous aurons le plus de chances d'en découvrir. 




FiG. âiio. — HÎRiii, EN Séiunde (cf. \). i.i8, i'i2, '172, 653, 787). 

Muséum fur \olherhunile , Bn-lin. Peinture sur Iode provenuiil de Tour/un. Hauteur: m. ou. 

lleproduite en coulotirs dnus Moiiiititmil!^ et Slvttioircs ^ l. XV!I (itiog), pi. WIII 

H A. v<j\ Lk C»iq , Cfintsrlio (1913), pi. !ni. 



L'entreprise paraît d'avance désespérée. Sans doute Java est, 
comme Ceylan, une colonie indienne, mais elle l'est devenue plus 
tardivemenl. Aurait-elle récusa civilisation dès le T' siècle de notre 
ère, elle n'a connu le Bouddhisme que bien après. Au commence- 
lueiil du \'' siècle Ka-liieii atteste qu'r^on y avait à peine idée de la 



624 INFLUENCE DE L'ÉCOLE DU GANDHARA. 

loi (lu BudflliaT), tandis que les rr brahmanes y fleurissent w; et il 
est peu probable que le prince héritier de Kaçmîr qui s'inslitua son 
missionnaire trait converti toute lapopulatioii^n. Il l'aut également 
compter tant avec la date du Boro-Boudour, (jiie les savants hol- 
landais rapportent au ix*^ siècle de notre ère, qu'avec les conditions 
matérielles de sa décoration. Les scènes y forment bien — et ceci 
est un premier héritage du passé bouddhique — autant de tableaux 
séparés; mais ces panneaux, trois fois pluslarges quehauts (ils mesu- 
rent environ 9'"/io Xo'"8o), forcent les sculpteurs à submerger le 
sujet principal sous une débauche de figurants et d'accessoires : dé- 
faut d'autant plus sensible que, pour la plupart, ils se font un point 
d'honneur de ne laisser vide aucun coin de la surface disponible. 
Enfin il leur a été donné à tâche de délayer l'enfance et la jeunesse 
du Maître en non moins de 120 tableaux. C'était les condamner 
à recourir à des épisodes de pur remplissage, ce qui ne les empêche 
pas parfois d'empiler dans le même cadre plusieurs incidents sen- 
sationnels f^). Ajoutez que quelques scènes, telles que les quatre 
sorties, la coupe des cheveux et le passage du Gange''), n'ont pas 
d'antécédents connus au Gandhâra. Et cependant, malgré toutes 
ces circonstances défavorables, nous n'avons pu passer en revue 
le cycle de la Nativité, de la jeunesse et de la Bodhi, sans noter 
presque à chaque scène une ressemblance indéniable et portant à 
tout le moins sur la portion centrale du tableau. L'expérience est 
facile à reprendre, même en ne se servant que des médiocres des- 
sins publiés jusqu'ici''^'. Et qu'on ne vienne pas dire que ces ana- 
logies proviennent du fait que les ce îles des Mers du Sudn appar- 
tenaient, comme le (iandhâra, à la secte des Mûla-Sarvâstivâdins 

C P. Pelliot, Bulletin de l'École *'' Cf. t. I, j). 348, 3G5, /ii5. 

française d'Extrême-Orient, IV, 1904, '•'" Voir les planches de i'alhum de 

p. 274. Leemans, reproduites par M. Pleyte, 

''' Sur ces diverses tendances, et aussi Die r>ii<lillia-Lcfrende in den SLulptiiren 

sur le caractiTe livresque de leur œuvre, des Tempels von Horo-Biidur. Amsterdam, 

voir ci-dessus, t. I, p. 3o5-3o6,3io, 1901-1902, notamment fig. i3, 28, 

etc., et 617. 3o, 4o, etc. 



LA VOIE DE MER. 625 

et lisaient les mêmes biojTrapliies du Biuldlja. Qui oserait sérieuse- 
ment soutenir qu'il a suffi à des artistes aussi éloignés dans le 
temps et l'espace de consulter le même programme pour acroucher 
justement des mêmes compositions? 

Hâtons-nous de l'avouer, on serait tout aussi mal venu à prétendre 
qu'après tant de voyages et de siècles écoulés, ces ressemblances 
soient tout à fait pi-ochaines. Si les motifs de Boro-Boudour remon- 
tent à ceux du Gandhâi-a, c'est bien entendu par l'intermédiaire 
de ceux de l'Inde. Prenez la représentation du Grand miracle de 
Çrâvastf (jui décore la plus baute des galeries sculptées (fig. 5 i 9) : 
elle est avant tout la transposition dans le sens de la largeur, au 
gré des convenances locales, de telle stèle en bauteur de Bénarès 
(fig. 5 1 1 ) , lointain succédané des compositions gréco-bouddbiques 
(fig. 79 et ^69). Un aulre élément appréciable de ditTérenciation 
consiste dans les modes malaises dont nous voyons par exemple 
attifées les images jumelles de Pàncika et de Hârili (fig. 5 1 /i-5 1 5). 
Enfin, si les types du religieux brabmanique et du moine boud- 
dhique (fig. 5 16-517) l'entrent dans la formule habituelle, on ne 
saurait refuser à celui du Yaksa une pointe d'originalité (fig. 5i3). 
Mais à travers toutes ces différences de conception ou d'exécution, 
il nen persiste pas moins dans les scènes quelque chose de l'ordon- 
nance générale, dans les personnages quelque chose du sentiment 
des prototypes gréco-bouddbiques : or, ce sont là des traits qui 
ne s'inventent pas deux fois. Nous ne tarderons même pas, quand 
nous en viendrons à nos conclusions, à démêler l'influence clas- 
sique jusque dans le faire si spécial de l'école de Java. Ses qualités 
les plus évidentes sont la justesse des proportions, le naturel des 
gestes, la variété des poses, de même que la mollesse de ses lignes 
paraît à l'œil européen son principal défaut. Admettons que ces 
|iarticularités soient chez elle des dons naturels. Déjà plus suspecte 
dempriint à la technique occidentale sera l'élonnante profondeur 
des hauts-reliefs que le ciseau des Javanais a su tirer, sans se laisser 
rebuter par la grossièreté du grain , de la pierre volcanique de leur 



/lO 



iiirtiiMmii: xatiovim 



626 INFLUENCE DE L'ECOLE DU GANDH\li\. 

île. Mais où l'hésitation n'est plus permise , c'est sur la question de 
savoir d'où leur est venue leur science du raccourcie). 

L'Indochine. — La maestria avec laquelle ces artistes exotiques 
emploient des procédés aussi lallinés lait le plus grand honneur 
à leur exceptionnelle habileté de mains: et ce n'est pas un si mince 
éloge pour leurs bas-reliefs que d'être rangés d'emblée parmi les 
chefs-d'œuvre de la sculpture bouddhique, à côté de ceux d'Ama- 
ràvatî ou du Gandhâra. On sent encore mieux l'étendue de leur 
virtuosité quand on passe aux grandes comj)Osilions continues qui 
se développent à perte de vue sur les murailles, contemporaines 
ou postérieures, du Bayon d'Angkor-Thoni ou d'Angkor-Vat. Devant 
ce pêle-mêle de figures aux méplats à peine accusés, plutôt décou- 
pées que modelées, et entassées avec une totale ignorance du rac- 
courci ou de la perspective, les artistes Khmèrs nous apparaissent 
comme décidément inférieurs à leurs confrères de Java; et l'on 
regrette presque que ce ne soient pas ceux-ci qui aient eu à leur 
disposition le magnifique grès du Cambodge , si tendre au sortir de 
la carrière, mais qui durcit rapidement à l'air et est susceptible 
d'un si beau poli. Il ne faudrait pas croire d'ailleurs que les monu- 
ments cambodgiens de la bonne époque (vui'' au xn^ siècle) soient 
uniquement brahmaniques, ni que le système des bas-reliefs 
encadrés y soit complètement inconnu. Le Bouddhisme a pénétré 
d'assez bonne heure dans cette partie de l'Indochine'-). 11 y a 
introduit avec lui son imagerie et celle-ci a apporté avec elle ses 
procédés. Les frontons de Vat-Nokor. près de Kompong-Gham, 

''' Cf. ci-dessous, p. 7G8-770. chine-" aété duiiiié par M. L. t^iNOT dans 

'■' A la suite d'une ambassade chez les le n° d'oct. 1909 de la Buddhist Revieiv, 

-Muiundas? Cf. Sylvain Lévi, Deux peu- p. 28 1 el suiv. En ce qui concerne les 

;(fes- w(ro»«Ms(daasles n-Mélanges de Har- monuments, il suffit de renvoyer le lec- 

lezi, p. 176 et suiv.); Ed. Chavannes, teur au Cambodge de M. Avmonier, et à 

B.E. F. E.-O., III, p. ioo; P. Pelliot, Ï Inventaire descriiitif des Monuments liisto- 

{bid.,Y>. 2i8-3o3. — Le meilleur résumé liques du Cambodge de M. Lunet de La- 

de l'histoire du rr Bouddhisme eu Indo- joNQuiiîRE. 



LA VOIE DE MER. 



627 



sont décorés de scènes de la légende du Buddiia, et il en est de 
même de ceux d'un édifice plus ancien, le temple deBanlâi-(îlimar, 
qui doit remonter au xi" siècle. Nous reproduisons ici, d'aj)rès une 
photographie due au regretté général de Beylié, celui qui repré- 
sente ft la visite d'Asita n : non plus assis à l'européenne , mais accroupi 




FlG. Ô3l. (^HAR DU Soi.lilL, EN SÉRINDE (cf. p. i6'i, 653). 

Peinture Jps grnltes de Qumiura. 
D'après A. GniNWEDEL. Altb. Kulla. Tarie, (îj;. 67. 



à la mode malaise, le vieux lislii n'en continue pas moins à tenir 
dans son giron leiifant prédestiné et à faire le geste traditionnel de 
porter l'une de ses mains à sa tête(fig. 5 i 8; cf. fig. i G i). Nous avons 
déjà eu plus haut l'occasion de montrer deux stèles d'Angkor-Vat, 
figurant l'une la naissance (fig. i53)et l'autre la tentation du Maî- 
tre (fig. 2o5) ; et nous y reconnaissons comme toujours un souvenir 
de la création gandhârienne à travers l'imitation interposée de ses 

lu,. 



628 INFLUENCE DE I/ÉCOLE DU GANDHARA. 

répliques de l'Inde nirridionale. C'est d'Aniarâvatî, par exemple, 
que viennent les quatre dieux Brahmâ de la Nativité ou la fille 
deMéra''): et nous découvrirons bientôt la même provenance aux 
Buddlias assis sur les replis du Nâga (fig. Bsi) comme au beau 
bronze cam de la figure 586. 

L'introduction de la civilisation et des religions indiennes ne nous 
est pas de moins bonne heure attestée dans le Campa que dans ce 
royaume de Fou-nan dont hérita au vi'^ siècle le Cambodge. Est-il 
besoin d'avertir le lecteur que le Campa s'étendait le long de la côte 
orientale de l'Indochine, sur l'étroite bande de territoire resserrée 
entre la montagne el la mer, où, après des siècles de luttes, l'Annam 
a fini par le supplanter? Les guerres contre l'envahisseur descendu 
du Nord et qui apportait avec lui la civilisation chinoise, se compli- 
quaient encore de batailles presque fratricides avec leurs voisins 
et cousins cambodgiens. Aussi n'est-on pas peu surpris que ce cha- 
pelet de vallées exiguës ait pu néanmoins se peupler de temples 
de briques, ornés de sculptures de pierre. Inventaire a été dressé 
de ces œuvres qui réclament au moins une humble place dans 
l'histoire pour le nom de l'art cam '■-K 11 serait cruel de se montrer 
pour lui trop sévère : mais on ne saurait s'en dissimuler l'ordinaire 
médiocrité. Ajoutons que les monuments bouddhiques sont de beau- 
coup les plus rares. Pourtant les fouilles de Dong-Du'o'ng ont per- 
mis de remettre au jour les ruines d'un sanctuaire complet, avec 
son couvent et ses chapelles. Voici par exemple (fig. 622) l'une 
des scènes qui décorent le piédestal de la tour principale'^) : l'extrême 

''' Cf. t. I, p. 3o/i-3o5 et 402. M. G. '"' (les recherches mélhodiques, dont 

GoEDÈs a montré dans le t. Il des Mémoires MM. Fixot et L. dk Lajonqdière ont pris 

concernant l'Asie orientale, que la figure l'initiative, ont été menées à bonne fin 

de femme placée à la gauche du lîuddha par M. H. Parmentier, chef du service 

sur la ligure 2o5 est interprétée au Cam- archéologique de l'Ecole française d'Ex- 

bodge comme représentant la Terre en trême-Orieut, dans son définitif /)(ve«taire 

train de se tor-dre les cheveux. Remar- descriptif des monuments cams de l'Annam. 
qucrons-nous que Mâra a déjii à Ajantà ''' Ibid., p. -'i66-i8i et fig. io/»-i07. 

la même monture et les mêmes bras mul- Sur la fig. 1 1 4 on croit de même recon- 

tiples qu'au Cambodge? naître l'une des quatre grandes sorties. 



LA VOIE DE MER. 



629 





Fig. 53i!. 




Fig. 533. 



FifT. 53i. 



FiG. BSa-SSi. — Types vr. uiiahmane, en Sérim)E i cf. p. sSS-aSt), 6")3, 770). 
Fig. 53a. — Britisli Muséum. Tète de stuc provenant de harasluir. (Coll. .Sri/.v.) 
Fig. 533. — Crnquis de M. Le nom: , d'après A. rox Le Coq, Chotseho, pL 3 g d. 
Fig. 53Ù. — Cro(jxtis du même, d'après A. CmjyiVEDEL , Altb. Kults. Titrlc, fig. 555. 

gaucherie de rexécution n'empêche pas d'y reconnaître le retour 
à la maison du cheval el du fidèle écuyer du Bodhisaltva, et l'on 



630 INFLUENCE DE L'ECOLE DU (;ANDHARA. 

identifierait de même les autres scènes de la jeunesse, depuis la 
nativité jusqu'à la sortie du monde. 

Ce que furent au juste les premières productions de l'art boud- 
dhique au Pégou et en Birmanie, les vastes ruines du vieux Prome 
et celles de Pagan le savent: mais elles le tiennent caché jusqu'ici. 
Le regretté Ed. Huber a signalé qu'cr entre les peintures d'Ajantâ 
et les fresques inédites qui, par exception, décorent l'intérieur de 
quelques sanctuaires en amont de Pagan, il y a un air indubitable 
de parenté''' VI. Quant aux centaines de panneaux de terre cuite 
vernissée qui décorent les soubassements de pagodes, les repré- 
sentations schématiques qu'ils nous donnent des vies antérieures 
ne se déchiffrent qu'à l'aide des inscriptions dont elles sont accom- 
pagnées'-', et les influences s'y laissent d'autant plus malaisément 
démêler que le climat du bassin du Gange semble avoir détruit 
leurs modèles indiens. Il n'y a pas davantage à tirer des scènes 
de jàlaka trouvées dans la vieille capitale siamoise de Sukhodaya 
(Sukhotai)'^'. La récente mission de M. L. de Lajonquière dans 
la Chersonèse d'or, autrement dit la presqu'île de Malacca, n'a pas 
été plus fructueuse'*"). Il faut en prendre notre parti. De l'ancien 
art bouddhique de l'Indochine nous ne savons encore presque rien. 
Quant aux sanctuaires modernes ou modernisés, depuis les grottes 
de Moulmein sur la baie du Bengale jusqu'à celles des Montagnes 
de Marbre sur le golfe du Tonkin, et des pagodes malaises de 
Nakhon Sri Thammarat aux pagodes laotiennes de Vieng-Chan et 
de Luang-Prabang, nous y trouverons bien quantité de Buddhas, 
de toutes matières et de toutes dimensions, depuis les petits ca- 
chets d'argile jusqu'aux colosses de bronze : mais n'y cherchons 
pas d'autre souvenir de l'art gréco-bouddhique ! 



''' B.Ë. F. E.-O. , \l , 1911, p. 1. *■'' Foi'RNEREAD, Siam ancien, t. II. 

'*' Cf. A. Grlnwedel, Buddhistische p. i3 et siiiv. 
Sludien ; Glasuren von Pagan (Maùgala- '*' Bulletin de la Commission archéo- 

celiya); A.S.I., Ann. Bep. igo6-j el logique de l'Indochine, 1910 et 1912, 

igia-iS (Pagodes de Pet-leik, etc.). p. 8i. 



LA VOIR DK MER. (VM 

11 va d'ailleurs sans dire que plus d'un des bateaux qui condui- 
saient de rinde en Indochine et dans les îles de la Sonde, pour- 
suivait sa route jusqu'aux ports de Chine. Nous voyons même par 
les récits que nous fait Yi-tsing des « actes n de soixante pèlerins 
chinois, ses contemporains, que dans la seconde moitié du vu'' siècle 
la route maritime devient la plus fréquentée ''). C'est celle que Yi- 
tsing a suivie, à l'aller comme au retour, et que, trois siècles plus 
tôt, Fa-hien avait déjà prise pour rapporter dans sa patrie ce pré- 
cieux bagage de textes et d'images bouddhiques, qu'il tremblait 
de voir jeter par-dessus bord pendant la tempête -). Par elle était 
sans doute venu vers le même temps ce religieux indien, nommé 
Gunavarman P', qui, en l'an /ia5 de noire èic, peignit dans un 
temple de la ville de Cho-king, aujourd'hui Chao-tcheou, dans le 
kouang-tong, la scène du Dlpankara-jàtaka , justement l'une des 
créations les plus certaines de l'école gandhârienne. Plus tôt encore, 
vers 280, un certain Seng-houei , issu d'une famille sogdienne, 
c'est-à-dire originaire du pays de Samarkand, vient à la cour 
chinoise par le détour du Tonkin, où ses parents s'étaient établis 
pour les besoins de leur commerce ('^^ C'est également l'instant de 
se souvenir de ce marchand du pays de Ta-tsin qui visita le Ton- 
kin (^), etc. Ces quelques exemples suffisent pour nous avertir que 
le même va-et-vient dont nous sommes témoins à la même époque 
en Occident se produisait, grâce au commerce et à la religion, 
jusqu'aux confins de l'Extrême-Orient : et dès lors nous compre- 
nons mieux comment la pénétration artistique a pu de proche 
en proche s'opérer, aussi bien par voie de mer que de terre. 

''' Éd. Ciiava:snes, Rel. Ém., et Voija- '^' T'oiiiig Pao, 190/1, p. lyij-aoo. 

geurs chinois, p. 13 (Guide Madroile de '*' T'oung Pao, mai 1909, p. 199 et 

la Chine du Sud). siiiv. 

"' S. Béai., Rom. icg., p. lxw et cf. '*' Uu\th. CJiinu and tlie Roman Oririil, 

p. Lxxi et Lxxxiii ; cl", ci-dessus, t. H, p. io3. Cf. PniAiLX, India and Rome, 

p. l'xh. p. i3o. 



C.-Jâ IXFI.UKNCK DE i;E(,nLK DU CANDHARA. 

^ \\\. La IIOUTK DE TIÎRRE. 

La route tei'resti'e de l'Exti-ème-Orient était bien connue de 
Ftolémée et nous en avons déjà touché un motC': car toute la 
partie située entre l'Euphrate et la Bactriane coïncidait avec celle 
de rinde. Après un assez long séjour à Bactres, les caravanes s'en- 
gagaient dans la haute vallée de l'Oxus et, par le pays des Kômêdai 
(le Kiu-mi-to de Hiuan-tsang), franchissaient la branche de rimaiis 
qui sépare aujourd'hui le Turkestan russe du Turkestan chinois. 
Au sommet se trouvait le Xî6ivo5 TTvpyos, la rc Tour de pierre -n , peut- 
être à l'origine un simple cairn de cailloux, pareil à ceux qui mar- 
quent le haut des passes de l'Himalaya , et dont l'affluence des cara- 
vanes avait fait une importante station de la route. De là celle-ci 
menait à Kashgar, puis aboutissait par l'Issedon scythique et l'Isse- 
don sérique, au passage que, sur les conseils de son explorateur 
Tchang-k'ien, l'empereur VVou avait ouvert de vive force, de 1 1 5 
à 1 1 1 avant notre ère, entre Si-ngan-fou et Cha-tchéou (aujour- 
d'hui Touen-houang). Pratiqué juste au point de jonction entre la 
race turque au Nord et la race tibétaine au Sud, ce long couloir, 
que les investigations de Sir Aurel Stein nous ont montré protégé 
par un prolongement de la fameuse cr Grande Murailles, a été le 
principal chemin de communication entre la Chine et l'Occident. 
On sait, en elfet, quels formidables obstacles naturels s'opposent 
encore, en dépit des ressources de nos ingénieurs, à l'ouverture 
d'une route à travers le Tibet ou entre le Yunnan et la Birmanie. 
L'importance politique de cette sorte de pont jeté entre les civili- 
sations, ou, si l'on préfère, d'isthme battu à la fois par les sables 
du désert et les incursions de la barbarie, est donc considérable. 
Son importance économique ne l'était pas moins, puisque c'était 
la voie suivie par les soies, pour lesquelles le reste du monde était 

'"' Cf. ci-dessus, t. II, n. Sai-Sa-j. 



LA ROUTE DE TERRE. 633 

alors tributaire de la Chine. Les convoitises qu'excitait cette mar- 
chandise de luxe durent être pour quelque chose dans les campa- 
unes qu'on attribue avec vraisemblance à Kaniska sur le versant 




FiG. r];i5. — Brahmase et hutte iie roseaux, en Sérinde (cf. [). a5(j, 653, 770). 
Croquis de M. Lfiioink. d'après ïon Lk Coq, Chotscho, pi. i*^. 



oriental de Tlmaiis. De leur côté, les marchands de l'Orient romain 
firent tout leur possible pour se débarrasser au moins des intermé- 
diaires. Ptolémée nous raconte, sur l'autorité de Marinus de Tyr, 
(]u un négociant macédonien, du nom de Maès, aurait envoyé ses 
agents jusqu'à la capitale des Sères. Certains historiens ont même 



63/1 INFLUENCE DE L'ÉCOLE DU GANDHÂRA. 

pii prétendre que des considérations du même genre n'étaient pas 
étrangères aux longues luttes entre les Faillies et les Romains. Plus 
tard nous voyons l'Empire byzantin s'entendre avec les Arabes 
contre les Sassanides pour tâclier de leur ravir le r(Me lucratif 
d'honnête courtier entre la Chine et le Levant. En fait le courant 
du trafic n'a dîl se tarir que quand l'industrie de la soie, en dépit des 
précautions des Chinois pour conserver leur monopole, a fini pai" 
s'introduire d'abord à Khotan , puis en Asie Mineure et en Europe '''. 
Cette esquisse de géographie historique met aussitôt en lumière 
trois points particulièrement intéressants pour notre objet. Tout 
d'abord une route si fréquentée et, sauf accident, si sûre, se prê- 
tera non moins aisément aux rapports artistiques et religieux qu'aux 
relations commerciales. Les pèlerins se mêleront aux marchands, 
les textes et les œuvres d'art aux marchandises, et bientôt moines 
et artistes suivront, tant et si bien que nous les rencontrerons à 
toutes les étapes du voyage. En second lieu, tout ce qui aura pé- 
nétré de l'Inde dans la Haute-Asie par la vallée de Kaboul, la 
passe de Bàmiyan et Bactres, comptera à l'actif de l'inlliience 
gandharienne. Tout à l'heure, en Indochine comme en Insnlinde, 
nous avions à débrouiller l'appoint mêlé par la vallée du Cange et 
le Dékhan à l'apport spécial du Nord-Ouest : le fait qu'en Sérinde 
tout ce qui sera indien y parviendra par le canal du Gandhâra et 
n'aura pu manquer d'en prendre la marque au passage, est tout à 
fait bienvenu pour nos recherches. Malheureusement — et ceci est 
notre troisième point — nous devrons payer aussitôt cette simpli- 
fication au prix d'une complication nouvelle. Dans la Basse-Asie, 
l'art bouddhique était sans doute très mâtiné d'influences diverses, 
mais du moins tout ce qu'il contenait de classique était par défini- 
tion originaire du Gandhâra : au contraire, en Bactriane et dans 
le Turkestan chinois, l'influence hellénisante a pu, a même dû 
s'exercer directement. Venue sans rompre charge de Syrie, pour- 

'■' Voir M. A. Stein, Ancienl Khotan, I, p. 229 et Désert Calhaij , II, p. 208 et suiv. 



LA ROUTE DE TERRE. 



635 



quoi se serait-elle astreinte à toujours passer par le' détour de 
l'Inde du Nord? Et qu'on ne croie pas lever la difficulté en posant 
comme règle générale que sera gandhârien et aura reflué du Penjàb 
en Asie centrale tout ce qui sera bouddhique en même temps que 




FiG. 536. — Le BuDDiiA et ses moines, en SiiiiiNDE (cl. p. 276, 3i5, 38g, 6.53, 770). 

Biilish Muséum, l'eiiilure murale provenant de Miran. 

D'apré!. .M. A, Stei> , Dcserl Calhui/, 1,'pl. V. 

grec : car il n'est pas encore prouvé que le Gaadhâra ait été le 
pays natal de l'art gréco-bouddhique. 



La Bactriane. — Nous l'avons déjà dit : la l'éponse définitive 
à cette question dort sous les tumuli dont de rares Européens 
ont constaté l'existence aux environs de Balkh. Jamais nous ne 
l'avons mieux senti qu'en ce moment : l'ignorance où nous sommes 
de l'école baclrienne est, après la disparition de la peinture gan- 
dhàrienne, la plus regretlable lacune que présentent nos docu- 



636 INFLUENCE DE L'ÉCOLE DU GANDHÂRA. 

ineiits. Les récentes explorations en Asie centrale ont renoué les 
maillons épars de la chaîne de transmission depuis Kashgar 
jusqu'au Japon : il n'y a plus que le premier anneau qui manque. 
On ne saurait trop déplorer un contre-temps d'autant plus fàclieux 
que de longtemps l'Afghanistau ne semble pas devoir sortir de sa 
politique de farouche isolement et s'ouvrir aux recherches archéo- 
logiques. Mais le fait que nous manquons actuellement de certi- 
tudes n'est pas une raison suffisante pour rejeter la seule chose qui 
nous reste, à savoir des présomptions. Nous avons déjà dû émettre 
tour à tour, à propos de la Bactriane, deux hypothèses plus faciles 
à concilier qu'on ne croirait au premier abord. D'une part, nous 
avons écarté sommairement les prétentions qu'elle pourrait avoir à 
être le berceau de l'art gréco-bouddhique; de l'autre, nous tenons 
que les monuments qu'y signalent les pèlerins chinois étaient 
de pur style indo-grec (^'. Nous avons eu beau retourner la ques- 
tion sous toutes ses faces, nous ne voyons pas qu'on puisse s'inscrire 
en faux contre l'une ou l'autre de ces assertions; mais nous recon- 
naissons qu'elles sont pour l'instant indémontrables. 

Sur l'art bouddhique bactrien nous ne possédons en effet que de 
maigres informations. Fa-hien et Song Yun ont coupé au court 
entre Khotan et l'indus (^', et ainsi nous sommes réduits sur le pays 
de Po-ho au seul témoignage de Hiuan-tsang. Tout d'abord les 
ff cent couvents 11 qu'il mentionne à Bactres — autant qu'à Koutcha 
ou à Khotan, et beaucoup moins qu'à Kashgar — contrastent 
assez défavorablement avec les ff milieu et davantage qu'il attribue 
au Gandhâra. Mais ce qu'il dit par ailleurs de l'antiquité des sanc- 
tuaires, de la beauté de leurs statues et du nombre de leurs sliîpa 
— genre d'édifices qu'il éprouve pour la première fois le besoin de 
décrire'^) — tout cela fait bien augurer des fouilles de l'avenir. Un 



' Cf. t. 1, ]). 5, et t. II, p. 4'i3-'i')/i. p. i3/i) et lY^tude des autres voies de 

■' Nous laissons ici de côlé les récils pénétration entre l'Inde du Nord et 

elatifs an iMaitrêya de la vallée de Dàrêl l'Asie centrale. 
(Fa-hien, ch. vu: Hiuan-tsang, Rec, I, ''' Cf. I. I, p. 63. 



( 



LA ROUTE DE TERRE. 



637 



mot jeté en passant, et que commente sa Biographie, prouve même 
qu'émule du Gandhâra, la Bactriane avait aussi essayé de s'ériger 
en terre sainte : pour mieux la faire ressembler au Magadha, les 
moines locaux n'hésitaient pas à qualifier modestement sa capitale 




FlG. 537. DvÀllAPÀLA, l'ORIEUR DD FOUDRE, DU iniDEM' tl DU PÉIASK (cf. p. iOq, 0133 j. 

Sciilplurn rupestre de la grotte n° IV de Yun-kang (Chine). 
D'après Ed. Cravanne'^, Mistion, pi. CXVII. 

de «petite Ràjagriha, tant y sont nombreux les sacrés vestiges C t. 
La floraison de l'art bouddhique en Bactriane est donc certaine : 
et, sans doute, le moindre spécimen exhumé de la banlieue de 
Balkli ferait beaucoup mieux notre affaire, car rien n'est plus vain 
que d'essayer de deviner par avance ce que recèle un tumulus. 



'■' Biograpliie do IIiuan-tsam;, li'iiil. S. Real, p. 'i8. (If. ci-dessus, t. 11, p. /iili-'iiy. 



638 INFLUENCE DE L'ÉCOLE DU GANDHÀRA. 

Mais enfin, de ce grand lleuve dont la source est, croyons-nous, 
au Gandhâra et l'emboucliure dans le Pacifique, nous connaissons 
déjà presque tout le cours. Ne pouvons-nous marquer du moins 
en pointillé sur la carte la petite partie encore inexplorée? Il serait 
absurde de prêter à l'art bactrien un caractère très différent de 
celui dont nous constatons dûment l'existence sur sa frontière du 
Sud-Est dans le Kapiça, ou du Nord-Est dans la Sérinde. Tout au 
plus inclinerions-nous à croire que ses monuments ressemblaient 
peut-être davantage, sinon pour le style, du moins pour l'aspect 
extérieur et les matériaux de construction en usage, à ceux de 
l'Asie centrale qu'à ceux du Penjâb et de la vallée de Kaboul. 
Parmi les dons, si chèrement payés, que le ciel a faits au Gan- 
dhâra, nous avons dû compter le beau schiste bleuâtre que lui four- 
nissaient en abondance les collines voisines et qui lui tint lieu de 
marbre. L'emploi d'une bonne pierre n'est pas un médiocre avan- 
tage, en architecture comme en sculpture; c'est même un élément 
de supériorité qui, à égalité de talent, ferait pencher la balance. 
Or il y a lieu de penser que, dans les plaines alluviales de l'Oxus, 
la pierre faisait défaut. On aura donc dû se rabattre habituellement 
sur le système de la brique crue ou cuite et recouverte de mortier 
pour les édifices, de l'argile ou du stuc armés d'une carcasse inté- 
rieure pour les statues. Ce sont justement là les procédés que nous 
allons trouver partout employés dans le Turkestan; et ils nous 
offrent provisoirement un moyen grossier, mais très apparent, de 
caractériser le double aspect de l'art gréco-bouddhique, au nord et 
au sud de la ligne transversale du massif himâlayen. Même nous 
n'avons pu nous empêcher de voir dans leur introduction tar- 
dive au Gandhâra la preuve d'une réaction d'influence redescen- 
dant de la Haute-Asie par la vallée de Kaboul (^'. 

On nous dira peut-être : Si vous admettez que l'art bactrien ait pu 
ainsi réagir sur la décadence du Gandhâra, pourquoi n'en aurait-il 

"' Cf. l. II, p. 586. 



LA ROUTE DE TERRE. 639 

pas été de même dès l'origine? Que fallait-il, en effet, de votre 
propre aveu, pour que l'école nouvelle sortit du creuset ? Seule- 
ment l'amalgame de deux éléments, l'un grec et l'autre boud- 
diiique. Or, qui contestera l'existence d'une culture hellénique dans 
une région naturellement riche, où les colonies grecques furent 
plus nombreuses que partout ailleurs en Haute-Asie et qui, 
d'Alexandre à Hélioclès, connut deux siècles de domination grecque 
ininterrompue? Quant au Bouddhisme, le témoignage d'Alexandre 
Polybistor qui, natif d'Asie Mineure, écrivait en Italie entre 80 et 
60 avant J.-G. , n'est probablement pas de ceux sur lesquels on peut 
faire grand fond. Sa mention des rSamanéensn en Bactriane ne 
nous a été conservée que par Clément d'Alexandrie et Cyrille, dans 
un passage où ils ne figurent que pour faire pendant aux gymno- 
sophistes de l'Inde, aux mages de la Perse, aux druides des Galates 
et aux prophètes des Egyptiens ('). Elle vaut toutefois d'être retenue 
si l'on songe que le Bouddhisme, introduit dès 260 avant notre 
ère sur la rive droite de l'Indus, n'a pas dû mettre très longtemps 
à traverser les montagnes. Vous avez beau contester l'existence 
d'aucune activité artistique en Bactriane et faire remarquer que cet 
antique berceau du mazdéisme était peu propre à enfanter l'art 
gréco-bouddhique, rien n'empêche théoriquement que celui-ci n'y 
soit né dès le milieu du n*" siècle avant notre ère, au lieu d'en être 
encore à faire ses premiers essais au Gandhàra cinquante ans plus 
tard. Nous n'aurions, en effet, aucune objection décisive à faire 
valoir contre cette théorie si le milieu du 11" siècle n'était justement 
lépoqueque nos historiens classiques choisissent pour rayer a l'opu- 
lente Bactriane aux mille villes n du nombre des nations*^). Et 
sans doute, en s'exprimant ainsi, Justin parle à notre point de vue 
européen, et la disparition des Grecs ne devait pas empêcher la 
Bactriane de survivre sous ses nouveaux maîtres Çakas, puis Yue- 
tche. Toujours est-il que cette invasion de barbares n'était guère 

''' Voir les ])assages citu's dans Phiaui.v, India and Route, p. i35. — '■' Justin, 
m, 1. 



640 INFLUENCE DE L'ÉCOLE DU GANDHARA. 

propice à l'essor d'un nouvel art. On ])Ourrait tout au plus soute- 
nir que la naissance do l'école gréco-bouddhique lut le contre-coup 
indirect des événements qui forcèrent les descendants des colons 
hellènes à se replier avec armes et bagages dans leurs récentes 
conquêtes indiennes, au sud de l'Hindou-Kousb. C'est alors seule- 
ment que d'irano-grecs qu'ils étaient jusque-là, ils sont vérita- 
blement devenus indo-grecs, et que leurs praticiens se sont trouvés 
en contact permanent avec une communauté bouddhique sufTisam- 
ment ancienne et florissante. Bref, ce seraient les artistes gréco- 
bactriens qui ont créé l'art gréco-bouddhique : mais nous croyons, 
jusqu'à preuve du contraire, que l'occasion de le créer ne leur a 
été offerte qu'au Gandhâra. 

Le fait même que nous risquons une pareille assertion nous im- 
pose d'autre part la tâche d'exposer au moins en deux mots la façon 
dont nous comprenons, en ce cas, l'introduction de l'art gréco- 
bouddhique en Bactriane. Mais puisqu'il est entendu que nous na- 
geons en pleine hypothèse, il ne faut pas craindre d'aller jusqu'au 
bout de la nôtre. Faisant état, en attendant mieux, des vraisem- 
blances et des analogies, nous croirions volontiers qu'il a fallu 
attendre que le clan des Kusanas eût conduit les Yue-tche à la 
conquête de l'Inde du Nord , et que sur les monnaies de Kozoulo- 
Kadphisès se marquât, comme nous l'avons vut^', une certaine 
accoutumance au Bouddhisme, prélude de l'éclatante conversion 
de Kaniska. Tout pesé, nous placerions les premières c: fondations 
royales 11, dont Hiuan-tsang nous parle, dans la seconde moitié du 
r' siècle de notre ère, et nous inclinerions provisoirement à penser 
(jue le u'^ siècle a marqué, aussitôt après le plein épanouissement 
de l'école gandhàrienne, celui de ses deux «fdialesii les plus impor- 
tantes comme les plus voisines, celle de Bactres et celle de 
Mathurâ. — Non pas que nous voulions pousser trop loin le paral- 
lèle entre ces deux cités : le fait que l'une était une ville sainte de 

'■' Cf. I. 11. p. /.38. 



I. \ lioUTE DE TERRE. G'il 

l"lran et l'autre de l'Inde souligne assez le contraste entre elles. 
Il nous suffît que, dans l'une comme dans l'autre, l'église des fidèles 





iǫ ^^=A^ 



FiG. 538-53g. — HÀRiii (comme avatar de Kouax-Yin). f.n (Ihise 
(cf. p. i4o, lia, (564 , 787), 
lùg. .758. — Statuette de porcelaine blanche du Musée Guimel. Hauleur: m. 38. 
Fig. i)3g. — Statuette de porcelaine peinte de la collection II. Gktty. Hauteur: om.SS. 

Pour cette dernière, cf. A, Gettt, The Gods nf Nftrtlurn BmW'ism , pi. \XVI. 

bouddhiques ait emprunté au Gandiiâra ses modèles d'images de 
piété, quelle que soit ensuite la façon dont les artistes locaux les 
aient interprétées : et l'on devine aisément que cette interprétation 
dut rester singulièrement plus classique au Nord-Onest qu'an Sud- 



iMmiMCitir. jfATic 



6'i2 INFLUENCE DE F.'ÉCOEE DU GANDHIra. 

Est. Eli même temps, il n'en faut pas davanlage pour que ces deux 
villes aient joué le rôle d'entrepositaires de l'art gréco-bouddhique, 
l'une auprès du continent indien et l'autre de l'Asie centrale : et 
cette fois encore il est probable que, ce faisant, Bactres aura 
mieux su sauvegarder la pureté du style classique, si même elle 
n'en a pas rajeuni quelques formules grâce à sa situation privilégiée 
sur le chemin de plus grande communication entre l'Occident 
et l'Orient de l'Asie. Ahiis, ces réserves faites, nous persistons à 
penser qu'il subsiste une réelle analogie dans les rapports historiques 
qui reliaient au foyer central du Gandhâra ses deux satellites de 
première grandeur, devenus à leur lourdes foyers secondaires. 

Plus l'on avance dans l'étude de la diffusion de l'art gréco-boud- 
dhique vers la Haute-Asie et plus clairement apparaît l'importance 
du fait que l'empire de Kaniska se trouvait ainsi placé à cheval sur 
l'Hindou-Koush. Nous comprenons mieux que jamais les raisons de 
la reconnaissance que, nous l'avons ditt^', la tradition bouddhique 
a toujours vouée à ce roi barbare, en jugeant de l'impulsion que 
sa seule influence a pu naturellement donner à la propagande 
simultanée d'une doctrine et d'un art religieux auxquels il était de 
naissance parfaitement étranger. Si la conversion d'Açoka s'est 
répercutée dans toute l'Inde, celle de Kaniska a gagné d'un seul 
coup la meilleure part de l'Asie centrale. C'est bien à lui que semble 
dîi de ce côté le deuxième grand bond delà Bonne Loi : après celui 
qui l'avait menée du Magadha au Gandhâra et au Kaçmîr , celui qui 
lui lit iVanchir le Toit du Monde et lui ouvrit la route de Chine. 
Non content de réunir sous le même sceptre les bassins supérieurs de 
l'Oxus, de rindus etdu Gange, Kaniskaaurait voulu annexer encore 
celui du Tarim. Du moins Hiuan-tsang nous l'assure : et ce qui 
donne une singulière consistance à son témoignage, c'est qu'il a vu 
en visitant l'Inde du Nord, dans les pays de Kapiça et de Cinapati, 
les monastères qui avaient été assignés comme résidences aux otages 

' r.r. ci-dessus, I. Il, p. /ii8 el 5i8. 



LA ROUTE DE TERRE. 



r.'ir. 



royaux ramenés par Kaniska de ses campagnes chinoises O. Or, 
d'après les annales des Han postérieurs, en 107-1 i3 après J.-C, 




FiG. 5io. — TïPES DU BoDDHA ET DE Maitréya, EN CiiiNE (cf. p. 236, 663, 66g, 700, 706). 

Sculptures rupesires, stuquées et peintes, dans la grotte n° VI de 1 UH-fca/ig'. 

D'après Éd. Cuiïjsm'^ , llksiim . pi. CWVII. 

le roi de Kashgar aurait dû eu effet livrer comme otage l'un de ses 
proches parents, nommé Ch'en-p'an, au roi des Yue-tche. Par un 



*'' Ces otages, fort hien traités, pas- 
saient l'été au Kapiça, le printemps et 
l'automne au Gandhâra, l'hiver h Ci'na- 



pati ilans le Penjâli. Cf. Hilan-tsang, 
lier., I, p. o() et 1-3; M. A. Stkin, Ane. 
Kli(il(tii, p. 55-50, iG/i, ■y.û'.i. 



6/i'4 INFLUENCE DK l/KCnLE DU GANDI1\RA. 

accord curieux, c'est tout à la fin de son règne et de sa vie que 
la légende place l'expédition de Kaniska dans la région du Nord. 
S'il est bien mort, comme le voudrait notre clironologie, vers 
l'an iiat^', ce serait donc les armes de son successeur Huviska 
qui auraient rétabli, entre ii/i et lâo, ce même Gli'en-p'an, 
tout frais sorti des couvents du Nord-Ouest, sur le trône de ses 
ancêtres. Quoi qu'il en soit, les sinologues s'accordent à placer 
en l'an i 50 de notre ère l'introduction officielle du Bouddhisme à 
kashgar. Dès lors la grand'route de Chine s'étendait devant lui*^). 
Et sans doute le premier rôle continua quelque temps à être réservé 
au Gandhâra : c'est à un artiste de Puskarâvati que le Sùtràlankâra^^'i 
confie encore la tâche daller décorer un monastère de Tashkend. 
Mais il n'y a plus lieu d'être surpris que, dans le Céleste Empire, 
le métier de traducteurs de textes sacrés et de colporteurs ou fabri- 
cants d'images ait été surtout rempli au if et au m" siècle par des 
Baclriens ou des Sogdiens, sujets des Yue-tche. 

La Sérinde. — Quand nous passons le contrefort des Pâmirsqui 
sépare le Turkestan russe du Turkestan chinois, nous nous trouvons 
d'ailleurs parmi des populations beaucoup moins différentes qu'on 
ne pourrait s'y attendre de celles que nous venons de quitter : et Les 
Sères, nous dit en passant Pausanias (VI, 26), sont un mélange de 
Scythes et d'Indiens, n Si par rrScythesn il entend, selon l'heureuse 
expression de M. F. W. Thomas'*' « la ceinture extérieure et encore 
mal civilisée de la race iraniennes, il a tout à fait raison pour 
son temps. Les dernières découvertes — car nous sommes ici sur 

''! Comme nous l'avons déjà dit, à Khotan, proliablemenl par infiltration 

p. 4 19, n. 1, Kaniska serait mort étouffé à travers le Karakorum depuis l'Udyàna 

par ses propres officiers, qui se refusaient et le Kaçmîr, cf. M. A. Stein, Ane. klio- 

à le suivre davantage: apparemment il en Inn, p. 56. Ce mode différent de propa- 

était des Yue-tche comme des Parthes, gation expliquerait le caractère différent 

dont Tacite nous dit que, prompts à tra- des sectes dominantes au nord et au sud 

hir leurs rois fi/i)irtfes, VI, 36), rtlongin- du bassin du Tarim (cf. t. 11, p. 386). 
quam militiam aspernebantî) (XI. lo). ''' iv, ai; trad. Ed. HuBcn. p. 117. 

''' Pour re qui esl de son inlroilnctioii '*' J. 11. 1. ^)'., lyoO, |i. kjcS. 



LA ROUTE DE TERRE. 6'i5 

un terrain beaucoup mieux exploré — ne nous montrent en ell'et 
dans le bassin du Tarim que des populations parlant des lanjjues 
indo-européennes, surtout des dialectes iraniens, et, dans le Sud, 
une forte colonie indienne, employant dans ses actes administratifs 
et sa littérature relijjieuse un pràkrit très voisin de celui du Pen- 
jâbW. Toutefois il faut également compter de bonne heure avec la 
pénétration de la civilisation et de la langue chinoises. Nous dirions 
volontiers de l'ensemble du pays ce que Hiuan-tsang nous rapporte de 
l'oasis de Khotan, que ce fut à l'origine un terrain de chasse disputé 
entre deux princes exilés, l'un de l'Inde*'^), l'autre de Chine. Fina- 
lement, celui-ci l'aurait emporté sur son rival. «Le Li-yul, disent 
de leur côté les Annales tibétaines, n'est ni in lien ni chinois (enten- 
dez qu'il est un mélange des deux). Les habitudes du peuple sont 
tout à fait semblables à celles de la Chine : la religion et la langue 
sacrée sont tout à fait semblables à celles de l'Inde, n Ajoutons qu'il 
en était de même des alphabets et de l'art. A ce moment de son 
histoire, ce pays, si peu favorisé qu'il fût par la nature, devient le 
champ clos où se rencontraient les deux grandes civilisations de 
l'Extrème-Oi'ient. Le général Pan-tchao y établit à partir de 78 
après J.-C. la domination des fils du Ciel et fixe à Koutcha en qi 
le siège de sa vice-royauté. L'expédition présumée de Kaniska dans 
l'Ouest du pays, vers l'an 1 1 0, n'aurait été qu'une réaction momen- 
tanée contre ces conquêtes. Mais si la suzeraineté chinoise a fini , 
après bien des vicissitudes, par se maintenir dans la région, il n'y 
subsiste pas moins jusqu'à nos jours une colonie indienne impor- 
tante. Le bassin du Tarim nous apparaît ainsi comme une sorte 
d'Indochine continentale , sauf peut-être qu'ici les deux zones 
d'influence sont moins nettement délimitées que dans la péninsule 
transgangétique : et comme celle-ci a accaparé ce nom expressif, 
nous emploierons celui, presque synonyme, de Sérinde comme 

'"' M. A. Stein, At)r. Khntaii , p. 16/1. fils iTAçoka, comiin- du iiiyllilqiii' l'Viiii- 

'^' 11 serait venu de Taksarilà. Plus eus un (ils d'Enée. Cf. M. A. Stein, ;/'»/., 
lard ou i'[iroiiva le besoin d'en faire un p. il)8, iGi. 



6/if) iNFLUEiXCi' DH i;i:r,ni,i'. n[i gandiivim. 

désignation ancienne du pays qni est devenu sur nos cartes le Tur- 
kestan oriental ou chinois, et qui n'est guère turc que de langue. 
L'exploration archéologique est ici trop récente pour que nous 
ne devions pas en décrire brièvement les conditions et le théâtre. 
Imaginez, au cœur même de l'Asie, une vaste dépression sablon- 
neuse qui forme le bassin du fleuve intermittent du Tarim jusqu'à 
sa perte dans le lac nomade du Lob-nor. Au sud, la formidable 
barrière du Kouen-lun, rebord du plateau tibétain, tombe presque 
à pic sur la plaine. Au nord, celle-ci est bordée parle rempart, encore 
très élevé, du Tien-chan ou Monts Célestes — l'Imaiis scythique, 
autre contrefort du fameux Toit du Monde. Tout autour, au 
pied même des montagnes, règne une frange d'oasis. Deux routes, 
menant d'Occident eu Chine, les relient, bifurquantàKashgar pour 
se réunir de nouveau au couloir de Touen-houang. Chacune d'elles 
égrène un chapelet de villes et de bourgades : au nord, Aksou, 
Koutcha, Karashar, Tourfan, Hami; au sud, Yarkand, Karghalik, 
Khotan, Keriya, Niya, Cherchen, Charklic[. Le climatest extrême, 
fait de froids polaires l'hiver, et de chaleurs torrides l'été: mais 
il est excessivement sec. Tout ce qui pointe au-dessus du sol est 
vite blanchi, rongé, détruit par les terribles bourrasques, qui 
chassent devant elles les dunes comme des vagues; tout ce qui 
demeure protégé sous la couche de lœss ou de sable est, comme 
en Egypte, admirablement conservé, le bois et le stuc encore 
intacts, l'encre des manuscrits à peine pâlie, le coloris des pein- 
tures toujours frais. Là gît la chance des archéologues : on sait 
comment ils viennent de la mettre à profit^. Ils ne faisaient d'ail- 



''' Aux renscignemenis iloimés t. I, allemandes (A. Grïn«edel, Bericlil ttber 

p. 4-5, il faut ajouter : i° l'apparition arclidnlogisclie Arbeileii. in Idikiitscliari 

(lu /)('/(f//pr/ //cpo/7 de Sir Aurcl Stein suc '""/ l'iitiidniiii^ . Miuiicli , 1 906, et .1//- 

sa première mission [Ancient KItolaii , hmUliisùsclie Kultslutteit in Chinesisrh- 

9 vol. 10-4°, Oxford, 1907) et dure'citde Turkistan, Berlin, igi-J ; A. von Le Coq, 

sa seconde mission {Riiins of dcsert Ca- VÀotscko, Berlin, 1912: 3° l'installation 

Ma^, 2 vol. in-8°, Londres,' 1912); a° la au Musée du Louvre de la collection 

publication des rapports sur les missions P. Peli.iot. 



LA ROLTE DE TERRE. 



6-'i7 




l'iG. h'ii . - Stèle chinoise^[6Go ap. J.-C] (cf. p. ayf), 37o,JG(î:i, liSii, 688,^701, /Oti). 

Musée du Louvre. Provenant de Long-men. Hauteur: m. tio. 
Mission de M. Philippe BEHiatLor. 



leurs que se précipiter sur les traces des pèlerins cliinois. Si pré 
cieiix que soit le butin qu'ils ont rapporté, si inattendues qu'aiei 



II 



6/(8 INFLUENCE DE L'ÉCOLE DU GANDHÀRA. 

ét('' quelques-unes de leurs découvertes, on pourrait soutenir qu'à 
notre point de vue ils ne nous ont rien appris de nouveau. Que le 
panthéon bouddhique du Gandhâra ait, par l'intermédiaire de la 
Sérinde, gagné la Chine, nous le savions déjà. Mais à présent nous 
faisons mieux que de le savoir, nous en touchons les preuves pal- 
pables. Que cela fasse une différence, le contraste du présent para- 
graphe, bourré de noms et de faits, avec celui que nous venons de 
consacrer à Bactres et qui sonne si terriblement le creux, est là qui 
l'atteste. 

Essaiei'ons-nous à présent de résumer l'œuvre collective déjà 
accomplie? Sur la route du Sud, qui est restée le domame parti- 
culier de la mission anglaise, les eaux qui dévalent des montagnes, 
apportant avec elles la fertilité et la vie, prolongeaient jadis beau- 
coup plus loin qu'aujourd'hui la ligne de verdure de leurs peu- 
pliers et de leurs roselières. Autant par le fait de la dessiccation 
générale du pays que de la négligence musulmane, qui a laissé s'ob- 
struer les cantHix d'irrigation, le sable a gagné du terrain sur les 
cultures et le désert a pris sa revanche sur la civilisation. C'est des 
anciens établissements abandonnés, maisons particulières, monas- 
tères ou slilpa, que sont sorties les trouvailles. Sur la route du 
Nord, celle des missions russe, allemande, française, japonaise, 
les édifices de plein air étaient en général trop ruinés pour avoir 
conservé aucune pièce de grande dimension; les découvertes les 
plus importantes ont été faites dans les hypogées creusés au 
flanc des collines voisines de Tourfan ou de Koutcha. De part et 
d'autre, si on laisse de côté des manuscrits rédigés dans presque 
tous les alphabets et les langues de l'Asie, des sceaux, des intailles, 
des monnaies, des étoffes, des broderies, le gros des collections 
est constitué, soit par des sculptures sur bois et des modelages 
d'argile, soit par des peintures, les unes murales, les autres 
exécutées sur soie, sur toile ou sur bois. Disons-le tout de suite : 
ce qu'il y a de plus nouveau et de meilleur, ce sont encore 
les peintures. 



LA ROUTE DE TERRE. 



G49 




Fi(i. fj'ia. — Stèle chinoise, en deds siii.es [55/i ii(i. J.-C] i cf. [>. Ci6'^ , 77'^ )• 

Musée lie Bn»lon. Hauteur de la partie vepruilnilc: i m.ao. 

D'.iprrs Ars Asiatica , II, pi. \\1\. 

Elles ii'onl pas seulement le grand avantage, déjà signalé^, de 
nous rendre parfois une idée approchée de ce que dut être la pein- 



'" Cf. i. Il, p. ioi. 



650 INFLUENCE DE F/ÉCOLE DF r,ANDH\RA. 

ture gandhàricnne. M. A. Griinwedel, qui est un artiste en même 
teni])s qu'un pliilologue, vante avec complaisance chez les fresques 
de koutcha la vigueur du dessin, l'habilelé de la composition, 
voire même le pathétique de l'expression : et celles que Sir Aurel 
Stein a mises de son côté au jour, notamment près de Miran , 
méritent les mêmes éloges. Quant aux statues, elles sont le plus 
souvent établies en argile peinte sur un bâti de bois et de fascines 
de roseaux. Aussi n'en retrouve-l-on guère que la partie la moins 
friable et sans doute aussi la plus soignée, à savoir les têtes. Celles- 
ci ne sont pas sans grâce, ni surtout sans originalité : malheureuse- 
ment ce procédé d'exécution invitait et prêtait à la multiplication 
indéfinie des moulages. Ici l'abus est certain, car on a retrouvé des 
moules, en même temps que des poncifs pour les dessins. Tout 
compte fait, il ne faut pas oublier que ces ruines du Turkestan, 
restes d'édifices en torchis ou de grottes creusées dans des falaises 
terreuses, sont des fondations plutôt mesquines et dues à de bar- 
bares donateurs. 

Ce serait donc s'exposer à des déceptions que de s'exagérer à 
l'avance la valeur esthétique des collections nouvelles : mais rien 
n'en saurait diminuer la valeur documentaire. Par comparaison 
avec nos galeries d'antiques, un esprit infatué de l'idéal classique 
pourrait déclarer n'y voir qu'un fatras hétérochte d'images de piété 
et d'objets de rebut, héritage médiocre, et dès longtemps dilapidé 
par les chercheurs de trésors, d'une civilisation aussi superficielle 
que mêlée. Il n'en reste pas moins que cet étrange bric-à-brac, 
réparti sur les dix premiers siècles de notre ère, et où se coudoient 
tous les types et tous les styles, hellénique, iranien, indien, turc, 
tibétain, chinois, jette définitivement le pont entre l'art de l'Asie 
hellénisée et celui de l'Extrôme-Orient. Nous nous hâtons d'ailleurs 
de convenir que, même au seul point de vue de l'inlluence clas- 
sique, il y a un tri à faire, et de rappeler que tout l'apport venu 
d'Occident ne saurait être inscrit au crédit de l'école du Gandhâra. 
Il est bien clair, par exemple, que les représentations manichéennes 



LA ROUTE DE TERRE. 651 

retrouvées au Toui-l'an n'ont rien à démêler avec le Penjâb. De 
même les plus belles intailles grecques ont dû être directement 
importées du pays de Ta-tsin. Enfin, jusque sur les monuments 
dont le caractère bouddhique est indubitable, il faut compter avec 
la possibilité que le cadre décoratif, si indien que soit le tableau, 
n'ait pas fait le détour de llnde. L'exemple le plus caractéristique 
de ces bordures grecques, ou tout au plus irano-grecques, entou- 
l'ant une composition gréco-bouddhiijue d'origine indienne, nous 
est fourni par les admirables peintures de Miran, au sud du Lob- 
iior. Bouddhiques étaient sans conteste deux petits temples ronds 
dont les voûtes abritaient un slûpa intérieur; bouddhiques sont les 
scènes qui se déroulent sur le fond, d'un rose tout pompéien, de 
leurs parois, ici des épisodes de la vie du Maître, là le fameux 
jdtaka de Viçvantara ; mais sur la bande qui régnait au bas des 
murailles, tantôt des anges ailés, tantôt des amorini ou des génies 
mithraïques, sans compter d'autres personnages encore plus pro- 
fanes, semblent directement transférés d'une église ou d'une villa 
syrienne des premiers siècles de notre ère. Ainsi que Sir Aurel 
Stein a résumé ses impressions devant une apparition si inattendue 
en pareil lieu : « le style gréco-bouddhique de l'Inde avait mis son 
empreinte sur la frise, et l'art contemporain de l'Orient romain, tel 
qu'il s'était transmis à travers la Perse, avait laissé son reflet sur la 
[dinthet^'ii. Nos réserves ne sont donc pas de pure forme; mais nous 
nen devons pas moins constater que la meilleure part des objets 
d'art religieux qui ont été exhumés, sont de caractère bouddhique 
et par suite d'origine indienne. Sur ce point les fouilles ont nette- 
ment confirmé le témoignajfe des voyageurs et des historiens chi- 
nois. Mazdéisme, manichéisme, nestorianisme ont bien pu suivre 
dans le sillage du Bouddliisme*'-' : mais c'est avant tout la Bonne 
Loi et la forme indo-grecque de son imagerie que les artères mon- 



"' M. A. Stein, Deseii V.athmj . 1, de i'élépliant sur Im lig. i /i 7 , comparez 
p. 489: llg. 189-148 et pi. IV, 5. notre figure \hh,\. 
Pour ie geste dont s'accompagne le don '"' Cf. ci-dessus, I. Il, p. fjGi et suiv. 



652 INFLUENCE DE L'ÉCOLE DU GANDHÀRA. 

dialcs, douL nous venons de déterminer le trajet, ont d'abord et 

surtout charriées jusqu'en Chine. 

Les preuves de cette assertion se lisent déjà dans les relations 
des explorateurs eux-mêmes; car ils étaient mieux préparés que 
personne — ne cherchez pas ailleurs les l'aisons de leur éclatant 
succès — à définir et à commenter leurs propres trouvailles. 
Nous devons nous borner à signaler, ou pour mieux dire à rappeler 
les traits les plus caractéristiques d'une analogie si généralisée. 
Elle s'étend, on le sait, jusqu'aux édifices. Les stûpa de Ravvak, 
près de Khotan, ou de Mauri Tim, au N.-E. de Kashgar, sont, par 
exemple, tout à fait conformes aux modèles de l'Inde du NordO, 
tandis que les plafonds de plusieurs cryptes de Qyzyl sont, au 
témoignage de MM A. Griinwedel et P. Pelliot ('■'), exactement du 
même type que celui de Pândrenthân (fig. 57). Si nous passons 
maintenant aux scènes légendaires, il sera beaucoup plus court de 
dire qu'elles se représentent presque toutes, et toujours conformes 
aux prototypes gandhàriens, depuis le Dipanhava-jdlaka jusqu'à 
celles qui suivirent le trépas du Maître. Il suflit de reproduire une 
fois de plus ici les et quatre grands miracles ii, pour qu'on juge de 
la fidélité des répliques à travers les différences de style (fig. 52 3). 
La seule variante importante concerne le tableau de la Nativité, 
qui est complètement retourné; mais l'accident est clairement 
imputable au fait que le poncif de cette scène a été employé à 
l'envers; et, en effet, pour que tout rentre dans l'ordre accoutumé, 
il suffit de regarder cet épisode par transparence. Enfin, parmi 
les personnages, nous avons déjà dû noter en passant quantité 
de figures empruntées aux superstitions populaires de l'Inde et 
à peine modifiées au cours de leur déplacement. Faut-il les énu- 



"' Cf. M. A. Strin, Ai\c. Khultni, I. ''' A. GftmviEDEL, Altbmldhisttsche Kult- 

fig. i3 et 09-66; II, |)L 1 «t xiii-xviii. slatten in Cliinesisch - Tiidistan, 1912, 

XXII, XL. Cf. nos lig. 16 ot 1 7 et /lrt7(«'o- lig. 890 i; photogi'iipliie P. Pelliot, 

logical Surveij of India. Aniiiud Report dans L'Art décoratif, n° ii3, août 

igio-ii, pi. XIII. i9'f>, p. 53. 



LA ROUTE DE TERRE. 653 

nither tous à nouveau : démons grotesques (fig. 52^), Nàgas et 
Garudas (fig. 62 5), Vajrapàni et Lokapàlas, roupie tutélaire 
(fig. BaS-bSo), dèva du Soleil (fig. 53i), type de l'ascète braii- 




Fic. ^Iii. — MiSQUE DE Gabliia ( T'ien-kéoc) , Ac Japox (of. p. '10). 
Collection R. Petui cci. 



manique (fig. 532-535), pour finir par le Buddlia accompagné 
de ses moines (fig. 536)? Cette gerbe de faitst'', recueillie au 
hasard, prouve suffisamment l'importance d la persistance de 
l'influence gréco-bouddhique en Sérinde : or, c'est tout ce qu'il 
nous importe de retenir ici. 



'"' Cf. t. II, p. 1 9, 3-j, n. 1, io, Ga , 
100, 193, i38, 160, 169, i63, 9.5(). 
3 1 , 33a , 389 , etc. — Pour des détails 



de parure, de costume ou de coidure, 
voir encore p. 78 , n. 9 , g^ (cf. fig. ^io.-j) 
et 193 (cf. tig. 598). 



654 INFLUENCE PE I/KHOLE nU GANDHIra. 

On le conçoit aisément, une analyse minutieuse des publications 
parues et des collections exposées allongerait hors de toute propor- 
tion cette étude. Nous avons en efl'et alTaire à un développement 
artistique qui s'est prolongé pendant plus de mille ans. Parmi les 
sanctuaires du Sud, quelques-uns, nous dit Sir Aurel Stein, déjà 
llorissants au ]f siècle de notre ère — et c'est une des raisons qui 
nous ont ci-dessus empêché de faire descendre trop bas les débuts 
de l'école gréco-bouddhique''' — ont dCi, comme Niya et peut-être 
Rawak, être abandonnés dès la fin du m" siècle devant l'invasion 
des sables; d'autres, comme ceux de Dandan-Uiliq, de Domoko 
ou d'Endère, ne l'ont été qu'au vui''; quelques-uns enfin et, peut-on 
ajouter, la plupart de ceux du Nord ont continué jusqu'à l'arrivée 
des musulmans (xi"" siècle), et parfois même après, à être entourés 
de la dévotion populaire. Ces derniers durent par suite se prêter 
soit à des additions nouvelles, soit à des réfections ou à de pré- 
tendus eud)ellissements : cette manie de restauration sévit encore 
de nos jours dans les grottes de Touen-houang. Aussi, pour l'œil 
averti de M. Grûnwedel, la décoration sérindienne se répartit-elle 
entre cinq ou six styles diflereuts, gandhârien, iudo-scythe, vieux- 
turc, ouïgour, tibétain : et ces diverses périodes sont d'autant plus 
aisées à distinguer que le contraste entre les donateurs et les artistes 
les souligne. Depuis les élégants types indiens, en passant par les 
K chevaliers T) tokhariens, armés de l'épée et de la dague, jusqu'aux 
Ouïgours empêtrés dans leurs robes aux longues manches; depuis 
l'artiste qui signe du nom romain de Titus (^^ les fresques de Miran, 
en passant par des Sérindiens, jusqu'au peintre chinois qui s'est 
représenté lui-même, le pinceau à la main, sur des fresques de 
Tourfan''', il ne tient qu'à vous d'en faire la revue, soit au British 
Muséum, soit au Musée d'Ethnographie de Berlin. De son côté, le 

<■' Cf. t. II, p. '.39. (^' Cf. A. Grijnwedel, AUhuddhkikche 

''' M. A. Stein, DescrI Ctithay, I, KMllstiiltrn in Cliiiiesisch - Tiirkislan, 

|j. igi-igS; la iecliire est de M. A.- lig-. 336, 338; ou les lielles planches du 

M. BovER. Chotstlio de A. vo\ Le Coq. 



LA ROUTE DE TERRE. 



655 



Louvre est suffisamment pourvu, grâce à la mission de M. P. Pelliot, 
de têtes de mortier ou d'argile, pour qu'on puisse les échelonner 
depuis les plus « aryennes ■«, comme on dit, jusqu'aux plus mon- 
goles'''. C'est tout un monde nouveau, toute une variété de types 




FiG. hhh. — Mahàkàla (Dai-kokod), au Japon (cf. p. 199, 670). 
Statuette de bois de la collection R. Petbvcci. 



et de styles que les iouilies ont ainsi fait surgir de terre. Aux 
liabiles et heureux explorateurs revient la tâche de les étudier 
dans le détail et, à cette occasion, de renouveler de fond en comble 
notre connaissance des antiquités de l'Asie centrale : nous pouvons 



'' es. 1/ irl (h'cur(tlif, 11' l'io, :iiiùl 1910, |i. i() el planche hors texte. 



056 INFLUENCE DE L'ÉCOLE DU GANDHARA. 

nous en fier à eux de ce soin. Pour nous qui, ne l'oublions pas, 
n'avons ici d'autre dessein que de suivre à la piste, dans l'espace 
et dans le temps, la diffusion de l'art ,oréco-bouddhique, notre 
l'Ole sera terminé quand nous aurons montré comment se ménage 
la transition entre le point de départ et celui d'arrivée, de Kasiigar 
à Touen-houang — entre le début et la fin de la période, du 
u* au x^ siècle de notre ère. 

L'abondance et la diversité des trouvailles ne doivent pas en 
effet nous faire perdre de vue le fait qui domine le jeu complexe et 
touffu de toutes ces influences etbniques, venues des quatre coins 
cardinaux. A prendre les choses d'un peu haut, il n'y a, comme 
nous le disions en commençant, que deux grandes civilisations et 
deux grandes races en présence, à savoir, pour nous servir d'une 
expression brutalement nette, la blanche et la jaune. Aussi bien 
tous les témoignages sont-ils d'accord sur le partage, dans l'espace 
comme dans le temps, des deux grandes influences. Sur la route 
du Midi, en dépit de la désolation du pays et du climat, Sir Aurel 
Stein se réconforte en retrouvant jusqu'au sud du Lob-nor non 
seulement le style classique, mais la jeunesse, la beauté, la joie de 
vivre méditerranéennes'''. Sur la route du Nord, par un accord 
d'autant plus curieux à relever qu'il n'a rien de prémédité, 
M. A. Griinwedel se réjouit de respirer jusqu'à Koutcha quelque 
chose de l'atmosphère antique; au contraire il déplore le caractère 
sinistre, funèbre, démoniaque des œuvres de Mourtouq et de 
Tourfan, en même temps qu'il y signale l'apparition rr d'éléments 
distinctement chinois'^N. Les voyageurs qui arrivent de l'Est 
éprouvent des impressions analogues, mais inverses. Les Annales 
des Wei du Nord regrettent de constater qu'ffà l'ouest de Tourfan, 
les gens ont des nez proéminents et des yeux profondément enfon- 
cés n, ce qui est évidemment moins conforme à l'esthétique chinoise 
qu'indo-européenne (''. En revanche Song Yun a la satisfaction de 

''* M. A. Stein, Désert Cathay, p. k%h et passiin. — <^' Zeitscli. fiir Ethnologie, 
1909, Heft VI, p. giS-yiG et 896. — '-^^ M. A. Stein, Ancieiil klwlan, p. liy. 



LA ROUTE DE TEliRE. f)57 

trouver encore à Tso-mo, entre Cherchen el Khofan, r un Buddha 
et un Bodhisattva qui n'ont point des figures de barbares '')ii : en- 
tendez que leur type tire déjà sur l'idéal mongol, l.a frontière 
arlisliijue, coïncidant (ou peu s'en faut) avec la frontière etbiiique, 
est, on le voit, assez flottante : elle n'en existe pas moins et coupe la 
vSérinde à peu près par la moitié. La démarcation des périodes, 
également indécise en son milieu, n'est pas moins tranchée aux 
extrémités. Si longtemps qu'ait persisté l'influence gréco-boud- 
dhique (au moins jusqu'au vin'= siècle), c'est aux n*" et uf siècles 
de notre ère que les explorateurs sont d'accord pour rapporter 
l'époque de sa plus grande floraison autour de khotan et de kout- 
cha. Sans doute l'école locale était dès lors contaminée d'éléments 
gréco-romains ou gréco-iraniens, comme plus tard sassanides ou 
byzantins; mais elle n'en était pas moins un rejeton de l'art gan- 
dhârien, à telles enseignes qu'on y a retrouvé de petits modèles en 
schiste bleu évidemment importés de leur pays d'origine ('-'. D'autre 
part Song Yun attribue à Lu-kouang, c'est-à-dii'e à la fin du 
IV* siècle au plus tard, l'érection des statues déjà chinoises dont 
il vient d'être question; mais c'est surtout parmi les peintures sur 
soie de Touen-houang, au viu'' et au ix" siècle, que nous nous trou- 
vons nettement en présence d'images bouddhiques complètement 
interprétées à la chinoise (^l En résumé, l'histoire de l'art boud- 
dhique dans l'Asie centrale se divise en deux grandes périodes, 
comme son aire de dill'usion en deux grandes zones, oi^i dominent 
d'un côté la culture indo-européenne, de l'autre >ino-mongole. 
Entré indo-grec par Kashgar au ii" siècle de notre ère, quand il 
ressort trois siècles plus tard par Toueng-houang pour pénétrer 
en Chine, il n'est déjà plus (pie sérindien. Petit à petit, sous l'in- 
fluence du milieu, le style gréco-bouddhique s'est mué, le long de 

'"' Song Vdn, traduction d'Ed. Ciia- '*' M. A. Stein, Ancieiu Mwinn, 

VANNES, dans le Biillcliii de l'Ecole f mu- pi. XF^VIU. 

çaxse d'Ea-tii'me - Orienl, 111, ir)o3, *' M. A. Stein, Désert Cuthmj , 11, 

|). Bgi. [)1. VI : cf. fij]'. i()i), |il. VII, etc. 
CANDUÀHA. - II. I^•^ 



iir. :<ATruNALr. 



658 INFLUENCE DE L'ÉCOLE DU GANDHÂRA. 

l'intenninable chemin, en un style qui ne peut plus être qualifié 
que de sino-bouddliique. 

La Chi>e. — Comme le pays qui lui a donné naissance, l'art 
bouddhique de la Sérinde est donc à deux visa<jes ou plutôt à deux 
masques : car aucun de ces deux aspects ne leur appartient en 
propre. Simple lieu de passage et terre de transition par excellence, 
l'Asie centrale reflète tour à tour, plus ou moins fortement, les 
deux grandes civilisations entre lesquelles elle se trouve insérée. 
11 en résulte aussitôt que son partage entre les deux influences que 
nous avons vues à l'œuvre nous atteste aussi bien fexistence d'un 
art chinois à l'Est, que d'un art indo-grec à l'Ouest. Tel est du 
moins à nos yeux le plus clair résultat de notre étude. Lors même 
que nous ne soupçonnerions pas autrement que la Chine possédât 
déjà une école nationale, il nous faudrait l'admettre par hypotiièse. 
Mais ce vieil art chinois n'est heureusement pas pour nous un 
simple postulat. Si peu qu'ait été l'ouillé le sol du Céleste Empire, 
les sépultures du Chan-toung, du Ho-nan, du Sseu-tch'ouan , nous 
ont rendu des rc sculptures sur pierre n, que l'on connaît par la 
belle publication de Éd. Chavannes''), et qui datent de l'époque 
des Han (u'"-ni'= siècles ap. J.-C). Leur décor, moins sculpté que 
gravé'^', paraît au premier abord dénoter une technique tout à fait 
primitive; mais , après plus ample examen, on en est venu à penser 
qu'il se ressent plutôt d'une exécution ([uasi fr industrialisée n de 
motifs consacrés. Il y a tout lieu de croire que ces scènes, destinées 
à être enfermées, la face sculptée en dedans, dans l'ombre de la 
chambre funéraire, sans autre spectateur que le mort, étaient 
abandonnées à de médiocres artisans, sortes d'entrepreneurs de 
monuments funèbres. Mais à travers leur travail grossier et som- 

'■' Éd. Chavannes, La sciitjnui-e sur la Revue de l'Université de Bruxelles, a.\vil- 

pieiTe en Chine au temps des deux di/naslies mai 1910. 

Han (1893); rétiide a élé reprise dans le '"' Nous reviendrons plus bas, p. 772- 

premiur volume de la Missimi dans lu 778, sur cette questiondeleclmique, dont 

Chine scpleiiirionule. CF. R. I'etricci, dans on devine Timporlance. 



\.\ ROUTE DE TERRE. 059 

maire on croit voir transparaître de grandes compositions, d'un 
mérite artistique infiniment supérieur, dont ces ouvriers ne nous 
ont laissé que la transcription mécanique et stéréotypée. Dans les 




^&V\k 



\L 



l'"iG. Ôi5. — Hiniii (Ki-si-ho-djin), au Japon (cf. p. i3g, 070). 

Statuellc de bois de la collecliim U. Cfaty. Hauteur: o m. 30. 

Cf. .\. Getty, Tlie Goda of Nnrtbent Bn^hlltistn , pi. \\\II n. 



allures des personnages, leur mode de groupement, le dessin de 
leur silhouette, le choix de leurs attitudes, on a même voulu 
relever plus d'une analogie avec le fameux rouleau attiihué à Kou 
Kai-tcheC^ et aujourd'hui conservé au British Muséum, le(|uel 

"'' \()ii' Ei\. ('.IIAVAN>KS, T'duiiir l'dn . iiese l'aiiiinig uj llic jouiili ceiiUinj ( liuv- 

niai-s Kjtxj, p. yti-Sy; L. l!i\vo\, .1 ('.lu- imjrton Mcgaiinc , jans . l'jo'i). 



660 INFLUENCE DE L'ÉCOLE DU GANDHÀRA. 

témoigne d'un art déjà consommé. D'antre part, outre les dalles 
intérieures des sépulcres, on a retrouvé des sculptures, piliers ou 
lions, qui, destinées à la lumière du jour, sont des œuvres très 
supérieures d'artistes dont les noms sont connus par des inscrip- 
tions('). On est ainsi Forcément conduit à admettre, d'accord avec 
les affirmations des Annales, et sans parler des bronzes archaïques, 
l'existence en Chine, dès les premiers siècles de notre ère, d'un 
ai't déjà ancien et ]deiiiement développé. 

Tel est le tronc extrême-oriental sur lequel est veiuie se greller 
l'influence gréco-bouddhique. Mais il ne suffit pas de savoir qu'en 
Chine celle-ci n'a pas trouvé table rase devant elle : il est égale- 
ment très important, comme le prouvent les précédentes pages, 
de fixer à quel moment de son évolution elle s'y est définitive- 
ment installée. Etait-elle à son arrivée encore voisine de ses 
sources occidentales et classiques, ou déjà transformée au cours 
de la distance et du temps? La réponse à cette question dépendra 
avant tout de la date à laquelle nous devrons rapporter les pre- 
mières adaptations faites sur place des modèles gandhâriens. 
Impossible, par suite, de nous contenter des traditions plus ou 
moins légendaires qui font remonter à Tan 67 après, voire même 
à l'an 2 avant notre ère, la première introduction de livres, 
d'images et de çromami bouddhiques^-). Ce qu'il nous faut, pour 
fonder nos conclusions sur une base solide , ce sont des monuments 
importants et datés. Or. les premiers que nous rencontrions 
— nous en devons encore la publication à Ed. Chavannes'^) — 
appartiennent seulement au v° siècle. Qu'on ne s'étonne pas 
trop s'd a fallu tant d'années pour transporter de proche en proche, 
sur les interminables routes de l'Asie centrale, un matériel déco- 
ratii aussi considérable cl, pour le pays, aussi nouveau. D'autre 

'" Cf. Bdshell, Chinese Arl . I, p. 59. lions ilirecles oiiverles par Tc'liang--k'ifin 

Voir Kokha, 2^5, 227, 233. avec l'Occident dès le ii' siècle av. J.-C. 

'-' Nous reviendrons plus has, dans ''• Mission dans lu Chine seplenlno- 

nos Conclusions (p. 856), sur les rela- nalc, l. 1, fasc. a et planches. 



LA ROUTE DE TERRE. 



r.r.i 



part la vieille Chine semble avoir longtemps et énergiquement 
résisté à l'invasion des idées et des images nouvelles. On dirait en 
vérité qu'elle a fait faire antichambre au Buddtia. Celui-ci n'aurait 
même pénétré dans l'antique forteresse confucéenne qu'à la faveur 




l'iG. ô'iG. — HÀiuTÎ (Ki-si-Mo-DjiN). M Japi.n (cI. p. i3(j, 070, 7157). 

Slatuetle de bois, de la collection II. (iETrr. Ilnutear: m. s3. 

Cf. A. Gettt, TIic Cmh r,f yorihern IhMhhm . pi. XXXII b. 



d'une révolution politique, grâce aux armes des barbares sectateurs 
qu'il avait racolés dans l'Asie centrale. C'est sous la dynastie tan- 
goute des Ts'in antérieurs qu'un moine cbinois dédie, en 366, la 
première des cr mille grottes n, et sans doute aussi le premier îles 
rt mille Buddliasii de Touen-houanp-. C'est la dvnastie tongouse des 



662 INFLUENCE DE L'ÉCOLE DU GANDHÂRA. 

Wei du Nord qui, au v"^ siècle, creuse et décore les sanctuaires 
rnpesLres de Yun-kang, près de Ta-tong-fou, et au vi*", ceux du 
Long-men, oii les T'ang ne font que continuer leur œuvre. En 
somme les bas-reliefs et statues de Yun-kang, exécutés entre /i5o 
et 5oo, restent les plus anciens monuments actuellement connus 
de l'art bouddhique en Chine, et il est douteux qu'on en découvre 
jamais qui soient antérieurs au iv" siècle. 

Une date relativement aussi basse apporte avec soi ses indica- 
tions. Elle laisse tout loisir, d'une part, à l'école indigène, pour 
évoluer et même, dès le v^ siècle, se codifier à sa guise; de l'autre, 
à l'école étrangère, pour se modifier profondément au contact 
d'un milieu nouveau. Quand l'art gréco-bouddhique parvient enfin 
au Chan-toung et au Ho-iian, il venait de se transformer de la 
façon que nous avons vue en Sérinde. Aussi quiconque feuillette 
le précieux album de Ed. Chavannes, est-il plutôt surpris de trou- 
ver des preuves encore si visibles et si abondantes de son influence. 
Assurément, les scènes de la jeunesse du Buddha (tir à l'arc, vie 
de plaisirs dans le gynécée, sommeil des femmes, départ de la 
maison, etc.) ont déjà subi le travestissement auquel on pouvait 
s'attendre : types, costumes, architectures, accessoires, tout est 
devenu cbinoisC). Mais il est remarquable de retrouver, exactement 
observé, l'ordre traditionnel des scènes et, dans chacune d'elles, 
le concept original de la composition. Les épisodes du cycle de la 
Bodhi et de la carrière du Maître sont d'ailleurs restés beaucoup 
plus proches des modèles gandhàriens, en raison du costume 
stéréotypé du héros principal et de ses moines. Non moins évidente 
est l'allure indianisante des Bodhisattvas, de leurs proportions, 
de leurs draperies, de leurs attitudes. Certaines de ces der- 
nières sont caractéristiques; à côté de la façon indienne de s'asseoir 
nous rencontrons par exemple, comme sur nos figures 76, 79, 
io8-/no, 658, etc., les variantes à l'européenne des deux pieds 

''' Mission, n" 20/1, elo. 



LA ROUTE DE TERRE. CG?, 

croisés on de la jambe repliée sur l'antre genou (fig. 5Ao). Enfin 
beanconp de soi-disant nouveautés ne sont qu'un groupement 
inédit d'éléments empruntés. Tel est par exemple le cas de ce 
tète-à-lète de Buddhas, incoiniu dans l'art mais familier aux textes 
de l'Inde, et dont nous avons déjà expliqué l'origine'''. De même 
le groupe consacré du Long-men n'est l'ait après tout que d'un 
Buddha encadré de moines*'-', de Bodhisattvas et de Lokapàlas 
(fig. 5/ii; cf. fig. 5/19) : seulement ces derniers ont pris un air 
particulièrement belliqueux au cours de leur traversée de la 
SérindeP. Sans doute çà et là des détails exceptionnels arrêtent le 
regard. Il en est de purement grecs, comme le pétaset*' dont est 
coilTé un des gardiens île la porte dans l'une des grottes de Yun- 
kang (fig. 5 3 7). Il en est de purement hindous, comme les devn à 
têtes et bras multiples qui veulent, dans la même grotte'^', représen- 
ter Çiva et Visnu, et qui d'ailleurs n'auraient jamais réussi à se 
faire reconnaître de nous sans le taureau de l'un et l'aigle de 
l'autre. Enfin il en est de purement chinois, comme ces suites de 
donateurs qui défilent d'un si beau mouvement dans leurs attitudes 
recueillies. Mais le fond même de la décoration de tous ces sanc- 
tuaires est bien encore et toujours une simple adaptation chinoise, 
greffée sur une adaptation sérindienne, de l'art gréco-bouddhique 
du Gandhâra. 

Nous n'avons pas à suivre ici les destinées de ce stock considé- 
rable d'importation étrangère dans l'évolution ultérieure de l'art 
chinois. Rappelons seulement que ce croisement artistique a par- 
faitement réussi : son innombrable postérité de bronze, de jade, 
de buis, de porcelaine, de laque, etc., en est la preuve. Poussahs 
rieurs et ventripotents ou génies guerriers qui ne sont que l'inter- 
prétation chinoise du double type indien du Yahm; rrlohansn aux 
traits accusés ou suaves figures asexuées de Bodhisattvas, de tout 

'■' Cf. t. II, p. 378-380 et (Iff. 5Gi. ' Und., p. 160-1 6a. 

''' Sur le type de ces moines, cf. ci- ' IhkL, p. 16g. 

dessus, t. II, p. 277-278. '■'' Yiin-kaiig, jji-otlp n" IV. 



66'i INFLUENCE DE L'ECOLE DU GANDHARA. 

ce petit peuple vulgaire ou i-atfiné, comique ou pensif, mais à coup 
sur extrêmement varié, qui a envahi les autels l'amiliaux comme 
les pagodes, nous avons déjà signalé les lointaines origines. Notre 
intention n'est pas d'y revenir dans le détail; mais sur l'ensemble 
une remarque générale s'impose. On n'aura pu manquer de noter 
à chaque fois, d'une part la clarté de la ressemblance iconogra- 
phique, de l'autre l'obscurité du rapport mythologique entre les 
figures indiennes et chinoises. Quel est au fond le lien entre la 
représentation du vautour GarudaW et la conception du tt Chien 
céleste n? Qu'y a-t-il de commun entre le ventre ou la besace de 
Pou-tai(-) et la sublime compassion de Maitrêya? La Kouan-yin à 
l'enfant (fig. SSS-BSg), en laquelle s'est transmuée Hâriti'^', n'est- 
elle que le prête-nom de quelque déesse-mère indigène? C'est aux 
sinologues qu'il appartient de débrouiller ces épineuses questions. 
Leur ditlîculté même n'est pour nous qu'une preuve de plus à 
porter au bilan de l'influence étrangère. On devine en effet ce qui 
est advenu. Le caractère vague et flottant des croyances populaires 
et surtout le fait que le pinceau ou le ciseau d'aucun artiste chinois 
ne s'était encore avisé de les fixer, ont seuls permis, sinon déter- 
miné l'adoptioo des idoles indiennes. De celles-ci on s'est contenté, 
faute de mieux; et le résultat de cet expédient est qu'on a revêtu 
de figures, dont la ressemblance crève les yeux, des conceptions 
qui à l'examen se découvrent fort dissemblables. Mais, réciproque- 
ment, ce désaccord du fond sous l'analogie de la forme achève de 
dénoncer l'emprunt. 

Il suffit présentement de rappeler ici tous ces faits, dont nous 
réservons pour nos conclusions le commentaire historique. Si nous 
avions conservé les premières œuvres bouddhiques de la peinture 
chinoise, attribuées à ce même Kou Kal-tche et à son maître VVei 
Hsieh, nous pourrions sans doute entrer dans des considérations 
moins superficielles. 11 est des emprunts plus subtils, des rapports 

' Cf. t. II. p. 35-io. — " lU.. |i. 128. — !' Ihld, 1). lio. 



LA ROUTE DE TERRE. 665 

plus intimes que ceux de pure forme. Nous sommes prêt à recon- 
naître que, dès le iv"^ siècle, les peintres chinois n'avaient plus rien 
à apprendre en ce qui concerne la vigueur du dessin, le rythme 




Fiii. ô'j-. — Vaiijiamam (Bi-fhm(ini, Ai^ Jai'on i_cf. p. la'i, ()7o). 
Statt/i'llr PII hois jii'iitl (lu Mimt'f (îuitiict. 

des hgnes, le don du mouvement : ne craignez-vous pas qu'il leui- 
manquât encore le sentiment de la sérénité et du rêve mystif[ue, 
c'est-à-dire justement ce que leur apportait l'art houddhique, em- 
preint d'avance dans le paisible sourire et le regard intérieur di- 
ses Buddhas? Nous convenons, comme i! est juste, que les deux 



666 INFLUENCE DE L'ECOLE DU GANDHARA. 

autres des et trois religions n ont fourni leur appoint; que le confu- 
cianisme a ouvert, grâce à sa morale en action, une mine inépui- 
sable de tableaux d'histoire; tandis que le taoïsme, avec son mer- 
veilleux pantliéon et son sens aigu de la nature et de ses mystères, 
devait donner naissance à des personnages et à des paysages 
étrangement vivants. Où cependant les Chinois, si bien doués au 
point de vue intellectuel, mais qu'on s'accorde d'autre part à nous 
représenter comme positifs et réalistes, auraient-ils puisé l'inspira- 
tion de ces figures idéales et presque immatérielles qui — tout 
indianiste de bonne foi doit à son tour le reconnaître — sont 
une des plus hautes réalisations artistiques du divin et le point 
culminant de l'art bouddiiique ? A moins d'être plus royaliste 
que le roi, on ne peut qu'accepter la réponse des Chinois eux- 
mêmes : car ils ne songent nullement à dissimuler que ces tran- 
scendantes créations, nulle part réalisées avec plus de maîtrise, 
portent toutes des noms indiens et ont été enfantées par la spé- 
culation indienne. 

Le Japon. — Ce qui nous confirmerait dans cette idée, c'est que 
ce sont avant tout ces sortes de créations et ce genre de qualités 
que l'art bouddhique allait importer avec lui jusqu'aux îles pro- 
chaines ''' : car, la Chine une fois conquise, rien ne devait plus l'ar- 
rêter que l'Océan — si même celui-ci l'arrêta et qu'il ne faille pas 
quelque jour reconnaître les plus lointains et défigurés de ses 
rejetons dans les monuments de l'Amérique centrale. On nous le 
montre pénétrant en Corée dès 872 , au Japon en 552. Mais, dans 
ce dernier pays, la situation n'était pas du tout la même qu'en 
Chine, deux siècles auparavant. De quelque talent qvi'elles aient 
fait preuve depuis, les îles du Soleil Levant ne possédaient pas 

''' Cf., outre l'ouvrage de Fenollosa, Einigcs ûhcr die Rildnerei der Narii- 

Cl.-E. Maitee, L'art du Yamatn (Revue période, ilans Ostasint. Zeitsehrift, I, 

de l'art ancien et moderne, 1901): 11°' 3 et 4;II,n° 1 (igia-iS); la revue 

G. MiGEON, Au Japon (1908); W. Cohn, d'art sino-japonais k'okku, etc. 



LA ROUTE T)K TERRE. 667 

encore un art vraiment digne de ce nom. C'est sous l'influence 
de l'école gréco-boiiddiiique qu'elles auraient enfin abordé la 
représentation de la figure liumaine : et, en effet, les images, qui 




[•'iG. ô'iS. — Maitrèïa (Mi-KO-Kon), AU Japom (rf. |). i'Hj, bfig). 
Statiiplli' en cuivre, de l'épiiqw Siiih!. 



vont aller se multij)lianl, ne sont guère à l'origine que de Biiddlias 
et de moines, de Bodhisattvas et de deva. Ainsi l'imagerie gan- 
dhc\rienne ne se heurtait ici à aucune école indigène, capable do 
lui opposer ses sujets, ses procédés et son gciU. Mais d'autre part, 
il faut sans doute laisser s'écouler un assez long intervalle di- 



668 INFLUENCE DE L'ÉCOLE DU CANDHÂRA. 

temps entre l'introduction des doctrines, voire des idoles boiid- 
diiiques, et la constitution d'ateliers locaux. On ne fait elVecti- 
vement remonter qu'au vu'" siècle la fondation des premiers cou- 
vents et l'exécution des ])remières peintures ou statues : encore 
celles-ci seraient-elles dues à des artistes coréens immigrés. Cette 
date tranche à l'avance pour nous la question qui nous occupe. 
A pareille distance de l'époque comme du lieu de ses débuts, on 
se doute combien affaiblie avait pu parvenir l'influence classique 
que nous poursuivons. C'est en vain que, flattant l'inévitable pen- 
chant de tout indianiste, ie zèle pieux des archéologues japonais 
a parfois prétendu rattacher directement leur école nationale à 
ses sources indiennes. Persuadés avec raison qu'ici comme en 
Chine les œuvres les plus anciennes ont aussi le plus de chance 
de conserver la marque originelle, ils ont remonté à travers les 
écoles de Kamakura (xni^-xiv^ siècles), de Kyoto et de Nara, droit 
à ce fameux monastère de Horyuji qui, le premier de tous, 
aurait été fondé en 607 de notre ère. Mais là même il faut 
bien se rendre à l'évidence : quand, à travers un intervalle de 
six siècles et l'épaisseur d'un continent, l'art du Gandhâra a 
pénétré jusque dans les îles du Pacifique, il y est arrivé plus 
chinois que grec. 

Assurément ce n'est pas qu'on ne puisse retrouver çà et là des 
traces appréciables, parfois même frappantes, de l'influence clas- 
sique. Sans parler de la figure 5c)o, sur laquelle nous aurons à 
revenir ci-dessous, qu'on compare seulement à nos stèles gandhà- 
riennes (fig. [lob-ko'j) la garniture d'autel reproduite sur la 
figure 566 : 0!i voit aussitôt pourquoi le Buddha et son cortège 
portent ainsi jusqu'au Japon, dans le canon de leurs proportions 
et de leurs draperies, la marque indélébile de l'art grec. Il n'en 
est pas moins vrai que pour trouver les modèles immédiats des 
plus vieilles images nippones, nous n'avons pas à aller plus loin 
que la Chine. Un exemple caractéristique fera comprendre notre 
pensée. C'est bien du Gandhâra (cf. fig. /i 1 o ou ZiaS) que vient 



LA ROUTE DE TERRE. 669 

le Mi-ro-kou (Maitrêya) de la figure 568. Vous le reconnaissez 
à sa pose caractéristique comme à la rondeur de son visage, aux 
chutes de ses vêtements comme à sa pensive mélancolie. Mais 
vous n'ignorez plus qu'il a fait escale en Sérinde, puis à Yun-kang 
(fig. 5/|o) et à Long-men. C'est là qu'il a pris, avec sa haute 




FiG. 549. — A'atçratana, ad Tibet (cf. p. 127, 671). 
British Museuiit. Provenant de Lhassa. Hauteur: o m. 3ù. 

tiare, l'abondance des étoffes qui recouvrent son siège. Enfin nous 
pourrons mettre au compte de l'inexpérience japonaise ce qu'il peut 
avoir de trop anguleux dans son allure de primitif Et maintenant, 
après cette sommaire analyse, concluez. Ce n'est pas nous qui 
contesterons, devant ce morceau, la remarquable survivance du 
motif gaiidliârien : mais qui ne voit que ce serait un abus de 
langage de parler d'une œuvre restée gandhârienne? Ce n'est 



670 INFLUENCE DE L'ÉCOLE DU GANDHARA. 

pins que rinterprétation japonaise d'un modèle chinois, lui-même 
traduit d'une adaptation sérindienne d'un prototype indo-grec. 

Rien ne serait plus facile que de recommencer cette expérience : 
il suftirait de confronter avec les albums de Ed. Chavannes les 
planches des Selected Relies ou du Kolcka. Aussi bien les archéo- 
logues japonais sont-ils trop experts pour ne pas le reconnaître 
eux-mêmes ('). Tout leur art bouddhique des périodes Suiko et 
Tempyo sort immédiatement, pour les sculptures, des grottes 
de Yung-kang et du Long-men, pour les peintures, de celles de 
Touen-houang : ou du moins ce sont là les meilleurs points de 
comparaison dont nous disposions à l'heure actuelle. En d'autres 
termes, c'est à travers l'art chinois des Wei et des T'ang que le 
panthéon bouddhique de l'Inde est venu, par l'intermédiaire de 
la Corée, prendre ses quartiers au Japon. Gela est vrai pour les 
Bodhisattvas autour desquels continuent à voltiger ces ondoyantes 
écharpes que les artistes nippons ont essayé de réaliser jusque dans 
le bronze et le bois; pour les figures de saints arhats qui ont engendré 
sur place une si étonnante lignée de portraits de bonzes; pour les 
gardiens des temples ou du monde, avec leur armure guerrière 
(fig. 5/17) ou leur musculature outrée; pour les petites divinités 
populaires de la richesse (fig. 5ii) ou des enfants (fig. 5^5-566), 
etc. A tous ces modèles, déjà transformés par le génie chinois, le 
.lapon a appliqué sa verve fantaisiste ou sa veine mystique, tantôt 
s'amusant à des pochades caricaturales, tantôt se haussant aux 
régions surhumaines de l'idéal. Qui oserait soutenir qu'il soit 
regrettable que d'indo-grecques ces figures soient devenues sino- 
japonaises, et qu'une reproduction stéréotypée eût mieux valu 
que ces originales transformations? 

Le Tibet. — C'est donc sans regrets superflus — et qui, dans 
l'espèce, seraient déplacés — que nous suivons le déclin croissant 

''' Voir M. Chùti Itô, dans Kokhti, (ii't.-iiov. igoG. 



LA ROUTE DE TERRE. 671 

de rintluence classique à mesure que nous avançons vers l'Exlrêine- 
Orient. Cependant nous avons déjà atteint les bornes de l'ancien 
inonde et l'endroit où la route de terre rejoint celle de mer. Le 
cycle est fermé, et nous devrions clore ici notre tour d'Asie, s'il 
ne convenait au moins de mentionner une branche de l'art boud- 
dhique trop importante pour que nous la passions complètement 
sous silence, à savoir l'art lamaique. Volontiers nous caractéri- 
serions d'un mot la situation qu'il occupe à notre point de vue : 
quand on considère que l'influence gréco-bouddhique a contourné 
le Tibet au Nord comme au Sud, par l'Inde comme par la Sérinde, 
on est tenté de le définir, si mal que cette métaphore s'applique 
à un plateau de cette altitude, comme un point de remous entre 
deux courants ; et, en effet, son panthéon est le lieu de ren- 
contre d'images dérivées aussi bien du bassin du Gange que de 
la Haute-Asie. Il arrive même parfois qu'en se retrouvant face à 
face, des personnages, au fond identiques, ne se reconnaissent 
plus dans la forme : tel est, par exemple, le cas du Vaiçravana 
à la lance (fig. 5^9) et du Mahàkàla à la vivante bourse, qui 
ne sont tous deux que des variantes déformées de notre Pâncika 
gandhàrien'''. Nous avons déjà eu l'occasion de montrer, à propos 
des miniatures bengalies et népalaises, l'une des voies par les- 
quelles l'imagerie bouddhique a pénétré au Tibet '-); nous voyons 
mieux à présent comment des cousines éloignées de ces mêmes 
images n ont pas tardé à venir les rejoindre à travers les passes 
montagneuses qui du Turkestan chinois ou du Sseu-tch'ouan 
mènent à Lhassa. L'Inde mystique et voluptueuse y importa avant 
tout, outre la figuration de la légende du Maître'-'', ses représen- 
tations, tantôt idéales et tantôt obscènes, de Buddlias et de Bo- 
dliisattvas; au compte de l'Asie centrale nous pouvons aujour- 
d'hui inscrire sans crainte, outre les scènes de ses enfers man- 



*'' Cf. ci-dessus, l. il, p. i -27-128. /« vie du Buddha d'après des peintures 

''' Icon. bouddh. de l'Inde, I, p. 180. tibétaines. {Mémoires concernant l'Asie 
'^' Cf. Hackin, Les scènes figurées de orientale, t. II.) 



672 INFLUENCE DE L'ÉCOLE DU GANDHÀRA. 

darinaiix, les arhats et les magiciens [siddha), les tr gardiens de 
la loin ou «du monde n, et sans doute aussi tout un contingent 
de démons qui vint encore renforcer la garnison locale du a pays 
des neiges n ''). 

Les deux apports se laissent différencier d'autant plus aisément 
qu'en les juxtaposant les praticiens tibétains se sont bien gardés 
de les confondre. Ce n'est pas au Tibet que personne pourra se 
plaindre, comme en Chine ou au Japon, des transformations 
opérées dans les thèmes importés, que celles-ci soient dues à la 
réaction du goût national ou à rirré])ressible fantaisie des artistes. 
Par-delà l'Himalaya, il semble que les modèles bouddhiques soient 
tout de suite et entièrement tombés, faute de concurrents laïques, 
entre les mains de moines plus soucieux d'ortiiodoxie traditionnelle 
que de renouvellement estbétique, et qui se sont fait une loi de 
les répéter indéfiniment. Ce signe d'impuissance créatrice peut 
d'ailleurs, au point de vue documentaire, avoir son prix. Si le 
panthéon des lamas, avec ses perpétuelles et machinales répliques, 
a vite fait de lasser les yeux du critique d'art, il reste, par sa fidé- 
lité stéréotypée, le paradis de l'iconographe. Même l'amateur le 
plus profane ne peut qu'être frappé du caractère relativement 
archaïque de ses plus récentes productions. 11 ne faudrait pas tou- 
tefois nourrir trop d'illusions sur l'antiquité des modèles si con- 
sciencieusement recopiés. C'est seulement, ne 1 oublions pas, au 
milieu du wf siècle que la civilisation indienne a passé les mon- 
tagnes, avec le Bouddhisme, sa littérature et son art; c'est à la fin 
du vni" siècle que les Tibétains exercèrent leur passagère domi- 
nation sur l'Asie centrale; c'est enfin à partir du x' que leur pays 
devint le commun refuge des moines indiens et sérindiens, fuyant 
devant l'invasion musulmane. Ainsi leur panthéon ne s'ouvre qu'à 
une époque assez basse et nous n'oserions en fermer les portes 
avant la fin du wf siècle. On peut regretter que le clergé la- 

'"' Cf. A. Gkï.wveukl, Mythologie du Bouddliismc au Tibcl cl en Mongolie. 



1 



L\ noiTF, IIK TKKRE. (i7;i 

maïqiie, non moins conservateur que celui de l'ancienne Egypte, 
ne nous ait pas transmis un état plus anciennement fixé de l'art 
bouddliique : mais il est plus simple d'admirer qu'une imagerie 
si mêlée et si tardivement formée nous remémore encore si clai- 
rement, à travers son adaptation indienne ou chinoise, le vieux 
répertoire gandhârien. 



CAM>HÀUA. Il /|3 

iuritiur.niE tATio>. 



67Û HESUME HISTORIQUE. 



CHAPITRE XVIII. 

RÉSUMÉ HISTORIQUE. 

(lUiVlE GÉXÉRALE DES IMAGES Dl lUDIIIH.) 

Résumons : De la double et inverse expansion de l'Hellénisme 
vers l'Orient, à la suite des conquêtes politiques d'Alexandre, et du 
Bouddliisme vers l'Occident, à la faveur des missions religieuses 
d'Açoka, est née au Gandhâra, grâce à un ensemble de circon- 
stances particulièrement favorables, une école d'art indo-grec. 
Plongeant par ses racines jusque dans la période de la domination 
grecque sur le Penjàb, déjà formée au i"' siècle avant noti'e ère, 
elle achève de s'épanouir aux siècles suivants, tombe dès le m'' dans 
une profonde décadence, prolonge son agonie jusqu'au v% est déli- 
nitivement renversée au vi'" : le semblant de renouveau, purement 
extérieur et adventice, dont elle se pare aux viir-ix" siècles, n'est 
même pas un de ces derniers rejets comme il en pourrait pousser 
sur un tronc al)attu en pleine sève. Suit un long ensevelissement 
de huit cents ans, et qui paraissait définitif, quand un retour de la 
domination européenne dans le même pays a fait reprendre un 
intérêt de plus en plus éclairé aux seuls débris qui subsistent: des 
pierres sculptées, des modelages en mortier, des poteries, quelques 
objets de métal, à peine quelques traces de peinture. Cependant 
les sept premiers siècles de notre ère ne s'étaient pas écoulés que 
le répertoire de l'école s'était répandu jusqu'aux confins extrêmes 
de l'Asie orientale : aloi's même qu'elle avait déjà péri dans son 
pays d'origine, son influence, plus ou moins atténuée par le temps 
et les conditions locales, continuait à se faire sentir dans l'Inde, 
en Insulinde, en Sérinde, jusqu'à l'arrivée des Musulmans, — et, 
là où ces derniers ne se sont pas installés en maîtres, à Ceyian, 
en Indocbiue, en Chine, au Japon, au Tibet, jusqu'à nos jours. 

Telle est, ou plutôt telle veut être l'esquisse du tableau bisto- 
ri(jue que nous avons essayé de brosser. 11 nous a fallu y entasser 



RESIMK HISTOI'.Kjl E. 075 

tant de pays et tant de siècles, et. en dépit de la relative pauvreté 
des sources, y accumuler tant de traits épars (jue nous crai[{nons, 
pour avoir voulu trop édaircir les clioses, de les avoir linalenient 
quelque peu endjronillées. Peut-être ne serait-il [)as mauvais, 
comme à la lin de la seconde et de la troisième partie de ce travail, 
de procéder à une sorte de mise au point et de repasser sur les 
lignes inaîtresses pour les dégager de la multiplicité des détails. 
Mais cette fois le cas n'est pas tout à lait le même. Un sommaire 
pur et simple des trois précédents cliapitres ne se composerait 
guère que d'inutiles répétitions. Il y aurait, semble-t-il, mieux 
à l'aire : ce serait de choisir, entre les nombreuses figures que nous 
présente l'école, la plus caractéristique de loutes, et, l'isolant du 
reste de l'œuvre, de suivre son évolution particulière non seule- 
ment au Gandliàra, mais dans le reste de l'Inde et en Extrême- 
Orient. En concentrant toute la lumière des documents sur une 
série linéaire unique, nous risquerons moins de perdre le fil de 
notre exposé : de plus, au lien de nous borner à répéter nos 
théories sous une forme seulement plus concise, nous les passerons 
à la pierre de touche d'une application spéciale. Le tout sera de 
bien choisir le sujet de notre expérience. Or il existe justement 
au répertoire y\n personnage dont on ne contestera pas l'impor- 
tance, puisqii il s'agit du fondateur même du Bouddhisme, ni non 
plus le caractère original, puisque nous y avons reconnu dès 
longtemps la cr marque de fabrique n de l'école. Nous ne pourrons 
mieux contrôler notre histoire de l'art gréco-bouddhique qu'en la 
résumant dans celle du type indo-grec du Buddlia. 

Aussi bien le légitime souci de ne pas sacrifier le reste de la pro- 
duction iconographi(jue et légendaire du Gandhàra au prestige, 
si grand qu'il soit, d'une seule figure, nous a ius(pi'ici em[)êché 
d'accorder à l'évolution de cette dernière l'attention ([u'elhî com- 
porte et le développement qu'elle paraît mériter. A la vérité, sur la 
question des origines, nous ne voyons rien à ajouter. Le spécialiste 
a beau être censé lu; dcvoii' rien ijjnorcr, on ne nous demandera 

43. 



676 liESLiMh: Il ISTOIUQUE. 

pas de dire quel doiialeui' a le premier passé à un artiste hellé- 
nisant la coniniaiide d'une image du Maître (cai' il l'aut de toute 
nécessité placer Tinitiative de ces deux hommes à la naissance de 
cette création). Nous n'avons même pu établir de façon certaine 
s'il s'agissait d'un has-reliel poui' décorer un siùpa ou d'une statue 
pour consacrer un viluira (cf. t. 11, p. 338). Enfin cette conversa- 
tion s'est-elle tenue dans le bazar indigène, ou chez le «résidentn 
grec de Peukélaôtis, ou, mieux, dans l'atelier improvisé par le four- 
nisseur attitré de la colonie étrangère et devant des modèles de 
statuettes purement helléniques de sa fabrication , du genre de notre 
ligure /176? Ce sont là autant de circonstances que nous ignore- 
rons probablement à jamais : car les entrevues les plus fécondes ne 
sont pas toujours celles dont il a été dressé procès-verbal. Mais si 
de cet entretien nous ne savons pas grand'chose. du moins nous en 
tenons le résultat : tf Poui'riez-vous aussi faire un Buddha?n, a dû 
dire l'un des interlocuteurs. — cr Pourquoi pas?n, répondit l'autre. 
Et le Buddha fut (fig. /i/i5). Nous avons déjà analysé cet unique 
et savoureux mélange d'éléments grecs et indiens, hérétiques et 
orthodoxes, réalistes et idéalisés, oi!i se trahit si visiblement l'inter- 
vention d'une main occidentale et, qui plus est, travaillant (comme 
on dit) tfde chien. Telle quelle, celte création aussi hybride que 
tardive n'en est pas moins l'une des réussites les plus répandues 
et les plus durables qu'aucune école ait jamais eues à son actif. 
Adoptée d'enthousiasme par l'univers bouddhique, elle est devenue 
et demeurée pour les fidèles la seule façon de concevoir et de 
figurer leur Maître. Et c'est aussi pourquoi nous ne serons pas 
surpris de constater que son histoire reflète celle de l'art gréco- 
bouddhique tout entier. 

§ I. Le DiG-rutn du Buddha n'DO-OREC. 

On a quelque honte à le répéter, mais il faut le redire une fois 
encore. On a bien pu supposer que la Communauté bouddhique 



LE DIf;~VIJA}A DU BUDDH V INDO-GREC. 077 

avait dn posséder de bonne heure des images de son fondateur: 
mais de cet fr archétype indien primitif '')•)! jamais encore on n'a 
relevé \a moindre trace. Il y a pis. Une constatation significative 
nous enlève tout espoir que quelque fouille j)Ius heureuse ou 
mieux suivie nous eu procure jamais le moindre spécimen. Quand, 
à Bodh-Gayà, à Barhut, à Sànchi, nous trouvons la vieille école 
indienne en pleine activité, nous avons la stupeur de découvrir 
qu'elle est en train de tenir industrieusement l'étrange gageure de 
représenter la vie du Buddlia sans jamais figurer le Buddlia. Tout 
au plus iudique-t-elle par un symbole sa constante, mais toujours 
invisible présence. Le fait est anormal, sans doute : mais, fondé sur 
le témoignage autographe des vieux sculpteurs eux-mêmes, il est 
incontestable et d'ailleurs incontesté. On imi devine l'immédiale 
conséquence. La totale absence de l'image du Maître sur les scènes 
de sa propre biographie, telle qu'elle se pratiquait dans l'Inde 
centrale au if et au i*^'' siècle avant notre ère, suffit à établir défini- 
tivement la priorité des Buddhas qui, comme nous avons vu, com- 
mençaient à foisonner sur les sculptures du Nord-Ouest. Le type 
du Gandhàra n'est plus seulement le premier connu : il devient 
désormais le plus ancien qu'on puisse connaître. Et enfin, comme 
ici-bas les choses ne s'inventent guère deux fois, il en résulte encore 
que, sauf preuve du contraire, le prototype de tous les Buddhas 
de l'Asie est le Buddha indo-grec. 

Que cette conclusion soit assez inattendue et contraire à l'ordre 
naturel des choses, qu'elle n'ait surtout rien d'agréable à enre- 
gistrer pour un indianiste, nous n'en disconvenons pas. Certes, il 
eût été infiniment plus indiqué de découvrir les premières images 
du Bienheureux aux lieux mêmes qui l'entendirent d'abord prêcher 
sa doctrine: ou, s'il faut se résigner à ne les rencontrer (jue sur 
les extrêmes confins Nord-Ouest de la péninsule, il eût été moins 
humiliant pour ranimn-propre indigène de ne pas apercevoir le 

'' A. Grlnwedei, , B. kiiiisl, r"é(l., deuxième édition el pai' siiile (le riklilion 
p. 15a; l'hypothèse a (lis|iaiii fie la aiijflaise, mais a été reprise par d'autres. 



(i78 liKsiMi'; iiisToninuE. 

géiiio {jrec deboiil aiiiirès de leur Itorceaii. C'est le cas où jiimtiis 
(le 1 avouer : 

. . .Un ne saik'iidiiil jjiière 
Do voir Ulysse en celte alTaire '''. 

Mais qu'y pouvons-nous ? Le vrai n'est pas l'orcénient le vrai- 
semblable, et mieux vaut ne pas tergiverser avec les l'ails : leur 
Iranquille insolence écrase d'avance tontes les contradictions et 
dédaigne tous les commentaires. D'ailleurs, dans leur élrangeté 
même, ils nous ont paru susceptibles d'une explication fort natu- 
relle ('■^'. Tout pesé, chacune des deux écoles aurait justement fait, 
en son temps et en son lieu, ce à quoi l'on pouvait s'attendre d'elle. 
Celle de l'Inde centrale subissait encore le joug magique de la 
coutume alors que, sous l'influence occidentale, celle du Nord- 
Ouest en avait déjà rompu l'encliantement suramié. Cela est tout 
à fait dans l'ordi'e, et l'on n'aperçoit pas, à regarder les choses 
d'un peu près, qu'elles eussent pu se passer autrement qu'elles 
ne firent. 

Ce qui prouve bien d'ailleurs que la magnifique innovation 
improvisée par les artistes du Gandliàra ne se heurtait dans la 
péninsule à aucune prohibition rituelle, c'est l'enthousiasme et la 
promptitude avec lesquels fidèles et artistes de la vallée du Gange 
et du Dékhan adoptèrent à leur tour le type indo-grec du Buddha. 
Quant au reste de l'Asie, comme l'idole du Maître y a pénétré en 
même temps, sinon même plus tôt que la doctrine, aucun préjugé 
dogmatique ne saurait avoir trouvé le temps de s'y créer contre 
elle. Ainsi toutes les voies étaient largement ouvertes devant la 
réincarnation plastique du Buddha. Nous la voyons aussitôt, pendant 
religieux du roi rakravartin , se lancer à la conquête du monde; et, si 
les archéologues n'écrivaient en prose, il ne nous resterait plus, tel 
un barde de cour, qu'à entonner son dig-vijaija. L'esprit critique 
nous contraint au contraire à faire remarquer tout de suite qu'à 

<'■' La Fontaine, Fahles, X, i3. — '-' Cf. I. 11, p. 36k el siiiv. 



LE DIG-VI.Iir\ \)[ RII)r)Il\ INDO-GREC. 679 

cette ftinvasion des quatre points cardinaux^, il eu est au moins 
un (|ui iuan(|ue, celui de l'Ouest. En dépit de ses attaches occiden- 
tales, cette région de l'horizon d'où lui venait pourtant le phis clair 




l"'io. 55o. — BoDnisATTïA-liiDDiiA, \ MATiriin (cf. |i. ;!ai, ii'it), 370, (iof), GSi, (n)8). 

Musée (le Malkurà, n" A i . Proiienaiit de kulrà. Ilmileur : n m. jo. 

D'npivs .!, Ph. VnCKr, , A. !^. l., A'iii. J\fj}. njofj-m, pi. WIIl (f. 

de ses caractères somatiques, est restée longlcinps close au TîUiMlia 
indo-européen. Quand enfin il y a j)énétré, ce n'a été (|Uf par 
le détour de rK\trêine-()rient et sous l'orme de hibelot d'étagèi'c. 
Ce n'est ni la place ni l'instant d'entreprendre l'élucidation des 



(180 RÉSUMÉ HISTORIQUE. 

raisons de civilisation générale (jni oui reniUi l'Iran et l'Asie anté- 
rieure quasi imperméables aux doctrines comme aux images boud- 
dhiques. Bornons-nous à constater que, si la Bonne Loi et son héros 
éponyme n'ont guère dépassé de ce côté le 60'' degré de longitude 
Est, ils se sont en revanche répandus, des steppes glacées du Nord 
aux mers chaudes du Sud, sur tout l'Orient de l'Asie. Pour cette 
pacifique conquête deux voies principales, nous le savons, leur 
avaient été ouvertes par les pionniers de la civilisation indienne, 
navigateurs au long cours ou chefs de caravanes, celle de terre au 
Nord-Est, celle de mer au Sud-Est: il ne nous reste qu'à l'y suivre. 

La conquête Di Sud-Est. — Nulle part peut-être ne se sent 
mieux qu'ici le manque d'enquêtes suivies et méthodiques dont 
souffre encore l'archéologie de l'Inde. Ne doutons pas que le travail 
déjà fait pour les inscriptions ne s'étende un jour aux statues et que 
nous ne finissions par posséder une liste continue d'images datées 
du Buddha : quand la liste ainsi dressée sera également accom- 
pagnée de fac-similés satisfaisants, les bases d'une étude sérieuse 
de l'art bouddhique seront enfin jetées. Pour l'instant nous devrons 
nous contenter de réunir une série assez incohérente, entrecoupée 
de dates sporadiques : l'essentiel est que déjà , à travers toutes les 
lacunes, nous sentions toujours le même fil courir sons nos doigts. 
Nous n'avons d'ailleurs à noter ici que les étapes les plus impor- 
tantes de la mai'che triomphale, et que seul l'Océan put arrêter, 
du Buddha indo-grec vers l'Orient. Quelques spécimens choisis, 
plantés comme des jalons aux principaux centres religieux et artis- 
tiques du Bouddhisme, suffiront à justifier notre entreprise. Enfin 
du côté où nous dirigeons d'abord nos pas, le terrain a été d'avance 
et un peu partout repéré par le Service archéologique de findé. 
Pour commencer, nous allons tout de suite rencontrer, aussi bien 
à Amarâvatî qu'à Mathurâ, desBuddhas sûrement datés du n^ siècle 
de notre ère — et, pour la justification de notre thèse, nous n'en 
trouverons aucun qui soit antérieur à la fin du 1" siècle. 



I.E D7G-T/./I) I Dl BUDDHA IiNDO-dREC. fi8l 

Parmi les imaoes de Mallnirâ, nous ne rappellerons ici (jue 
j)Oiir mémoire celles dont il a déjà été question ci-dessus '') en i-aison 
lie leur caractère exceptionnel (fig. 55o). Ces premiers essais de 
l'école locale dilTèrent en effet par plusieurs traits du prototype 
gandliàrien : mais elles n'eurent pas de postérité, et seules les 
reproductions plus fidèles du Buddha indo-grec (fig. 55a-o53, 
58/j) se sont prolongées jusqu'à l'époque des Guptas au v" siècle 
(fig. 587). Quand l'invasion des Huns blancs vint détruire les 
ateliers dont elles étaient sorties, déjà leur suite avait été prise 
par les statues du bassin moyen et inl'érieur du Gange, depuis 
Prayàg ou Allaliabàd (fig. 554; datée 8.129 = /1/18-9 ap. J.-G.) 
jusqu'au Bengale'-). Nous nous contenterons de quelques spéci- 
mens caractéristiques relevés sur le site des deux plus durables 
pèlerinages, celui de la Première Prédication, près de Bénarès, et 
de l'Illumination, près de Bodh-Gayâ. Les figures 555, SOy, 588 
(cl. fig. 90(), ^98, 507, 5 1 1) représenteront les nombreuses images, 
assises ou debout, que nous ont rendues les l'ouilles de Sàrnath. 
Quant à celles qu'a l'ournies avec non moins d'abondance le sol du 
Magadha, et dont la lignée se perpétue sous la dynastie des Pàlas 
jusqu'à l'invasion musulmane, les figures 55() (datéeS. 6/1 = 1 A."! '^) 
ap..l.-C.). 557-558 et 588 />/s (cf. fig. 5oo-5oi) on donneroni une 
idée. Il ne tiendrait qu'à nous de suivre ce modèle jusqu'en Bir- 
manie î^). Mais le cbemin que nous avons déjà reconnu au cours du 
précédent chapitre nous ramène à présent du côté d'Ajautâ. Parmi 
les sculptures qui décorent aussi bien les chapelles intérieures que 
les façades des cryptes, nous ne trouverons rien que nous n'ayons 

'' Cf. t. II, p. 3a 1, n. 3 et 6o5, e( Smith el Hoey, Aiic. Biiddliisl Slaliialles , 

ci-flessoiis, |). 698. Nous sommes d'ac- fhins ./. A. S. B., LXIII, iSyT), p. i55. 
eoid avec M. J. Vh. Vogel poui' rappoiler '' Le style de cette statue rappoile sa 

les ligures oôo et ses pareilles (et aussi ilate à l'ère Çaka, el non Gupta. 
la ftgure 556, citéeci-dessous) au n' siècle <*' Voir un Buddlia de pierre el des 

après nolie ère, sous la domination des sceaux d'argile de Pagan dans A. Grix- 

Kusanas. Les ligures 552-553 ne doivonl wedel, Buddh. Sltidkn (1«to//. a. d. A. 

pas leur être très postérieures. Muséum fur Vûllcerkuiide , V, 1897), 

" Voii- encore pour Çrâvasii V. A. p. i3o et lig. 88. <)0. 93. 



6X-2 RÉSUMÉ HISTORIQUE. 

déjà rencontré dans lo Madhyadèça : mieux vaut donc choisir un 
Buddha peint qui, bien que datant du vi'' siècle, est visiblement 
[dus proche de la source originelle (fîg. 689; cl', fig. 5o3). Nous 
remontons plus près encore avec ceux d'Amarâvatî (fîg. 585 ; cl. 
fig. 5o6, 5 08-509), dont les premiers ne doivent pas être po.sté- 
rieurs au u*" siècle de notre ère. 

Ici nous attend une bonne fortune capable de consoler l'archéo- 
logue indianisant de ses habituels déboires, et bien faite pour 
donner confiance dans l'avenir des études comparatives que nous 
esquissons en ce moment. Nous avions cru plus haut (p. 617) 
pouvoir considérer Amarâvatî comme l'un des ports par où l'in- 
fluence indienne avait dû gagner l'Indochine : or voici qu'on vient 
d'exhumer à Dong-Du'o'ng, au sud-ouest de Tourane, dans l'an- 
cien Campa et l'Annam actuel, la preuve manifeste de cette expor- 
tation (fig. 586); car lors même qu'il faudrait admettre, contrt 
toute vraisemblance, que cette statue de bronze ait été fondue sur 
place, il ne s'agirait toujours que d'un simple surmoulage d'une 
statue d'Amarâvatî ('). Si la riche moisson archéologique recueillie 
à Ceylan avait été plus libéralement publiée, plusieurs cas ana- 
logues se présenteraient aussitôt à nous. Que le roi Vasabha (vers 
12/1-168 ap. J.-C.) ait dédié des images du Buddha au Mahà- 
tliûpa. le fait est historiquement possible ('-) ; une chose certaine, 
c'est que les statues mutilées qui subsistent près de ce stùpo re- 
produisent d'une façon schématique, mais fidèle, les draperies et 
le port des Buddhas d'Amai-tàvati (cf. fig. 559). 11 en est de même 
des belles statues assises de Polonnaruwa et du colosse debout 



''' Voir RotiGiER, iVo«ue//e« (/e'coMW'/-/e.s' Irchiiid, i8()."i. jjI. 1-lV): mais compa- 

cames au Quang-nniii . dans le Bidl. de la rez les spécimens de l'art local des C.ams 

Comm. arcli.dc l'Indochine, \ç\i^, f. ^i i. donnés par M. !>. Finot (Bulletin de 

— La facture est à la vérité supérieure l'Ecole française d' Extrême -Orient, I, 

à celle de Some Biiddliist Bronzes , prove- i<)oi, fig. 7, 8) et M. H. Pariientier, 

nant de la région d'Amarâvatî et publiés Inventaire, fig. 108 et 1 17. 
par M. Sr.WELi. (Journal of tlie Roijnl -' ;l/((//«'(vn»s((, wxv, 8() (trad. Gp:igei\, 

Asnitic S(n-ielii 0/ Greal Uritain and p. aSa et xxxviii). 



NE DIG-VLnyï DU BUDDHA INDO-GREC. fiS.'i 

d'Akwana, haut de quatorze mètres('). D'autres au coutraii'e, sur 
(jui les plis du vètemeul ont complètement disparu (-), se réclament 
plutôt des Buddlias (ùipta de Bénarès, du type de la figure 555, 




FiG. 55i. — TtTE m; Biddua, à xMaiéiluà (cf. p. 0()ii). 
Mvst'e Je Lttkhttaii. Provenant do Mnlhunl. Hnitleur : o m. a8. 



et s'apparentent par là directement à ceux du Cambodge et do 
Java. Le plus beau de ceux qui aient été retrouvés à Angkor 
( fiji;. oGo) soutient l'ort bien la comparaison avec les modèles in- 



' Arcliwological Siin'cii of Ceijlni} . 
Animal Report igoj, pi. \I1-\III ; cl. 
\'. A. SmiTH, Hislorij oj Fine Arl In fiiilin 
and Cejjloii. t'ig. 180, et fig. 178, 171). 
197. La tradilinn locale n'attriijuc d'jii!- 
leiirs la statue nipestre d'Akwana (|ii'aii 
xiT siècle. 



<'^' Archœolngieal Survey ofCeylon, An- 
nunl Report Kjoi, pi. XIV: cf. V. \. 
Sjirrii. Uixtorij of Fine Art in Inillu ami 
Cei/ton. liji'. 5/4 ; conlrairernent à l'opinion 
de Tautenr, nous iioyous (jue colle der- 
nière image ne saurait (Hrc considérée 
coiunii' aniienim. 



68'i RÉSUMÉ HISTORIQUE. 

(liens ('); c'est plus qu'on ne pouvait dire jusfpi'ici des nombreuses 
images khmères (cf. lig. 2o5,52iet58i). Peut-être même les sur- 
passe-t-il par l'intensité de l'expression et l'illumination intérieure 
de la physionomie ; et c'est aussi par là qu'il nous paraît l'emporter, 
en dépit des défauts de sa facture, sur les cinq cents statues, d'un 
modèle quasi uniforme et aux traits quelque peu figés, qui ont 
valu son nom à Boro-Boudour (fig. 56 1 ; cf. fig. 5i9 et 58o). 

L\ CONQUÊTE DU NoRD-EsT. — Laissous cc poste avancé en sen- 
tinelle sur le bord des mers australes et, du Gandliàra comme 
base, reprenons à présent, à travers montagnes et déserts, les 
âpres routes de l'Asie centrale. De loin les gigantesques Buddlias 
de Bàmiyân nous indiquent la principale passe qui conduise dans 
le Itassin de l'Oxus jusqu'aux tertres de Bactres; et là quelques 
coups de pioche bien dirigés nous rendraient apparemment, en 
même temps que des oeuvres de plus basse époque, des images 
contemporaines des premiers Buddhas de Malhurâ. Du moins rien 
n'est plus tentant que d'admettre la production parallèle des 
mêmes effets sous l'action simultanée des mêmes causes dans les 
deux capitales excentriques, labactrienne et l'indienne, du royaume 
de Kaniska. Aussi bien, si l'on tient compte des ditlicultés plus 
grandes qu'opposent aux communications les régions montagneuses 
en comparaison des plaines, on peut dire que les deux cités étaient 
situées à égale distance du Gandhâra. foyer de l'art indo-grec et 
théâtre de la conversion (hi monarque indo-scythe. Il y a cent ans 
et moins, il eut été possible de corriger par des fouilles ce que 
ces vues de l'esprit ont de trop rigidement symétrique. Puisque le 
plus clair résultat des sanglantes guerres afghanes a été de fermer 
le pays qu'elles devaient ouvrir, force est de renoncer pour l'instant 
au rêve passionnant de cet itinéraire, et, comme s'y est résigné 
Sir Aurel Stein, de prendre directement à travers les montagnes, 

•'' Cr. Bull, lie lu Cnmm. arct. de l' fiitlochine , 191 3. \i. 99-108. 



I 



LE DIG-VIJAYA DU BUDDH 4 INDO-GREC. 685 

soit parla route de Gilgil, soit par celle dti Chitral. Au Kacinîr 
même, c'est en vain que nous chercherons aucun vestige apparent 




FiG. 5d2. — Bbddha GANDHÀniEN, À Mathuhâ (cf. p. 370, lJo6, 681, 68(), 708). 
Musée de Lal.hium. Provenant de Cliaiibàrà. Hauteur: o m. 38. 

des nombreux Buddhas de jadis, tant brahmanes et musulmans se 
sont soifrneusement accordés à les détruire'*'. Mais les rochers 



''' Cette désolante pénurie, à laquelle 
fies fouilles suivies auraient vite remédié , 
ni> rend que plus précieuse la découverte 
au Kangra d'un lironze d'ailleurs tardif. 
Voir .1. Ph. \oGEi. . A. S. I., Aim. Rep. 



Kjo'i-ô, pi. XXV et p. 107-109; 
M. Vogel a [)arfaiteraent relevé ses ana- 
logies peisislantes avec les images gréco- 
houddluques, et nous nous jjornons à 
renvoyer le lecteur à son ailicie. 



686 RÉSUMÉ HISTORIQUE. 

môiDe des P.îmirs portent encore Ici trace de la propagation de 
l'image du Maître('); et quand enfin nous débouchons dans la 
Sérinde, le premier aspect de ses nombreuses figures de stuc ou 
d'argile bannit île notre esprit toute crainte qu'aucune solution de 
continuité se soit produite dans la chaîne de transmission. 

Nous nous retrouvons ici en pays déjà exploré, et le nombre 
des documents publiés nous permettra d'être d'autant plus bref. 
Comme points de repère sur les deux routes, méridionale et sep- 
tentrionale, du Turkestan, nous nous contenterons d'emprunter à 
Sir Aurel Slein et à M. le professeur A. Griinwcdel deux statuettes, 
l'une originaire de Rawak (lig. 662), l'autre du Tourfan (fig. 563): 
leur ressemblance entre elles et avec telle autre, naliv^e de Mathurà 
(fig. 552), nous rendra provisoirement moins cuisante la privation 
de leurs pendants bactriens. Pour les «Mille Buddhasnqui depuis le 
iv^ siècle marquent, décorent et sanctifient le nœud des voies com- 
merciales entre la Chine et l'Occident, mais ont malheureusement 
été pour la plupart retouchés parles restaurateurs modernes, nous 
nous bornerons à renvoyer aux photographies déjà parues de 
Sir Aurel Stein et de M. P. Pelliot'-'. A partir de ce moment, les 
planches de Éd. Cha vannes guideront notre quête d'abord vers les 
grottes de Yun-kang près de Ta-t'ong-fou , dans le Nord du Chan- 
si (fig. 56 A), puis vers celles du Long-men, près de Honan-fou 
(fig. 565; cf. fig. 54i). Colossales ou minuscules, ces sculptures 
rupestres, dues au zèle sans lendemain des Wei du Nord et des 
T'ang pour le Bouddhisme, nous mènent du v'' au vm' siècle. Mai^ 
déjà — sous l'inlluence de la civilisation chinoise bien que par 
l'intermédiaire des Coréens — l'art bouddhique florissait dans la 
nouvelle capitale japonaise de Nara. Ici encore ce ne sont pas les 
documents authentiques qui manquent ; nous ne saurions mieux 
faire que de recourir une fois de plus''' au fameux tabernacle 

'"' Voir M. A. Stein, AiicIi'dI kliohiii. lij;. i(Ji : Mission Pelliot, il;iiis L'Art dé- 
I, fig. 1. corail f, août igto, p. 5 4 -6 6. 

' Voir M. A. Stein, Désert Catliaij, "> Cf. ci-dessus, t. II, p. ?iih cl 6()S. 



S 



LF, DIC-VIJAÏA DU lillDDH A 1NT)()-(!REC. 687 

domestique fie la noble dame Tachibana Fiijin, moiie en -33 
(fig. 566; cf. fig. 589 et 590). 

Après i.a conquête. — Natil du Gandliàra comme le Buddlia 
liistoi'ique l'était du Ivoçala, le Buddha plastique nous a ainsi et 
toiH' à tour entraînés à sa suite jusqu'aux extrémités nord-est et 




FlG. 553. BlDDHA GANDH.inlEN, À MilUCllÀ (cf. p. Go3, GoO, (iSi). 

Musée (le Lakhiiau. Provenant du vjatt Mouiidi. Hauteur: o m. 5o. 

sud-est de l'Asie. 11 ne dépendrait à présent que de nous de l'ei- 
mer le circuit. Les mémoires de Fa-iiien et de Yi-tsing nous ont 
déjà renseignés sur les communications maritimes entre la (Hiine 
et ce ([ue les Cbinois appelaient les Iles des Mers du Sud'''. Une 
trace au moins d'inlluence sino-japonaise se marque à Java dans 
la façon dont le uiudie encore rond ou légèrement ovalisé de 



cr. (.11, |). (iiii 



688 RÉSUMÉ HISTORIQUE. 

Boro-Boudoui" (fig. 5 19) soudain s'effîie en pointe par en haut 
chez les statues du Candi Mendut(fig. 568) comme de Long-men 
(fig. 5^1, 565); si l'on tenait absolument à boucler le cercle, cet 
indice suffirait à marquer le point de jonction des deux conrantsC. 
Il ne semble pas d'ailleurs que celui qui redescendait du Nord ait 
jamais reflué de ce côté-ci de Singapour, cette porte du monde 
jaune ; c'est par extraordinaiie qu'à la fin du siècle dernier une 
statue bouddhique est revenue par mer du Japon pour s'installer 
dans un sanctuaire de Bodh-Gaya. A l'heure actuelle, si l'insulindc 
est devenue musulmane, l'Indochine demeure fort inégalement 
partagée entre les deux Bouddhismes, l'indien et le chinois, l'un 
réimporté directement de Geylan sous sa forme la plus pure, l'autre 
cliargé, au cours de son long détour, de toutes les superstitions 
de la Haute-Asie. Quand ces deux brandies de la même religion 
se rencontrent api-ès une séparation si longue, on ne s'étonnera 
pas qu'elles ne se comprennent ni ne se reconnaissent plus. Exté- 
rieurement, rien n'est plus difTérent d'un moine cambodgien qu'un 
bonze annamite; et, alors même qu'ils parviendraient à parler la 
même langue, il est permis de douter qu'ils se trouvent d'accord 
sur aucun point de théologie, pas même sur l'idée qu'ils se l'ont 
de leur fondateur. 11 n'y a vraiment plus, de part et d'autre, qu'un 
élément à peu près pareil : ce sont les Buddhas des pagodes. Telle 
est la première impression dont ne peut se défendre le voyageur, 
et que confirmerait, si nous n'avions que faire ici de leur témoi- 
gnage, la multitude gi'ouillante et stéréotypée des idoles modernes 
dans tous les pays restés bouddhiques, de Geylan t\ la Mongolie, 
en passant par la Birmanie et le Tibet. Grâce à la persistance in- 
vétérée des types plastiques, les images du Maître se sont beaucoup 
mieux conservées — ou, si l'on préfère, moins déformées — que 
ses doctrines en traversant les difi'érents milieux où elles se sont 
propagées ; et c'est aussi pourquoi nidie part ni jamais il n'y a 

"' Sur co |iciiiit voii- H. H. F. /i.-O., 1\, hjdi), ]i. H3i. Vnir l'iicore ci-dessiis, 
t. H, ]i. •->()7, 11. h. 



LE DIG-VIJAYA DU BUDDHA INDO-GREC. GH9 

d'hésitation sur leur identité. Mais puisque tous les Buddlias se 
ressemblent, c'est donc que, de près ou de loin, ils descendent 
tous d'un ancêtre commun. S'il est permis de dire, iconogra- 
phiquement pariant, qu'il n'y a de Buddha que le Buddlia, c'est 
qu'il n'y avait à l'origine qu'une unique formule, à savoir Tindo- 
grecque. 

De quelque côté que l'on aborde la question, qu'on descende la 
filière des plus anciens Buddhas datés ou qu'on remonte de proche 
en proche à partir de leurs plus récentes répliques, c'est tou- 
jours à cette conclusion qu'il en faudra venir; car avec elle tous 
les faits s'accordent, et aucun n'y contredit. Son autorité et son 
importance ne feront que s'accroître si l'on spécifie tout de suite 
qu'elle est valable pour tous les aspects connus du Bienheureux, 
qu'il soit debout ou couché ou de quelque manière qu'il s'asseye. 
A ces diflérences, fondées avant tout sur la posture, se réduisent, 
on le sait, les seules variantes du motif : il n'en est aucune qui 
ne se ramène à un modèle gandhârien. Nous venons de le vérifiei- 
pour le Buddha debout (fig. GS/i-ôgo) ou assis à l'indienne (fig. bbti- 
r)66); il sei';ut loisible de reconnnencer l'expérience sur les 
images du Purinirvàna (fig. ^76-28.8], etc. Ce qui est vrai du type 
assis lest aussi de ses sièges : les figures 77, yy, 6o5, /io8, /i58- 
669, nous auraient vite renseignés, par exemple, sur l'origine du 
lotus de la figiu-e .")()(). Du moins l'unique exception à cette règle 
consisterait dans le thème du nouvel Illuminé installé sur les replis 
et sous le capuchon du serpent Mucilinda : création bizarre, s'il 
en lut, dont il semble qu'il faille laisser l'initiative à l'école 
d'Amarâvatî (') et qui n'eut d'ailleurs de vogue qu'en Indochine 
(cf. fig. bai). Encore hésitons-nous à nous jirononcer catégoriquiî- 
ment, à cause de certaine petite leçon que nous ont récemment 
donnée les fouilles. Il existe en effet — ceci n'est pas un apologue, 

*'' Cf. t. I, ji. h\kki^). Fouiliuil 1)11 !■( il l'ii L'xisli' iiii ;iulre sur la façade de 
eu a troLivi' un spécimen à Béiiaiès la grolle Vil d Ajanlà ( I..S'. ]Î./.,1V, 

{A. S. i...\,w. n,'p. ujo'i-'>, |)i. xxxi) pi. xxvii). 

(.\NriM un. - II. h'\ 



690 RÉSUMK HISTORIQUE. 

mais en pourrait servir — une représentation du Buddlia assis à 
l'européenne dont nous connaissons des spécimens un peu partout, 
à Bénarès (lig. BGy ; cf. (ig. 607 c), au Wagadha, à Ajanlà, au 
Campa, à Java (tig. 568), comme à Dandan-Uiliq, à Touen- 
liouang, à Yun-kang, à Long-men, à Nara''), etc.; si bien qu'elle 
fournirait toute une série supplémentaire de reproductions, si Ion 
pouvait jamais tout reproduire. Or jusqu'en ces dernières années 
nous avions toutes raisons de croire que, par une contradiction 
assez inattendue dans les termes, ce modèle assis à la mode occi- 
dentale était d'origine purement indienne, tandis que le tvpe semi- 
européen du Gandliâra aurait toujours affecté la posture mystique 
des yogi indigènes. Depuis la découverte par le D'' D. B. Spooner 
du groupe de la figure /i85(^), si tardiC qu'il semble d'ailleurs, qui 
oserait encore soutenir ce paradoxe ? Yeut-on un autre exemple 
non moins convaincant, bien qu'il ne porte que sur un point acces- 
soire? A propos dune grande statue déterrée à Rawak par Sir 
Aurel Stein et qui était auréolée de petits Buddbas debout, obli- 
quement disposés en éventail, M. le professeur A. Griinwedel 
croyait pouvoir déclarer «qu'une telle représentation était jusqu'à 
présent inconnues, et en rapprochait deux images observées par 
lui-même à Qyzyl, près de koutcba''). En fait, ces irradiations 
magiques d'images émanées s'étaient déjà montrées aux coins de 
certaines représentations gandhâriennes du «Grand miracle n de 
Çrâvastî (fig. 78-79); qu'elles reçussent à l'occasion les honneurs 
du panneau, c'est ce dont ne permettent plus désormais de douter 
les dernières fouilles de Takht-î-Baliai (cf. lig. /i8/i). 

<'' h. houdd., I, lig-. 10 (i-r. |il. III. ''' Cf. ci-dessus, I. II. p. 3a6 et 

IV); J. A., 190 ), |)1. k et 7 ; H. I'ar- 58{î. — Une aiilie slalue, pareillement 

MENTIER, Iiwciitaire des monuments fams, assise, du Buddlia {jit niiililée dans les 

(ig'. 117 ; M. A. Stein, Ane. Khotaii . II, mines de Taklil-Î-Baliai 

pi. LUI: L'r\n décoratif, n° liS, août ''' Deutsche Literalui:cilu)tg, 7 mars 

1910, p. G'i ; Ed. Ghavannes, Mission, 1908, p. 5()i ; cf. M. A. Stein, Ancient 

pi. 128 et suiv., 180 et siiiv.: G. Mi- K Imlini, \ . i'ig. ti-}-('>â i^l Suiid-huried Ruiiis 

GEON, Au Jupon, pi. 27, et plaque de terre of Klmiun, fronlispice; et A. (liii nwedel , 

cuilr du Miusée de Nara, etc. Altlt. huit. Turk., p. igG, 201-202. 



i.E nin-vi.nn uv Bcnnin ixnn-r.nEr. coi 

On ne saurait donc être trop circonspect avant d'aflTiimer que 
tel ou tel caractère des images postérienres, trait de détail ou 
d'importance, était ignoré de l'école du Gandhàra. En revanche il 
serait par trop pusillanime d'Iiésiter plus longtemps à tii'er jusqu'au 





FiG. 55-'i. — BuDDUA DE Prayàga ( cf. p. 6l 1, G8 1 . 700. 7<l3). 

Trouvé il Miinkiiwar, dislricl d'AUahnbàd. 

D'après uni' pholojj. il»' V Arrli . Surrq/. 



bout les conséquences logiques de cette enquête en ce qui concerne 
l'évolution du type du Buddha. Tout d'abord, le terrain étant défi- 
nitivement débarrassé de la chimère du fftype indien originels, il 
ne peut plus être question de regarder la création gandhàrienne 
comme une adaptation hellénisante dnn modèle indigène préexis- 
tant. Par voie de irciprocité, dans les mutations inévitables que le 

44. 



li'J-2 RÉSLMlî HISTORIQUE. 

prototype aura subies d'Inde en Inde, on doit d'avance s'attendre 
à suivre la marche d'une trindianisalionn progressive de l'original 
indo-grec. Des principes analogues guideront notre revue des 
Buddhas de la Haute-Asie: car cliez eux aussi se manilestent cer- 
taines niodilications à mesure qu'ils passent de la Sérinde à la 
Chine et de la Chine au Japon. Assurément nous ne pousserons 
pas l'amour du parallélisme jusqu'à commencer également par 
discuter, après la question du «type originel indienn, celle d'on ne 
sait quel type chinois primitif. Libre à M. fcakasu Okakura de 
décréter, sans d'ailleurs en apporter (et pour cause) le moindre 
commencement de preuve, a qu'une étude plus profonde et mieux 
informée des œuvres du Gandhâra révélera une plus grande pré- 
dominance de l'inlluence chinoise que de la prétendue inlîuence 
grecque Wn. Sa profession de foi pan-mongolique, contraire à toute 
l'évidence des monuments et des textes, ne supporte pas la dis- 
cussion. A des allirmations aussi tranchantes et injustifiées, notre 
intention n'est pas de répondre sur le même ton en niant à notre 
tour la part de la Chine dans le développement de l'art boud- 
dhique: l'histoire nous apprend seulement que son intervention 
a été beaucoup plus tardive. C'est ainsi — les documents chinois 
nous en ont eux-mêmes donné l'assurance, — qu'elle n'a été pour 
rien dans la genèse du type idéal du Buddha : mais c'est de la 
ffsinihcatiomi de ce dernier que nous nous apprêtons à suivre les 
progrès à travers l'Asie centrale. 



§ II. L'évolution du type du Buddha. 

H l;nil en toule chose garder la mesure. La fidélité, pour ne pas 
dire la servilité avec laquelle, dans les lieux et les temps les plus 
divers, les fabricants d'idoles bouddhiques se sont attachés à repro- 

l\ \k\'^( (lh\Ki iiA. Tlie Idciils of llie Eiisl (Lonilrc^. ii.)i>''t).\). -jS i'[ {-l. \>. --3 . 



/ÉVOLUTION ni' TVPF, PI lUHDIl \. 



(i!),", 




FiG. 555. — BiiDDiiA DE BÉNABÈs. (cf. |). 870, /181, (3 1 1 , 68 1 , 683, 701, 703, 716). 

Trouvé et comervé à Sàniiith. Ilaiilcur: i m. Gii. 

Cf. A. S. h, Ann. Bcp. lso/,..5, |il. XXI\ c. 



fliiiie an moins Taspect d'ensemble du prololyjje indo-grec du 
Bnddha, s'impose avec toute l'évidence d'un l'ait |)alpahlp. aisé à 



69'i RÉSUMl': HISTORIQUE. 

contrôler dans le premier album ou musée oriental venu : et c'est 
pourquoi, s'ils risquent de baisser dans l'estime des criti(pies, ils 
sont sûrs de garder la reconnaissance des iconographes. Quand les 
premiers amateurs d'art japonais avaient l'impression de retrouver 
dans leurs bibelots exotiques un sentiment classique des propor- 
tions et de la draperie, et un caractère trplus indien que chinois'^' n, 
ils ne se doutaient guère que leur opinion, alors si risquée en 
dépit de sa justesse, serait un jour susceptible d'une si minutieuse 
vérification. A la lumière des récentes explorations, leur hasardeuse 
conjecture s'est muée en certitude historique. En même temps elle 
s'est singulièrement précisée. Non seulement des traits étranges et 
i'rappants, tels que l'exagération des oreilles ou la protubérance 
du crâne ont trouvé ou trouveront une explication naturelle ou 
satisfaisante : on pourrait déjà pousser les rapprochements jusqu'à 
des caractères plus subtils. Il n'est pas, par exemple, jusqu'à cette 
rondeur lourde du bas du visage, que nous avons à tort ou à 
raison reprochée à nos statues gandhàriennes(^), qui ne se remarque 
chez les Buddiias sino-japonais (fig. 56^1-566, BSs, Scjo) aussi 
bien d'ailleurs que chez les Javanais (fig. 56 i, 568, 58 o). Mais, 
encore une fois, l'air de famille de tous les Buddhas connus est un 
fait d'évidence sensible, et que nous avons assez longuement vérifié 
pour être siirs de n'être victimes d'aucune illusion d'opti([ue. Ce 
qui importe à présent, c'est de marquer el, si possible, de coor- 
donner, après les ressemblances, les dilférences non moins indé- 
niables qui les séparent selon les pays et qui ne pouvaient manquer 
de s'accentuer entre eux à mesure qu'ils s'éloignaient dans l'espace 
et le temps de la souche de leur race. Car c'est bien au fond d'une 
étude anthropologique qu'il s'agit. Un jour même, avec les progrès 
de l'arcliéologie, tout un système élaboré de mensuration sera ici 
de mise : mais il va de soi que nous ne saurions déjà prétendre à 
tant de scientifique rigueur. 

'"' GoNSE, L'art jiipniiiiis. 1, p, i(j(j. — '''' T. II. |i. '■'lïi-j. 



F;HV0LUTI0N du type du IîUDDHA. 695 

D'un certain nombre de ces \arialions, d'ordre soit corporel, 
soit seulement vestimentaire, nous nous sommes déjà servis inci- 
demment pour la chronologie interne de l'école du (îandliâraC) : 
nous voudrions essayer à présent de dégager leur place et leur 
valeur exactes dans la série universelle des images du Buddlia, 
sans d'ailleurs (|u'il soit ordinairement besoin de descendre plus 
bas que le x'^ siècle. Or, si nous reprenons de ce point de vue la 
visite des collections ou simplement l'examen des recueils d'images, 
nous remarquerons bientôt que les modifications les plus impor- 
tantes, parce que les plus constantes, portent sur le traitement 
des draperies et sur celui des clieveux. Et cette première consta- 
tation ne pourra manquer de nous d:)nner à réfléchir. N'est-ce pas 
justement l'exécufion technique de ces élénints''-' qui nous a le 
plus clairement dénoncé l'origine occidentale des créateurs du 
type? Et n'est-ce pas sur l'atténuation progressive de leur allure 
hellénisante que nous avons bâti notre essai de classement chrono- 
logique des Buddhas gandhàriens ? Il semble donc que nous ayons 
seulement à étendre les observations déjà faites sur le clan originel 
à tous les membres de la tribu, si dispersés qu'ils soient. Aussi 
bien les circonstances historiques de leur transformation n'étaient- 
elles pas, ici et là, sensiblement les mêmes? (}u'il se perpétuât au 
Gandhàra ou qu'il se répandit dans l'Inde et en Extrême-Orient, 
le prototype du Bienheureux ne pouvait que tomber des mains 
de ses initiateurs dans celles de leurs imitateurs et continuateurs 
indigènes : et comment ceux-ci n'en auraient-ils pas pris avantage 
pour l'accommoder, consciemment ou non, à leurs idées et à leur 
goût? Telle est laulre lace du problème que pose l'évolution plas- 
tique de l'idole bouddhique par excellence. Dans les pages précé- 
dentes, nous avons suivi avec les yeux conq)laisants d'un Européen 
l'installation triomphante du Buddha indo-grec dans loiil l'Oiionl 
du Vieux-Monde: et il n'est pas douleux, en ellet. qii il n v ait ('-lé 

' (.('. ci-<le'isiis, I. il, 11. .");")(), ,553, ele. — " (jl. I. Il, p. 2'^t>., -î.^o l'I suiv. 



cm liKSIMK IIISTORinCR. 

l'ccii avec (MitlioiLsiasme, el (|u'arlisles et fidèles ne se soient [jarloul 
inclinés devant le prestige de sa beauté. Mais il est non moins 
évident que sur les deux points déjà signalés — et d'autres, plus 
intimes — la teclinique grecque choquait à la fois leur esthétique 
et leur orthodoxie, et qu'ils le firent bien voir. Regardé par l'autre 
bout de la lorgnette, le difr-vijnya du Maître nous apparaîtra plutôt 
comme la lente, mais irrésistible absorption de limage semi- 
européenne qu'une école étrangère avait, par le seul jeu de sa 
supériorité souveraine, imposée dès l'abord à l'admiration, voire 
à l'adoration des peuples asiatiques. Toute action appelle une 
réaction; et il est à la fois vrai de dire que le Buddha a conquis 
l'Asie, et celle-ci son vainqueur. 

Les cheveux. — Mais laissons ces trop ambitieuses généralités 
et reprenons notre patiente analyse. Des deux traits convenus de 
la figure du Bienheureux qui, par leur promptitude et leur persé- 
vérance à se transformer, ont tout d'abord attiré notre attention , 
les cheveux et les draperies, le ]>remier est de beaucoup le plus 
important: car là il ne s'agit pas seulement d'une alTaire de mode, 
mais d'une belle et bonne hérésie. Deux choses sont en efl'et égale- 
ment certaines : l'une, C[ue les statues du Buddha — si tant est que 
le Buddha eût jamais du avoir de statue — devraient toutes, 
comme on sait déjà''', avoir la tète rasée; l'autre, que ces mêmes 
statues ont toutes, comme on peut voir, gardé leur chevelure. 
Même dans les écoles qui, à la dilTérence de celle du Gandhâra, 
représentent le Prédestiné en train de se couper les cheveux'^', 
son crâne, après cette opération, n'en devient pas plus chauve. 
On se rappelle peut-être à quel point cette question est étroitement 
liée à la genèse de Yusnisa et comment cet ornement postiche 
nous a |)aru devoir sou artificielle existence aux dévotes exigences 

''' Ci. I.ll, |i. oyçi et siiiv. à ceUe place, a été depuis publie 

'■■■') Cf. t. I. p. 3(i/i. Le fra{rmenl tle (M. A. Stei.n, Ane. Kliotan, pi. XLVIII, 
scliisic lidMvé il Klidlan, el déjà signalé kli. oo3 ".). 



r;i' VOMîTION DU TYPE DU BliDDHA. 697 

(le fidèles rigoristes, compliquées de la routinière maladresse de 
{[iielques ap])rentis sculpteurs C. La théorie a pu sembler assez 
alambi([uée : elle n'en trouve pas moins sa confirmation dans la 
revue que nous sommes en train de passer des images du Buddlia. 




l''iG. 5.')(). — Blddfh 1 dk Mviuulii), .u: .\Iag\diia (cf. p. 6'jç), 681, 701). 
Musée (h Calculla, n II. G. t. Provcmint de Ilnilli-Gaijd. Hauteur : i m. tS. 

De lotis les signes caractéristiques du grand homme, celui qui lui 
avait ainsi poussé après coup sur la tète est aussi le seul chez 
lequel nous ])uissions rclevei" des modifications vraiment foncières, 
et cela jusquà nos jours. Uusnisa,, s'il faut l'appeler de ce nom. 
se porte en effet de bien des manières, non seulement l'ond, à I au- 



''' Cf. l. Il, [). 295 et siiiv. 



C98 RÉSUMÉ HISTORIQUE. 

cienne mode, mais encore conique comme au Canjbodge, ou en 
pointe, comme au Siam, ou en forme de flamme comme au Laos, 
ou de lyre comme à Ceylan (fig. 569-572). Evidemment les fan- 
taisies individuelles ou nationales se sont ici donné carrière : et l'on 
pourrait être tenté de voir dans ces et variations n une vérification 
de plus de l'axiome des théologiens et que l'orthodoxie est une et que 
l'hérésie est multiplet. En réalité elles proviennent simplement 
du lai! qu'il n'existait sur ce point aucune tradition fixée. Et com- 
ment les vieux textes sacrés, qui n'avaient même pas idée d'une 
représentation du Maître, auraient-ils pu en effet dogmatiser à 
l'avance sur une déformation, aussi tardive qu'inopinée, de ses 
statues gandhàriennesW ? Au contraire, le fait que Yusnisa était 
sorti d'une sorte de compromis entre donateurs et artistes ouvrait 
désormais la porte à toutes les combinaisons possibles, selon les 
hasards de l'heure et du lieu. C'est tout juste si, à travers ses 
transformations, ce tt signe :i est demeuré d'ordinaire (mais non 
toujours'-)) sur le sommet du crâne, à la place originelle de ce 
chignon indien dont il n'est en définitive qu'une malfaçon. 

11 est inutile d'insister sur les fioritures modernes, mais intéres- 
sant de noter les trois variantes anciennes du motif. L'une des plus 
curieuses nous est offerte par une image déjà familière de Mathurà 
(fig. 55o) et se retrouve, non moins nette, sur une tête détachée 
de même provenance, aujourd'hui à Lakhnau (fig. 55 1). Les 
sculpteurs locaux ont bien renoncé à raser la tête du Buddha — 
moins, semhle-t-il ici, par respect pour le modèle gandhârien que 
par crainte de le faire méprendre pour un simple moine; mais, 
probablement par déférence pour la mode locale, ils ont roulé en 
spirale sur le sommet du crâne la longue mèche caractéristique 

'"' ^otons toutefois que le cliclic ;mi- '■' Mous avons di'ja eu l'occasiou de 

quel nous avons fait allusion plus haut signaler f[ne, sur les miniatures benga- 

(l. II, p. 299) a pu (lonner prétexte aux lies du xi' siècle (cf. Iconogr. bouddii., 

modernes, pour figurer Viisnisa sous pi. X, i et i), il est de l'orme pointue 

lorme d'une excroissance flamhovante et placé sur l'arrière de la lôte, comme 

(cf. pour Yùrijci, t. II, p, 289). un loupel de clown. 



L'ÉVOLUTION DU TYPE DU BUDDHA. 699 

des Hindous. Au total ils ont l'ahriqué une figure du Maître (jui, 
avec son cliignon ren forme de coquillages, mériterait, au même 
litre que Çiva, Ti-pithète de /.«/wrf/m (". Cette bizarre éUicnhialion 





FlG. 057-558. lilDUIlAS (DE STÏI.E PÀlA ) , AU Mai^DMA 

("cf. p. 6i 1, 681. 701, 7oi , 780). 
Fig. 557. — Musée <h' CalcuUa, n° Kr. lii. Provenant de kwLihdr. }{iinleur : i m. o5. 
hig. 558. — Trouvé près de Rdjagriha; cf. J. .1. .S. nf Beng., L.MII , I, pi. U.iSijù. 

n'eut d ailleurs, si l'on en croit les fouilles, aucun succès. Plus 
dnral)le se montra un autre procédé dont s'avisa la même école 
et qui s'amorce déjà sur les deux images en question : nous voulons 
parler de cette façon d'arrêter rigoureusement sur le Iront la li;;ne 



''' C'est éviilemment là nue mode ;'i boniaienl, l'omrne l'onl oncore la |ilii|)arL 
l'usage des laï(|ucs: loiilefoisie uoni a pu des sddliu actuels, à se découxiir la léle 
^Ire donué à des ordi-cs ascétiques qui se sans la raser. 



700 RKsnMi'; insToiiionE. 

(les clieveiix, dont la masse n'esl plus iii(li(jii('e que par un iiiofleli' 
parlaitemeiit lisse : si bien que, tout en {jardant la silbouettc carac- 
téristique du clii{;noii, la tète paraît entièrement i'asée(cf. fig. 584). 
Ce mode de compromission entre les deux tendances opposées que 
nous avons dites est fort ingénieux et d'ailleurs des plus commodes 
pour l'ouvrier: aussi ne s'étonnera-t-on pas outre mesure qu'il ait 
joui de quelque faveur. On le retrouve non seulement dans l'Inde 
sur un Buddha du Madhyadêça (fig. 556), mais jusqu'en Sérinde 
(fig. 563) et en Chine (fig. hko et 564). Il fut toutefois éclipsé et 
supplanté à peu près partout par les «boucles frisottanles et toutes 
tournées vers la droite n qui avaient pour elles l'autorité du texie 
— encore que détourné de sa véritable application — des saintes 
écritures. Tel est, on s'en souvient, le parti qu'avaient pris, de 
guerre las, les artistes du Gandhàra. Mieux valait encore pour eux 
s'exécuter de bonne grâce que d'exposer leurs œuvres à des 
retouches du genre de celles dont la belle tète indo-grecque de la 
figure 578 porte si visiblement la trace édifiante, mais déplorable. 
Is fecil cui. . . placel : le coupable s'y dénonce assez de lui-même. 
C'est pour flatter le goût ou les préjugés indigènes qu'une main 
indienne s'est intentionnellement elïorcée d'eflacer par le flotte- 
ment l'indécente luxuriance de la chevelure, en même temps 
qu'elle se plaisait à reprendre les sourcils pour mieux en souligner 
la jonction. Devant cet insigne te sabotage 11 , on conçoit que les 
sculpteurs gandhâriens aient préféré se réformer eux-mêmes. Il ne 
faudrait pas croire d'ailleurs que, pressés d'abandonner leur pro- 
cédé favori des w ondes n, ils aient dû inventer tout exprès pour la 
circonstance celui des boucles. Quelque archaïque qu'il dût paraître 
à leurs yeux comme aux nôtres, ce dernier leur était égaicmeni 
lamilier, et se montre sporadl(|uement sur des œuvres de bonne 
époque. C'est ainsi que la figure i5-j en gratifie un dieu et la 
figure i5i le neveu d'Asita, personnage encore respectable : mais 
le fait qu'on le prête également à de simples lutteurs (fig. 3o3, cl 
cf. I, p. 33/1) ou même à des démons (cf. fig. 598 et /i6o) prouve 



I/EVOI.UTIO.^ DU TYPE FMI ISUDDHA. 701 

assez qu'il n'avait pas à Torigiae le caractère hiératique et sacré 
rjue finit par lui donner son association avec la tête du Maître. 

Sous le bénéfice de ces observations, rien ne serait plus aisé — 
car les têtes sont ce qui nous manque le moins — que'de suivre à 
travers les collections publiques ou privées la progressive schéma- 
tisation et la transformation finale de la chevelure et à la grecque t) 
du Buddha gandhàrien. Gomme point de départ nous prendrions 
quelque spécimen de bonne époque dont les ondes soient encore 
souples et fluides (fig. 67^ et b-jMns; cf. fig. hhb-hhi^, 48o- 
681, etc.). Mais bientôt nous verrions, sans que les mèches ces- 
sent pour cela d'être longues, leurs ondulations commencer à se 
dessécher et à se figer (fig. .576; cf. fig. A55-i56, /182, etc.). Sur 
la figure 676, elles semblent déjà se rompre en petites vagnettes 
distinctes. Enfin, sur la figure 677, apparaissent les boucles cré- 
pues (' ; et il sulfira à celles-ci de se styliser à leur tour (fig. 878; 
cf. lig. ^83), pour nous présenter d'avance l'apparence stéréotypée 
des images de Mathurâ (fig. .^79; cf. fig. 687), de Bénarès 
(cf. fig. 555, 567 et 588), ou du Magadlia (cf. fig. 556-558). Il 
ne nous resterait plus qu'à suivre la fortune de ce procédé au 
Cambodge (fig. 58i; cf. fig. 56o) et à Java (fig. 58o; cf. fig. 56i 
et 568), en Chine (cf. fig. 54 1) et au Japon (fig. 082; cf. fig. 566 
et 590). Mais, à l'aspect de ces dernières, surtout des figures 58 1 
et 589, qui se douterait, si nous ne venions de suivre la filière 
de leurs modifications successives, que ces rangées de rugosités, 
pareilles à des alignements de grains de chapelet, représentent les 
vestiges atrophiés des anciennes boucles? Il n'est pas surprenant 
que les Bouddhistes d'aujourd'hui s'y trompent eux-mêmes. Nous 
nous sommes laissé conter qu'au Laos les gens ont une façon à eux 
de comprendre la coiffure spéciale du Maître. Un jour, disent-ils, 



III 



'■' Nous ne revenons pas ici sur la di'crit soinmairenionl les Biiddlias (!(■ si 

manière dont lesdiles boucles ont envahi temps ( vi° siècle) , note ces cheveux courts 

le soi-disant MAHiVi (cf. l.ll, p. ayfil — (58, '1/1). — Les musées indiens con- 

l,.i Ilriliiil-Siiiiiliili! de \ arâlia-Miliira , (pii scrveiil miiiiliie de ces boucles délachées. 



70-2 RÉSUMÉ HISTORIQUE. 

un de SCS fidèles, craignant qu'il ne jiiîl une insolation, a coiffé sa 
tête rasée d'un iruit, préalablement évidé. de jaquier (ou arbre- 
à-pain). 11 est de fait que rien ne ressemble mieux à l'écorce 
rugueuse de la jaque que le crâne grenu d'un Buddlia laotien ou 
siamois (cl. fig. 571-572) : mais tout de même nous croyons notre 
théorie archéologique préférable. Nous ne sommes pas davantage 
disposé à abandonner celle que nous avons avancée à propos des 
draperies a à la grecques pour adopter la version mongole de leur 
origine : car sur ce point aussi des fidèles, paisiblement ignorants 
de fart hellénique, ont inventé de toutes pièces une explication 
qui leur fût intelligible. Les artistes chargés d'exécuter la première 
image du Maître, éblouis par sa splendeur, n'auraient pu copier 
que la tremblante réflexion de sa personne dans l'eau : et les ondu- 
lations serpentant sur cette eau rendraient compte des plis, à leur 
gré inutiles et même disgracieux, qui courent sur le costume''). 

Les draperies. — Mais laissons ces billevesées, pour significatives 
qu'elles soient, et reprenons le fil de notre étude. L'expérience 
qui vient de nous réussir sur les cheveux, nos documents nous 
invitent à ia recommencer immédiatement à propos des draperies : 
et, de fait, ils nous présentent également toute la série des nuances 
intermédiaires entre le faux himation et la véritable sniighdii. 
Nous partirions cette fois encore du beau manteau, si bien drapé 
à la grecque, de la planche II (cf. fig. /i 7 7-^7 8 et /i8o); mais 
déjà sur la figure 583 (cf. fig. 48i-/i83) nous en verrions l'étoffe, 
naguère si hardiment creusée et si librement flollante, s'étriquer et 
se plaquer sur le corps, comme si elle venait d'être mouillée. La 
tendance à atténuer les creux et à mouler, pour ainsi dire, le torse 

•'' Cf. A. CiiiiJwvEDEL et J. Bi'RGESs, Nous revîeiKlrnns flans un inslani (S m) 

/J«(W/i/s( /!)■( îN /)i(/i'«, [). 17 1-1 72, d'après sur les légendes relalives à la création 

G. HuTH, Geschichte des Buddhismus in de la première statue du Buddlia : nous 

dcr Moii'olei, II, p. 609. Voir parlicu- avons afiaire ici à une variante de celle 

lièremenl certains Bnddhas de Rawak cpic nous conterons p. 720-72-2 , d'après 

(M. A. Stein, Ane. kliittan . p. /190). — le Divijàvadàna. 



L'EVOLUTION DU TYPE DU BUDDHA. 



703 



et les membres se précise et s'exagère, à mesure que nous péné- 
trons dans la péninsule, sur les images de Malliurâ et d'Amarâvatî 
(fig. 586-087; ^'- ''S- 559-553) : toutefois on ne sait quel scru- 
pule fait encore respecter, pour amenuisés qu'ils soient, l'indica- 
tion Iraditiomielle des piis. Si nous descendons à la fois jusqu'au 



^sr^^-.. 



:.» <^i^ 





Ê% 



■A 




l'io. .j.ji). — Blddiia i>k Cevlan (cf. p. 682, 707). 
Sltiliie voisine du Ruaiiiveli Dagoba (Mahd-lhtipa) . ii Aiiiirddliniiiird. 



v*' siècle et jusqu'à Bénarès (fig. 588; cf. fig. 55'i-555, 5G7), ces 
dernières rides ont disparu, exactement comme sur un miroir d'eau 
qui s'apaise. La personne du Bienheureux, voire même la ceinture 
de son vêtement de dessous, achèvent de se dessiner à travers 
la transparence voulue du lissu : seul un dernier Ilot achève de 
retomber de sa main gauche en une savante cascade. Begardez-la 



70'i RÉSUMÉ HISTORIQUE. 

de près; c'est, ])ien une chute classique, dernier vestige de l'iiilluence 
grecque. H ne nous resterait ])lus qu'à suivre l'extension et la per- 
pétuation de cette même facture sur les statues debout ou assises 
du Magadha (lig. boo, 557-558, 588 tts), d'Ajanlà (lig. 5o3), 
du Cambodge (fig. 2o5. 5-21, 56o) ou de Java (fig. 5i2, 56i et 
568). Parfois le fait que l'image est vêtue en vient à n'être plus 
marqué que par une simple rainure coupant la poitrine et les 
jambes, ou quelque plissement discret des coins du manteau. Force 
est de convenir que nous assistons une fois de plus à l'élimination 
progressive et méthodique de la technique hellénisante et à son 
remplacement par un ])rocédé plus conforme à l'esthétique et aux 
habitudes de l'Inde. Aussi bien, après les remarques que nous avons 
déjà dû faire plus haut à propos des formes et du costume ''), il 
nous est aisé de deviner les deux causes opérantes de cette trans- 
formation : d'une part, le goiÀt indigène pour les surfaces rondes 
et lisses, de l'autre la substitution aux épais lainages gandhâriens 
des diaphanes mousselines de l'Inde. Nous venons seulement de 
suivre l'action de ces deux causes jusque dans leurs ultimes ell'ets. 
Mais il faut tout de suite remarquer que, par définition, elles ne 
sauraient l'une et l'autre être véritablement agissantes qu'en des 
pays de climat chaud et de colonisation indienne. Par le fait, 
la loi de l'atténuation des draperies, s'il est permis d'employer 
ce terme ambitieux, ne se vérifie grosso modo que dans la zone 
tropicale : et ainsi nous ne saurions lui reconnaître la même aire 
d'extension qu'à celle du frisottement des cheveux. Dans toute la 
Haute-Asie nous discernerons bien une certaine schématisation 
et des dispositions nouvelles dans les plis : mais jamais, comme 
dans les Indes, ceux-ci ne brilleront par leur absence. 

Serons-nous plus heureux si, au lieu de considérer le mouve- 
ment d'ensemble de l'étofTe, nous nous attachons à tel détail par- 
ticulier de vêture? L'espoir nous vient de découvrir dans la manière 

f'i Cf. I. 11. |). ?>so ctsuiv. 



L'ÉVOLUTION DU TVl'K DU BUDDHA. 705 

de porter la saùghdti l'amorce d'un développement qui ait été par- 
tout et uniformément suivi. Nous nous sommes déjà trouvé dans 
l'obligation de faire remarquer à propos des moines que la manièi-e 
indigène de cr faire des cérémonies -n consistait à se découvrir l'épaule 
droite et que, par ailleurs, cette mode n'apparaît qu'assez tard sur 




FiG. 56o. liuiiiiiv Di I^AMiiouuE ( cl. ji. liMI! , 701, /oij. 
1 rimn'' fjor .1. Commajli.i-: ii riint)re (le In façade Sud dw liaijon dWn^kur-Thnin iiQjS). 

les Huddlias du Nord-Ouest'". Ce qui n était au Gandhàra qu'une 
exception tardive devient au contraire la règle générale sur les 
images postérieures du Magadha et de Geyian, de l'Indochine et 
de rinsulinde (■-'. Or il est non moins visible que cette coutume 
indienne s'est également propagée dans la Haute-Asie. Dès Ravvak, 

''' Cf. t. II, p. 270 et 553. une lois de plus les mêmes renvois aux 

'■' Il nous parait inutile de répéter mêmes Ogtires. 

GiMiHin». - II. 45 



wpBiiirntt KlTIOxiir. 



706 RÉSUMÉ HISTORIQUE. 

à cofé des Bnddhas vêtus jusqu'au cou nous en apercevons qui 
montrent leur épaule droite C. Mallieureusement pour la théorie, 
ils n'en demeurent pas là. Un développement inattendu et auquel 
rinuc n'a plus de part, vient tout à coup en Sérinde se grelTer 
sur le premier. Voici en efl'et qu'un pan du manteau remonte 
par derrière et se rabat sur l'épaule droite, comme pour en voiler 
la nudité. Ce trait nous paraît d'autant plus digne de retenir 
l'attention des sinologues qu'il surprend davantage les yeux des 
indianistes, et il conviendra de fixer aussi exactement que possible 
la date, sinon les raisons de son apparition. Déjà dans la et Grotte 
des Peintres T) à Qyzyl,les dessins de M. le professeur A. Griinwedel 
relèvent côte à côte des Buddhas dont la sanghâù découvre seu- 
lement l'épaule droite, à l'indienne, et d'autres où au contraire elle 
laisse — dirons-nous, à la chinoise? — la poitrine à nu entre les 
deux épaules vêtues. Cette dernière disposition est devenue cou- 
rante en Chine dès le v° siècle (fig. 5/i 0-542, 56/i) et on la retrou- 
vera juscjue chez les Buddhas sino-japonais et tibétains les plus 
modernes'-': mais c'est justement par là qu'ils se dilTérencient à 
première vue de leurs congénères Indochinois ou singhalais. 

Ainsi les deux tentatives que nous venons de faire pour esquisser 
les lignes directrices de l'évolution des draperies chez les idoles 
bouddhiques n'ont qu'à moitié réussi. L'une s'est vu restreindre, 
par des conditions particulières de civilisation et de climat, aux 
seules Indes orientales, tandis que la courbe de l'autre a été sou- 
dainement traversée par un élément spécial à la Haute-Asie. Mais 
ces réserves ne sont pas les seules que nous devions faire. 11 faut 
bien avouer que nos essais de et lois w n'ont qu'une portée purement 

'■' M. A. Stein, Ane. Khotnn . H, mais prouve que les Chinois se rendaient 

pi. XVII. comple de la dilïeience. Notons encore, 

'"' Le témoignage chinois du xiT siècle à l'appui des remarques qui vont suivre 

cité par F. Hirth (Ubcr freimk EiiiJIiisse sur les croisements d'inlluence, le cas 

in lier CIniie'iiscIten kiinst, p. 5i) au sujet de ces honzes indiens chargés de décorer 

du style des Buddhas du Magadha ne l'ait vers ce même temps le yamen d'un préfet 

que confirmer nos documents indiens, du Sseu-tch'ouan. 



L'EVOLUTION DU TVPE DU BUDDUA. 



101 



théorique, à chaque fois compromise parla multiple diversité des 
faits. C'est ainsi que dans les Indes nous relevons des traces spora- 
diques de draperies, comme si après tout elles ne s'effaçaient qu'à 
regret (cf. fig. lîoo, BSg et surtout 689). En Chine nous rencon- 




l''iG. GGi. — BiiDDin Dii Java (et', p. hS'j, (iij'i. 701, 70/1). 
Ttjpe des lîwhlhiis du llnni-liinidniif. 



irons à la même époque et quelquefois cote à côte, comme sur 
la figure 56û, des Buddhas à la poitrine dénudée ou dont la robe 
monte au contraire jusipùui cou. Parfois même, aux temps et aux 
lieux où l'on s'y attendrait le moins, les plis traditionnels ressuscitent 
comme sur telle statue de bois'') dont l'existence. n'est attestée au 

''' Voir Si;i-icui Tam, Un a slaliic of hidn-ipreh liijlumœ [Kokka , l. \\, 
Shaka in tlœ Seiryo-ji Temple sliuiving p. a^a-aSg). 

lia. 



708 RKSUMK HISTORIQUE. 

Japon qu'à itarlii' du x" siècle (fig. Tj^o). Et certes nous voyons bien 
comment il serait facile d'arranger les choses. Ces subites récur- 
rences individuelles du type ancestral sont un phénomène bien 
connu en anthropologie. Dans l'espèce elles étaient singulièrement 
favorisées par le fait qu'on continuait, nous le savons, à colporter 
dans toute l'Asie bouddhique des dessins des images les ])his cé- 
lèbres ('), et que plusieurs de celles-ci se rattachaient directement 
au prototype gandhâricn (cf. fig. Tk)!). Rien ne serait donc plus 
aisé que d'ajuster ces variations et ces résurrections dans notre 
svstème : ce sont les exceptions qui confirment les règles que nous 
venons d'énoncer. — Sans doute : mais elles nous avertissent en 
même temps avec quelle prudence il conviendra de les appliquer. 

L'iNTERPliKïATION CHnONOI.OGIQUE lîT ESTHETIQUE DES FAITS. AuSsi 

ne tenterons-nous pas de pousser plus profondément l'examen des 
nombreuses espèces qu'embrasse le genre Buddha. Nous risquerions 
à présent de ne ramener qu'une poussière de faits sans liaison 
entre eux et dont chacun réclamerait une explication de détail, 
d'un caractère surtout ethnique ou technique. Connnent mesurer 
par exemple la part de la race dans l'épaississement du menton 
javanais (fig. 58o), l'élargissement des lèvres khmères (fig. 58 1) 
ou le retroussis des yeux sino-japonais? Ou encore qui définira 
exactement le rôle joué par la matière dans la facture des images 
d'argile moulée de la Sérinde ou des statues en pierre volcanique 
de Java? Ces seuls exemples peuvent donner une idée des discus- 
sions sans fin, et le plus souvent sans issue, où nous risquerions 
à présent de verser. Mieux vaut nous borner aux seuls traits exté- 
rieurs et marquants qui se laissent aisément vérifier presque à tout 
coup et organiser tant bien que mal en séries continues. Le tout 
n'est pas d'ailleurs de dresser des sortes de tableaux synoptiques 
des modifications les plus répandues et permanentes : il faut 

' (if. I!. l'iiïiii ci.i, Coiiférfiiccs au Mi(séc (ïiiii/ii'i eu iffii (Hilil. ilo viiljjiirisatinii . 

1. Al), |l. 1-2 1 Ol 1 'iD. 



i;i-:voi,i TTo\ ni" tvpk du ruddma. 709 

encore les interpréter, tant au point de vue cftliétirpie que cln-o- 
nologique. 

Dune façon générale on peut dire que l'étude des documents 
a corroboré lallirmation de j)rincipe que leur simple réunion nous 
avait amené à poser (cl. plus haut, p. 691-692). Vérification faite, 
tout se passe bien exactement comme si le type, fixé au Gandhâra 
dès avant notre ère, s'était peu à peu et simultanément répandu 
au Sud-Est comme au Nord-Est. A chaque siècle écoulé, à chaque 
centaine de lieues franchie, il perd davantage le cachet de sa 
fabrication étrangère; è mesure (jno passent les générations et 
que s'accumulent les étapes, il est plus complètement assimilé par 
son nouveau milieu. De ce fait dûment c )nstaté la conséquence 
chronologique est évidente. — Réciproquement, dirons-nous, plus 
un Buddha a dépouillé son caractère hellénisant, plus il est 
devenu chinois ou hindou, en un mot, asiatique, et plus il est théo- 
riquement éloigné de l'époque de sa création comme de son lieu 
d'origine; et en effet nous savons d'avance (pour ne parler (|ue 
des deux points extrêmes de son périple) que tout Buddha japo- 
nais est postérieur au vi*" siècle et tout Buddlia javanais au v°. Mais 
le jeu de ce transformisme paraît comporler plus de précision, 
et c'est de la possibilité d'opérer un classement au sein des images 
d MU même pays qu'il nous ouvre de loin la séduisante perspective, 
l'oui' formuler la règle telle que nos recherches viennent de la 
dégager, toute image dont les cheveux ondulent ou dont la robe 
haut montée se drape à larges plis (cf. fig. ^80) est a priori anté- 
rieure à toutes celles dont la tête s'ornera de cheveux crépus, 
ou dont le manteau serré laissera à découvert l'épaule droite ou la 
poitrine (fig. /i8i-/i83). Malheureusement les lois a priori ne sont 
jamais valables que sous bénéfice d'inventaire, et, dans chaque cas 
particidici', il faudra toujours compter avec le talent des artistes 
ou la fantaisie des donateurs. Assurément, si exigeants qu'aient pu 
se montrer les scrupules orthodoxes ou les lubies esthétiques de ces 
derniers, il v a peu d apparence (|u une image fortement imprégnée 



710 RÉSUMK IIISTORIQUE. 

(le couleur locale remonte à la bonne époque classique. Mais, en 
revanche, qu'est-ce qui peut nous garantir que telle statue portant 
encore les traces non équivoques de ses origines hellénisantes n'est 
pas soit l'œuvre tardive d'un dernier hon scul|)teur qui passait, 
soit la copie ou la restitution voulue d'un ancien modèle popularisé 
par l'imagerie? Pour ne pas citer d'autres exemples, le Buddha de 
la figure hSk, en dépit du caractère tardif de la stèle, est néan- 
moins vêtu jusqu'au cou, tandis que le grand Buddha du Long- 
men (fig. 565), en dépit de sa draperie et même de sa chevelure 
quasi gandiiâriennes, n'en est pas moins postérieur à celui de 
Yun-kang (fig. 5()Zi). 11 faut donc nous résigner, à propos des 
statues comme des bas-reliefs O, à ne poser qu'un principe général, 
quitte à vérifier chacune de ses applications. Mais cette sage réserve 
ne nous autorisera que mieux à rejeter, cette fois encore, une autre 
forme d'a-priorisme d'autant plus insidieuse que, si rien ne la 
justifie dans les faits, elle préexiste dans notre esprit à raison de 
l'éducation que nous avons tous reçue. Qui ne croirait par exemple 
à première vue que telle tète de Mathurâ (fig. Syg) ou de Boro- 
Boudour (fig. 58o) est plus ancienne que le plus ancien type du 
Buddha indo-grec? Et nous ne contestons pas en effet qu'elles ne 
présentent un aspect plus rt archaïques : seulement nous savons 
qu'elles lui sont postérieures la première de cinq et la seconde de 
neuf siècles. Ceci peut servir de leçon, et empêcher que l'applica- 
tion intempestive des méthodes de notre archéologie classique ne 
fasse prendre pour le début d'un développement le terme. . . 
écrirons-nous : d'une décadence? 

Plus d'un lecteur sera peut-être surpris que le mot se refuse à 
venir sous notre plume. Jusqu'à ces derniers temps la coutume 
en Europe n'était guère de ménager les susceptibilités asiatiques 
en parlant de leur vieil art religieux, si tant est qu'on lui lit l'hon- 
neur d'en parler. Nous sommes tous trop imbus de la supériorité 

") Cf. t. 1, 1». 6i4-6ir). 



1 



L'ÉVOLUTION DU TYPE DU BUDDHA 711 

de notre art classique pour qu'aucune déviation de sa technique 
ou de son objet ne soit pas immédiatement synonyme de rt dégé- 
nérescence n ou même de ff dégradation". Avouer ici du type du 



.^0^^^"^^'- 




FiG. 562. BUDDUA UE LA SÉllJNDE MÉIUDIOMALE ( cf. p. GSG). 

British Muséum. Provenant de Rawuk. Hauteur : o m. ij. 
D'après M. A. Steij, Ancienl KhnUw , 11, pi. LWXll. 

Buddlia qu'il s'est indianisé ou enchinoisé, cela ne revient-il pas à 
dire (ju'il est tombé dans la laideur et le grotesque, juste punition 
(le ceux qui s'écarlent de l'idéal de beauté créé une fois pour 
toutes par les Grecs? \ oilà du moins où nous en étions, il n"v ii 



7lf> RESrVK IIISTORIOI E. 

pas tant d'années. L'indéniable mérite de la nouvelle critique d'art 
oriental est d'avoir protesté avec vigueur contre la suffisance in- 
justement dédaigneuse de nos préjugés européens : et Décadence, 
nous dit-elle : en êtes-vous bien sûrs? Ne serait-ce pas simplement 
recberche d'un idéal autre, et peut-être plus élevé, que le gréco- 
romain ? Quelle obligation y a-t-il pour l'iiomme à se complaire 
toujours et partout dans le rendu réalislique et vivant du jeu des 
muscles et du mouvement des draperies? Pourquoi, par exemple, 
l'atténuation dans l'Inde des saillies des biceps ou des pectoraux, 
des angles des articulations, des creux des étoffes ne serait-elle 
pas intentionnelle ? Les yeux ne se caressent-ils pas mieux à la 
rondeur coulante et au fondu onduleux des contours ? La suprême 
beauté ne doit-elle pas «baïr le mouvement qui déplace les 
lignesn? Et ne voyez-vous pas d'ailleurs que l'artiste indien ne 
supprime de parti-pris les détails physiques que pour mettre en 
valeur les éléments spirituels de la personnalité, et qu'il ne sacrifie 
le corps que pour mieux suggérer l'âme in En quoi les indiani- 
santsne font qu'alterner avec les japonisants qui, les premiers, nous 
dirent : rr Pourquoi vous rebuter dès f abord de ce qu'il peut y avoir 
à votre gré de géométrique dans l'arrangement des plis et des cbe- 
veux, de rigide dans fattitude, de schématique dans la construction 
des têtes des vieux Buddbas japonais ? Seriez-vous incapables de 
parvenir au degré d'abstraction requis pour en comprendre et en 
sentir f intellectuelle et subtile beauté. . . ?n Tels sont à peu près 
leurs discours ou du moins les plus persuasifs de leurs discours : 
et ils méritent considération, ne serait-ce que pour la raison qu'ils 
ébi-anlent des opinions préconçues et nous invitent à y regarder à 
deux fois. Mais il nous plaît de signaler un symptôme encore plus 
favorable, au jugement de tout esprit impartial. On a déjà dû 
s'apercevoir que les partisans des deux thèses opposées sont re- 
marquablement d'accord sur les faits qui forment le fond du débat; 
seules, les appréciations qu'ils en donnent diffèrent, ff Schématisa- 
tion, donc décadence, disent les uns. — Vous n'y entendez rien, 



f/ÉvoLCTioN ne type ni' ruddha. 71?. 

lépoiident les autres; on voit bien que vous n'êtes que des craicliéo- 
lognesn (car c'est en ce mot que se concentrent leurs mépris) : 
c'est cr idéalisation, donc progrès '% qu'il faut dire. ^ Et certes les 




Fuï. .Î63. BuDDHA BE LA SÉIUSDE SEPTENTHIONiLE ( d'. [). t)8(), 7O0), 

Muséum fur Vôlkerhunde , Berlin. Provenant d'Idikutschari. Hauteur : o m. 'iS. 
D'après \. GniNwEDEr. , Idihtlschari , pi. IV, 1, 

deux points de vue sont fort divergents; mais enfin lo tci'raui ilc 
la discussion est le même et, dès lors, on peut causer. 

Loin de cacher notre sympathie pour les efforts des fcesthètesi- 
(s'ils nous permettent de leur donner ce nom sans aucune nten- 
tion d'ironie), nous n'hésitons pas à proclamer notre adhésion de 
principe à la partie positive de leuis doctrines, nous voulons dire 
à celle qui peut aider nos yeux à se dessiller et notre esprit A 



l\h RESUME HISTORIQUE. 

s'ouvrir. Ils nous excuseront de ne pouvoir les suivre jusqu'au bout 
des tenlalivcs de démolition où l'ardeur du bon combat a entraîné 
quelques-uns d'entre eux. 11 est même permis de se demander s'il 
était parfaitement judicieux de leur part de corriger si vertement 
l'arrogance européenne sur les épaules innocentes, et d'ailleurs plus 
qu'à demi indiennes, du Gandliara. Mais quoi, l'enfance de la 
stratégie n'est-elle pas de porter la guerre dans le camp ennemi 
ou supposé tel? C'est ainsi qu'il nous a été donné d'apprendre en 
particulier que les Buddhas rc directement attribuables à l'influence 
gréco-romaine 11 sont des tr poupées sans âmesn, et que, d'une 
façon générale, l'art du Gandhâra, complètement dépourvu de 
sincérité et de spiritualité, a été créé par des praticiens qui étaient 
le rebut de l'Europe et est lui-même demeuré le rebut de l'Asie W. 
C'est une opinion : mais nous venons justement de consacrer trop 
de pages à réfuter par avance ce qu'elle a d'évidemment excessif 
pour nous laisser piquer par sa vivacité ou impressionner par son 
éloquence. Elle nous touche d'autant moins que nous n'avons au- 
cune pi'étention, pas plus au titre d'archéologue qu'à celui d'es- 
thète; et tout ce que nous avons promis en commençant, c'était 
un essai d'interprétation et d'histoire, nullement une appréciation 
critique de l'école du Gandliàra. Enfin le philologue est incapable 
par métier de ces engouements furieux et de ces haines géné- 
reuses auxquels les opinions des hommes doivent d'ordinaire tout 
leur sel. C'est dans les moyens termes qu'il cherche instinctive- 
ment la vérité, et il a ceci de commun avec le casuiste qu'il com- 
mence d'abord par dire ; «Distinguons !n : en quoi ses méthodes 
n'ont rien de divertissant pour personne. Aussi laisserions-nous vo- 
lontiers au lecteur le soin de tirer ses pro|)res conclusions et au 
Buddha indo-grec la charge de se défendre lui-même — ce dont 
ils sont l'un et l'autre parfaitement capables, — si l'attaque contre 
ce dernier n'était vraiment trop directe pour que nous puissions 

''' E. B. Havell, Indinn Sculpture iiiid llallons de n'avoir pas, en la lésutnanl, 
Paiiiiiiig-, p. h-2-h'i el suiv. Nous nous tialii ta pensée de l'auteur. 



L'EVOLUTION DU TYPE DU BUDDHA. 



71: 



nous dérober à l'oblifTation de la relever dans un chapitre qui lui 
est spécialement consacré. 

Que veut dire, pour commencer, M. HaveJl par ses rtsoulless 
puppetsn? — Hélas, nous croyons leiitendre. Il existe de par 








-.M^ 



(cf. p. 345 , 369, 38o, fi8(î, 69Û , 700, 706-707, 710). 

Statues ritpestres colossales daus la groiln n" X\IU lie )Hn-Kon^. 

D'après Ed. Ciuxinne-», Mhs'io» , pi. (-XL\I. 

le monde, aussi bien dans nos éjjiises que dans les temples de 
l'Inde et les pagodes d'Extrême-Orient, quantité de statues parfois 
exécutées d'un ciseau assez habile et à qui, en apparence, il ne 
manque rien. Alais un cadavre aussi est complet en apparence. Et 
en efTet, il ne leur manque qu'une âme, c'est-à-dire cette sorte 
d'énergie latente, cette indéfinissable vibration des surfaces, d'iu- 



1 



71f> RÉSUMl'; HlSTOr.IOUE. 

leusité plus ou moins forte. (I(^ (|iialilé plus ou moins fine, mais 
qui garde toute frémissante et Iransniet imméfliatemcnt au spec- 
tateur, comme par un courant magn6ti([ue, l'intention, I inspiration 
du sculpteur. Il est tellement plus commode pour l'ouvrier et plus 
économique pour le donateur de verser dans la reproduction ma- 
chinale des modèles antérieurs ! Seulement ce n'est plus d'art ([u'il 
s'agit, mais de production industrielle. La chose, certes, est arri- 
vée au Gandhâra comme partout ailleurs : cette servilité routinière 
n'est en somme qu'une manifestation de la loi universelle du 
moindre efl'ort. Et c'est pourquoi nous n'avons jamais songé, pour 
notre part, à prétendre que tous les Buddlias du Nord-Oncst fussent 
des chefs-d'œuvre, ni même des œuvres d'art. Nous avons pris soin 
de dire expressément le contraire, et n'avons pas davantage déguisé 
le germe de froideur académique que recèlent les plus beaux d'entre 
eux('>. Mais à quel homme de bonne foi fera-t-on accroire que les 
Buddhas indiens ou japonais possèdent tous, par grâce spéciale, 
cette et âme 15 gratuitement refusée à leurs seuls prototypes gan- 
dhâriens? Le don de vie, qui n'est que la forme artistique du don 
de soi-même — car, on ne saurait trop le répéter, il n'y a de véri- 
table œuvre d'art que celle qui a été faite avec amour — a été en 
tout pays le privilège exceptionnel d'un petit nombre d'artistes à 
de rares périodes. Qu'il se soit rencontré dans le bassin du Gange 
au temps des Guptas (cf. fig, 555 et 587), en Chine sous les 
T'ang (cf. fig. 565), au .lapon à l'époque de Nara (cL fig. 566), 
et qu'il ait enfanté en ces lieux divers des créations dignes de 
l'admiration la plus vive — dussions -nous pour les admirer 
abjurer une bonne part de nos conventions et de nos habitudes 
classiques, — nous sommes prêts à le reconnaître, et même à 
plaindre qui ne le reconnaîtrait pas : car il est plus d'un genre 
d'idéal, et c'est toujours un gain précieux que la compréhension 
d'une beauté nouvelle. Mais que cette étincelle divine n'ait jamais 



<') a l. II. 1). 3oa. 388,. 570, etc. 



1 



LA LEGENDE \ 1;\P1M I DE L'HISTOIRE. 717 

lui au Gandhàra, le beau Buddha île Mard^u ( fig. /i/i5), pour ne 
citer que celui-là, se rit et triomphe, en sa grâce à la lois correcte 
el pensive, de ce blasphème mensonger. Non, la seule épithète de 
gandhârien ne doit pas être traduite par ce laideur matérielles, jjas 
plus que le seul nom d'indien ou de japonais ne confère un brevet 
(le T spirituelle beautés. 11 faut une bonne fois renoncer à ces con- 
dauinations ou à ces réhabilitations en bloc, et juger chaque espèce 
selon ses mérites. Stmm cnique. La conclusion est sans doute fort 
plate ; mais qu'opposer à des paradoxes, sinon des truismes? Nous 
ne rougirons pas de nous en tenir au juste milieu. Pour se guérir 
d'un classicisme outré, il nous parait inutile de tomber'dans un 
accès d'orientalisme aigu. Au dogme trop absolu de la prééminence 
européenne, que nous abandonnons sans regret, nous nous re- 
fusons à substituer aussitôt celui, non moins abusif, do riiil'ailli- 
bilité asiatique. 

§ 111. L\ I.KCENDE À L APPUI DE LHlSTOIRt:. 

Il .semble que nous ayons cette fois épuisé les divers aspects du 
Buddha indo-grec et de son innombrable progéniture. Après l'ana- 
lyse iconographique à laquelle nous l'avions soumis (ch. \ui, .§ -j), 
ne venons-nous pas de retracer à grands traits son hisluire, et 
même de nous laisser entraîner à notre corps défendant dans des 
considérations esthétiques qui sortent de notre compétence ? Aussi 
en resterions-nous là, n'était tout un ordre de documents que nous 
n'avons pas encore fait entrer en ligne de compte et qui suppor- 
teraient mal dètre négligés ; nous voulons parler des textes relatifs 
à l'image du Maître, .lusqu'ici nous nous sommes surtout attaché, 
|i(iiir suivre l'évolution des statues, à leurs caractères extérieurs 
et, comme on dit, somatiques : tout au plus avons-nous utilisé en 
passant les données Iburnies par les inscriptions que quelques-unes 
portent gravées. Mais ces idoles n'ont pas toujours été enfermées 
entre les ipiatre murs d'un musée. .ladis elles se mêlaient intime- 



718 RKSlMl': HISTUIUQUE. 

ment à la vie de la Communauté. Qu'en sait, qu'en pense, qu'en 
(lit la tradition bouddhique? C'est ce qu'il serait assurément inté- 
ressant de connaître, et peut-être possible d'apprendre, du moins 
dans l'Inde, seul pays où, pour notre part, nous puissions mener 
cette enquête d'assez près. Peut-être même sera-t-on agréable- 
ment surpris de constater combien la légende, pourvu seulement 
qu'on prenne soin de la lire à la lumière des documents, peut 
apporter de confirmations inespérées à l'hisloire. 

L'absence d'images. — C'est un lieu commun pai-mi les india- 
nistes, si étrange que l'assertion puisse j)araître, que le Boud- 
dhisme, en bonne logique, n'aurait jamais du avoir d'art. 11 est 
vrai qu'on en pourrait dire autant du Christianisme, et l'on sait 
ce qu'il en est également advenu ; tant les faits se plaisent à dé- 
mentir les théories les mieux déduites en raison ! Pour ce qui con- 
cerne particulièrement fimage de son fondateur, non seulement 
la doctrine ne la réclame pas, mais plutôt elle l'écarterait : «Le 
Buddha disparu, la loi rester, aurait-il dit lui-même sur son lit de 
mortC); et dans le Miliiula-paûha^^^ le révérend Nâgasêna enseigne 
encore à Ménandre — c'est-à-dire au roi même dont le règne vit, 
ou peu s'en est fallu, éclore les premières idoles gréco-boud- 
dhiques'^) — que le Bienheureux après son ultime trépas n'est 
plus visible que sous les espèces du Dharma-kàya, du «corps de la 
Loin. Mais ces fortes paroles n'ont pas, à vrai dire, le sens que 
nous leur prêterions volontiers après coup, et ne visent nullement 
à prohiber les images. Le Bouddhisme ne s'est pas développé, 
comme le Christianisme, dans un monde déjà envahi par le culte 
des idoles et prompt à le contaminer à son tour; il n'est pas da- 
vantage né, comme l'Islamisme, dans un milieu d'avance et déli- 
bérément hostile à lidolàtrie. Nous avons les meilleures raisons de 
penser que l'habitude d'adorer, et même l'art de fabriquer des 

''' MahdpariiiibbiiiKi-siilld . m, i. — '■' Ivl. TiiENtKNKR, p. 70 : Irnil. Ilins Davids 
1). ii3. — Cl Cf. t. II. p. '13:3 ul M.iv. 



LA LEGENDE A L'APPUI DE L'HISTOIRE, 



719 



images étaient encore moins répandus dans l'Inde des brahmanes 
avant Alexandre cjue dans la Gaule des Druides avant César. Pas 




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l''iG. 565. — UuDDiiA(iii: i.'iipoyiii dusT'ang), e.\- Chine 

(cf. p. 345, 370, (i8(i, 688, 69/1, 710, 716). 

Statue rupestre colossale, dans une dos gi-otles du Lnng-men. 

D'après lid. Chavansbs, Mission , pi. CCXX. 

plus que les textes védiques, nous ne voyons pas ([ue les anciens 
textes bouddhiques en soufllent mot, ni pour ni contre; et leur 
silence s'explique justement par le fail (|uo l'idée ue s'en était pas 
encore présentée à l'esprit indien. Sitôt que le temps en sera venu , 



720 RÉSUMÉ HISTORIQUE. 

les grammairiens ne manqueront pas de relever, clans Tusage de 
la langue savante, le mode de désignation du fait nouveau des 
idoles brahmaniques C. De même, quand la question des images 
de leur Maître se posera devant les fidèles bouddhistes, leurs écri- 
tui'os y apporteront explicitement les solutions opportunes; et si 
ces solutions successives sont en outre contradictoires, c'est simple- 
ment que, dans l'intervalle, les besoins de la conscience religieuse 
auront diangé en même temps que les conditions de la production 
artistique. Car ceux-mêmes de nos textes qui se donnent pour 
tombés de la bouche du Buddha ne sont après tout que les dociles 
interprètes des idées courantes. 

Cependant le tenqjs a passé ; l'art s'est répandu dans la société 
et a pénétré dans la vie religieuse de l'Inde. Déjà le type icono- 
graphique des divinités les plus populaires s'est constitué, et celles- 
ci paradent jusque sur les monuments bouddhiques de Barhut, de 
Sânchi, d'Amarâvatî et de Mathurâ (cf. fig. Ix6k à ^75). Seule la 
figure du Bienheureux ne s'y montre toujours pas et continue à se 
dissimuler sous des symboles. De cette persistante absence nous 
avons esquissé plus haut''^' les raisons archéologiques; mais nous 
ne prétendons pas nier que les préventions morales des monas- 
tiques directeurs de conscience de la Communauté n'y aient eu 
aucune part. En tout cas un phénomène aussi anormal demandait 
aussitôt une explication. Sans se faire prier davantage, les textes, 
jusque-là muets sur la question, rompent — combien imprudem- 
ment ! — le silence. JNe s'avisent-ils pas, en effet, de proclamer, 
avec une précipitation excessive et que la postérité sera bientôt 
obligée de contredire, que s'il n'y a pas d'image du Buddha, c'est 
qu'il n'y en a jamais eu et que, par suite, il n'y en aura jamais ? 
On connaît le curieux jiassagc du Divi/âvadâno''^\ {\ép relevé par 
Burnouf, auquel nous faisons allusion. Craignant d'être vaincu 

>'' Scolies sur Pàniui, v, o, yy : cl. '"' T. II, p. SO/i-Stiô. 

Sien KoNOW, Note on the use of iiii(ij>e-i in ''• P. 6^7 ; Burkoif, lutrml. à l'hisl. 

ancienl Iiidia [Ind. Aiit. , 1909). du Biiddhintiif indien, p. o'ii. 



LA LÉGENDE ^ L'VPI'II [)E L'HISTOIRE. 



721 



dans un assaut de présents par Hudràyana, roi de Roruka, Bira- 
bisàra de Magadlia désire envoyer à son courtois rival cette chose 
précieuse entre toutes que serait le portrait du Bienheureux. Mais 
c'est en vain qu'il s'adresse à ses artistes et que. sous couleur d'in- 




Kir,..")()(i. — AsMTÀBu.i ESTnE DEuxBonHisATT» 1-. M .1 1 rci\ i^cl. p. 38o, 668, OS;, (iSy, 694,701, 716). 

Autel de bronze duré, conservé dans le temple de llôri/ùji, I\ara. 

D'après Kohha, n° 110. 

\itation à dîner, il obtient du modèle proposé à leur talent mw \é- 
ritalile séance de pose. Les peintres restent littéralement le pinceau 
en l'air et ne peuvent pas plus se rassasier de regarder (juc léussir 
à rendre le visage, inexprimable à voir, du Bienheureux. Entiu, 
sur l'ordre de ce dernier, ils apportent une toile: il \ projette son 



CA.MIll.lK,'.. - II. 



16 



722 RÉSUMÉ HISTORIQUE. 

ombre, leur fait b;irbouiller en couleur cette silhouette et écrire 
au-dessous les principaux articles de sa Loi. Et voilà pourquoi — 
si du moins vous désirez de ce fait une raison plus édifiante 
qu'historique — quatre siècles après la mort du Maître, l'Inde 
centrale n'avait pas encore d'image de luiO. 

Ce qu'il y a de plus significatif dans ce témoignage, ce n'est pas 
ce qu'il croit nous apprendre (les monuments se sont déjà chargés 
de ce soin), mais plutôt ce qu'il nous laisse deviner. Evidemment 
des aspirations nouvelles se font jour au sein de la Communauté 
bouddhique. Tout en se résignant à demeurer fidèles aux procédés 
traditionnels, les sculpteurs de Sànchi et d'Amarâvatî ressentent 
plus vivement que ceux de Barhut le besoin croissant qu'ils ont 
de la figure du Buddha pour servir de centre aux tableaux de sa 
vie; et leurs secrets désirs, leur vague impatience commencent à 
être partagés des donateurs. Si des Bouddhistes se mettent à pro- 
clamer l'impossibilité d'une image du Maître, c'est donc qu'ils se 
sont déjà interrogés sur sa possibilité ; et la preuve en est claire, 
puisqu'ils avouent même qu'on a essayé. Déjà, qu'ils le veuillent 
ou non, ils roulent sur la pente oii la jolie anecdote inventée par 
eux pour les besoins de la cause sera impuissante à les arrêter. 
Certes le temps est encore loin où pulluleront les idoles du 
Maître : mais enfin le mot de Buddha-pmtimd vient d'être pour la 
première fois écrit. Cette légende se placerait ainsi, dans la litté- 
rature bouddhique sanskrite, après les textes qui n'envisagent pas 
encore la question des images, mais d'autre part avant ceux pour 
(|ui l'existence de ces pralinid est un fait reçu et même recom- 
mandé*'-). Certes, il faut avouer que la datation est encore assez 
incertaine, puisqu'elle peut flotter entie le i" siècle avant ou 
le i"' siècle après notre ère, selon que le texte serait originaire du 

''' M. Hackin a puljlié i'illuslralion '°' A celte sccuiido calcgorie a|)|)ai- 

libétaine (le celte It^gende dans Coii/fre/iccv tieiU YAçokdLaddna, par exemple (cf. 

(lu Musée Guimet (Bib. de vulgaiisation, Dhycwaddna, p. 363, /119 et iay), sans 

l. 4o), et Scènes Jig-urées de la li'e du parler du Sùh-dlahlcdra d'Açvaghosa 

Biiddlia, p. -'i/i. I ti-ad. Hdber, |). -i-j-i el 292 K 



LA LÉGENDE À L'\PPMI DE L'HLSTOIRE. 723 

Nord-Ouest ou de lliiile centrale ; mais est-il besoin de répéter 
que les indianistes ne sont pas didiciles en fait d'approxima- 
tions ? 

Les images apocryphes. — La légende de la silliouette a été mise 
ailleurs au compte d'autres personnages, tels que la princesse 
Ratnâvalî, fdle du roi de Geylan*''. Mais comme elle n'a, ou du 
moins comme nous ne lui reconnaissons qu'une valeur symptoma- 
lique, ces variantes ne lui ôtout rien à nos yeux de sa significa- 
tion. Celle-ci ne ferait même qu'augmenter par le rapprochement 
d'une tradition chrétienne fort analogue. Agbar, roi d'Édesse en 
Osrlioène, aurait également envoyé près du Seigneur un «excel- 
lent peintres qui malgré tout son talent ne put, lui non plus, par- 
venir à fixer l'ineiïable figure du Christ. Toutefois celui-ci aurait 
fait mieux que le Buddha ; ce n'est pas d'une simple silhouette, 
c'est de ses traits, directement imprimés sur la toile, qu'il gratifie 
d'emblée son fidèle zélateur'-'. En matière d'ait les choses traînent 
beaucoup moins dans le monde gréco-romain que dans l'Inde. 
Non seulement le r' siècle connaît déjà des représentations sym- 
boliques ou allégoriques du Christ, mais dès le n'' siècle nous ren- 
controns ses représentations sur les peintures des Catacombes t-^) ; 
et tout de suite saint Irénée nous parle de ces gnostiques qui 
avaient des images peintes et des statues de diverses matières, 
a disant que c'était la figure du Christ faite par Pilate au temps 
où Jésus était parmi les bommesC'ln. Ici encore l'invraisemblance 
du fait (|ue le procurateur de Judée ait pris pareille précaution 
n'est pas ce qui nous touche. Le point intéressant, c'est qu'aussitôt 
perce le pieux souci de garantir sans contestation possible la 
ressemblance de ces tableaux et de ces statues, en les donnant 



'"' nocKiiii.L. Lifi' , [). .69; SciiiEFNEH, '"' M. 15ksmer, Lcs Calacomhcs du 

Lelieii, |). a-yô. — \oii' encore d'Alwis, flome (Paris, 1909), p. 20/1, ao8, 2a3- 
kaccliliayana, p. 78 et suiv. aai. 

"' ErsÈBE , //i*-«. EccL, \II, 18. t'I Conlra Hwres.s , l, a5. 

46. 



72/1 RÉSUME HISTORIQUE. 

coiiimi; (les portraits pris sur le vif. L'expédient étRit évideininent 
le plus simple et le premier qui dût se présenter à l'esprit. Aussi 
n'a-t-on pas manqué d'y avoir également recours dans l'Inde, dès 
que les communes exigences de l'Iiumaine nature y firent éprouver 
le même besoin d'authentiquer les images, devenues courantes, 
du Buddha. Seulement comme celui-ci n'a pas connu les affres de 
la Passion, c'est donc quelqu'un des rois amis qui (plus heureux 
que Bimbisâra en cette dévote entreprise) aura pris soin de le 
faire portraiturer de son vivant. — Mais, dira-t-on peut-être, 
comment l'idée lui en serait-elle venue, alors qu'il ne tenait qu'à lui 
de contempler directement le visage du Bienheureux? L'expérience 
le prouve assez, ce sont là des choses auxquelles on ne songe 
guère qu'après la mort, alors qu'il est déjà trop tarcL — Si l'ob- 
jection est valide, la réponse est triomphante. Avez-vous oublié 
que le Buddha est allé passer trois mois dans le ciel des Trayas- 
trimças pour prêcher la bonne doctrine à sa mère ? Quel mécréant 
oserait douter que durant ces quatre-vingt-dix jours d'absence ses 
terrestres contemporains ne se soient languis de le voir? 

Voilà, croyons-nous, comment et pourquoi s'est créée de toutes 
pièces la légende de la fameuse et statue en bois de santal n — 
c'est-à-dire en la matière de toutes la plus précieuse aux yeux des 
indigènes. Telle est aussi la seule tradition locale qu'on puisse à la 
rigueur invoquer en faveur de l'hypothétique existence d'un proto- 
type vieil-indien. On sent assez qu'il ne faut pas compter sur ce 
conte de nourrice pour contrebalancer le témoignage unanimement 
négatif des monuments. D'ailleurs les Indiens de jadis, rrsvadê- 
çistesfl moins pointilleux que ceux d'aujourd'hui, ne s'inquiètent 
nullement en celte affaire de questions de marque de fabrique ni 
de priorité de brevet d'invention. La seule chose qui les préoccupe, 
puisqu'à présent les images du Buddha existent et commencent à 
se multiplier, c'est simplement qu'elles ressemblent à leur original 
surdivin. Le fragment d'évangile apocryphe qu'ils ont dû inventer 
de bonne heure à cet effet ne nous est malheureusement attesté 



LA LÉGENDE A L'APPUI DE L'HISTOIRE. 725 

qu'assez tard et sous une forme un peu hésitante par les pèlerins 
chinois : néanmoins l'intention n'en est nullement obscurcie. Fa- 
bien attribue l'initiative de la tr statuficationn du Maître au roi 




FiG. 567. 



BUDDHA, Dï BÉSARÈS, ASSIS À l'eCROPiIeNNE (cf. [). 58() , (jSl, G9O, 7OI, 708). 

ISnlish Miisettm. Provciiniil de Siirndth. Iluiiteid-: i tn. i~>. 



Prasênajit de Çràvasiî, tandis que Hiuan-tsang en lait honneur à 
Udayana de Kauçambî, dont Prasênajit n'aurait l'ait qu'imiter 
l'exemple C. Quant à Bimbisàra, évidemment compromis par le 
notoire avortement de son premier essai, il est, |iour ainsi parler, 
hors de cause. Du v*^ au vn'' siècle la version s'est par ailleurs enjo- 

'■' Fa-hien , trad. Legge, p. 56 ou ti;i(l. nkii. Leheii. p. •i']'.i ) el mongols (cf. Eiig. 

Beal, p. xliv: Hil'A\-tsang, Méiii., II, \iiRsovt\ Inlrodiicllon à l'Iiisloire du liiid- 

p. a83et iigô , ou /tc'i;., I, p. 235, et II. dltisme indien, p. 34o) licuueul pour 

p. 'i. Les téraoignagee tibétains (Scuief- Udayana. 



72G RÉSUMÉ; MISTORIQUE. 

livée. Selon Fa-liicu, Prasénajil contente siniplenieiit son envie en 
faisant exécuter de mémoire l'image du Buddlia. C'est là une lourde 
faute de tactique. Sans doute notre auteur rattrape ensuite sa 
flagrante maladresse en faisant décerner à la statue par le Buddha 
lui-même un certificat de ressemblance. 11 n'en subsiste pas moins, 
dans l'bistoire de ce prototype fabriqué par à peu près et en 
dehors delà présence du modèle, quelque chose qui cloche et ne 
saurait satisfaire les exigences d'un cœur vraiment zélé. L'informa- 
teur de Hinan-tsang ne se laisse pas prendre ainsi en défaut. Son 
Udayana fait en outre appel au magique pouvoir du grand disciple 
Maudgalyâyana pour qu'il expédie au ciel où réside le Bienheureux 
l'artiste chargé de modeler de visu sa première image. Dans cette 
addition faite après coup on reconnaît aussitôt un trait emprunté 
à l'histoire de la célèbre image de Maitrèya, dans la vallée de 
Dârêl ('). Seulement, tandis que là cette ascension était de toute 
nécessité (car à moins de monter à son ciel, comment portraiturer 
un Bodhisattva qui n'est pas encore descendu sur la terre?), ici ce 
n'est pins qu'un ralîinement de précaution. Mais quoi, toute con- 
tamination n'est-elle pas la bienvenue qui ajoute une garantie de 
plus à cette parfaite similitude qu'on a tant à cœur d'établir? 

Nous sympathisons volontiers avec cet entêtement un peu 
puéril, mais touchant, et que nos pèlerins ont partagé avec tant 
de générations de fidèles. La seule chose que nous pardonnions 
malaisément à nos informateurs, c'est qu'en poursuivant ce dessein 
chimérique ils oublient à notre gré l'essentiel, à savoir la descrip- 
tion de la statue ('■'). Leurs relations ne laissent même pas discerner 
d'une façon assurée si elle était debout ou assise : car si, dans 
chaque version, elle se lève pour aller respectueusement au-devant 
dn Bienheureux redescendu du ciel, celui-ci ne manque pas à 
chaque fois de la renvoyer gracieusement s'asseoir. Pourtant, si 

'"' Cf. t. II, p. 636, n. 2. de celui qui est représenlé sur notre li- 

'^' Il faut espérer que l'étude, si dési- gure 691, nous fixera bientôt sur ce 
rable, des documents chinois du genre point et d'autres encore. 



L \ LKGENDE À F;\PPUI DE I.HISTOIRE. 727 

nous en croyons la tradition sino-japonaise, elle serait restée debout 
et, natiirellemenl, elle aurait été haute de seize pieds : car, en tout 




FiG. 568. — BuDDHA, DE Java , ASSIS À L'EunopÉENNF. (cf. p. 870 , .ÎSG , 688, 690, G94, 701, 7o4). 
Statue principale fin templr. dit Candi Mfndnl. Ilintteur : s in. 5o. 

elle devait être faite frà la mesure du corps du parfait Buddlia On. 
C'est elle, nous assure-t-on expressément, que représente la 11- 
<>ure 590, et dès lors nous devons aussi la reconnaître dans toute 



'"' Cf. les expressions du Dwjjàvaddna , 
|>. /119, i. 3 : ttSamyah-samhitddhasya 
lidi/apràmanikâ pratimdn, et ci-dessus, 
t. I, p. ,^2 3 et l. II, p. 34 r . — On rom- 



prond du même coup pourquoi le roi 
de K;i|)iça érige tous les ans une statue 
du Riiddlia haute de dix-luiit (lire : seize) 
pieds (HiUAX-TSANG. ftec. F. p. ^h). 



728 RÉSUMli msTOlUQUE. 

la série des figures 583 à 689 : car Ton a déjcà vu (et c'est un point 
sur lequel M. le professeur A. Griinwedel insiste également'')) avec 
quelle aisance ce type se laisse ramener à son modèle gandliàrien 
(cf. pi. II). Comme d'autre part ce dernier est justement le pre- 
mier dont l'existence nous soit attestée par les inscriptions et les 
monnaies (cf. fig. 677-Û78 et pi. V, 9), le soupçon vient que la 
légende qui s'est greffée sur la statue pourrait bien être plus ancienne 
qu'on ne pense et également originaire de l'cfinde du Nordn. On 
remarquera d'ailleurs que c'est surtout dans la Haute-Asie que, 
l'une portant l'autre, elles semblent avoir eu du succès. Admettons 
qu'elles aient attendu le x"^ siècle pour s'introduire de compagnie 
au Japon. Dès le vu'' siècle, elles faisaient partie des bagages de 
Hiuan-tsang rentrant en Chine ''^'. Lui-même et, avant lui, Song 
Yun notent leur miraculeuse immigration en Sérinde'''. Elles sont 
familières à Fa-hien vers l'an 600. Enfin, bien qu'il faille cette fois 
sauter un intervalle de trois siècles, il est permis de se demander 
si les récils bien connus sur l'homme d'or, haut de seize pieds, que 
l'empereur Ming-ti aurait vu en rêve l'an 6û de notre ère, ne recè- 
lent pas déjà un reflet de l'une et un écho de l'autre. Il n'y aurait 
pas autrement lieu d'être surpris que, dès la seconde moitié du 
f siècle, après plus de cent années d'existence, la statue commen- 
çât à s'auréoler de la légende. Car enfin de quoi s'agissait-il sinon, 
encore une fois, de fabriquer à la figure du Buddha une authenticité 
comparable à celle que Ion s'efTorçait d'autre part de garantir aux 
textes canoniques. De même que les écritures étaient censées être 
la parole directement recueillie de la bouche du Maître, il fallait 
que ses idoles lussent la transmission exacte de son portrait pris 

'"' B. KiiHst, p. 169011 éd. aiifjliiise. '' Hiua?(-tsang, Rec, 11. p. 3a2-. 

p. 171. (i Mi/lliologie du Bouddliisuic iiii Siixc Yi\. Irad. C.HAVA^NES . B. E. F. 

Tibel, p. 2a. — Pour la figure ."îfjfi. ri'. E.-O. , III, it)o3, p. Sy-j; trad. Beal, 

|)ltis liaiil. |). 707. p. i.wwi. — Sur le Ivpp dit d'Udayana 

'" Biographie de Hiiicin-lsaiiff, Irad. en Sérinde, cl. encoie M. A. Stein, ,1/ir. 

Staii. Julien, p. 298 et S. IJeai.. ]). 21 3. Klioiaii, 1, p. igo; A. Grïnweuel, Alib. 

Cf. ri-dessus, t. 11. p. .tRî. KiiIi. CIi. Tiiik., à l'index. 



LA LÉGENDE \ L'APPIil DE L'HISTOIRE. 729 

d'après nature. C'est exactement le genre de jjréoccupations col- 
lectives qui allait provoquer la réunion dans l'indo du Nord du 
concile de Kaniska. 

A l'appui de ces vraisemblances nous aurions voulu apporter un 
témoignage décisif. Sur un curieux relief, aujourd'hui à Bombay 
(fig. 599), le Buddlia, toujours escorté de son fidèle Vajrapâni, 
semble en eflet porter debout sur sa main gauche une petite sta- 
tuette de lui-même. Une telle scène n'est guère susceptible que 
d'une seule interprétation. Elle nous montrerait le Bienheureux au 
moment de donner l'investiture à l'image d'Udayana, et nous y sur- 
prendrions le prototype gandhtirien en train de se canoniser lui- 
même. Toutefois, vu l'état actuel de la pierre et en l'absence 
d'aucune autre réplique connue, nous n'osions rien affirmer. La 
découverte par Sir Aurel Stein, dans les dernières fouilles de 
Sahri-Bahlol. d'une scène très analogue (n° C. 60; 1912) vient 
confirmer notre hypothèse, mais réveille par ailleurs nos per- 
plexités : cai-, ici, le Buddlia et la statue de lui-même qu'on lui 
présente, sont tous deux figurés assis. Pourtant il est difficile d'y 
voir autre chose qu'une variante de la légende d'Udayana. A la 
vérité, on nous parle bien de statues du Bienheureux (ju'un autre 
de ses contemporains, le célèbre Anâthapindika , aurait fait sculpter; 
et comme leur destination était de tenir sa place, en tête de la 
rangée des moines, dans les dîners auxquels le charitable banquiei' 
conviait la Communauté, il est évident qu'on les supposait assises. 
Mais le témoignage est isolé''); et de plus, avoue-t-on, ce modèle 
n'aurait été exécuté qu'au lendemain du décès du Maître. 

Les images muiaculeuses. — Le fait trop tristement certain de la 
mort du Buddlia va changer complètement les données du pro- 
blème. Non qu'on puisse aller jusqu'à prétendre que seules seront 

'"' Nous avons rencontré la seule men- [ Dokitmentc lier IndischciiKuiisl , 1 1) 1 3 , 1 , 
tiou que nous eu connaissions dans l'excel- ]). j88), d'un fragment emj)ruuté à un 
ieiiti' tr;iduclion donnée par M. B. Liufer historien tibétain du xvui' siècle. 



730 RESIJMK HISTORIQUR. 

ressemblantes les images faites de son vivant ou leurs copies; des 
modèles tardifs pourront aussi lui ressembler, mais pour cela ils 
devront avoir recours à d'autres artifices. Rien ne servirait ici 
d'ajouter quelque épisode apocryphe à sa biograpliie; pour authen- 
tiquer une de ses images postérieurement à son trépas, il fallait 
au moins un miracle. Les miracles ne manquèrent pas. Il y en eut 
même tant qu'on ne songea pas à les utiliser tous. Quand, par 
exemple, Açoka se trouve en présence de Pindola Bharadvaja C, 
ce juif-errant du Bouddhisme, qui a été le disciple direct du 
Maître, il néglige d'en profiter pour lui faire expertiser les statues 
de ce dernier. Quand Mâra, converti par Upagupta, revêt à sa 
demande la forme exacte du Bienheureux, le moine ne songe 
qu'à se prosterner, au lieu d'en faire prendre un bon rroquis(^). 
Tels n'en sont pas moins les deux types auxquels on peut ramener 
les prodiges désormais nécessaires pour donner les certificats requis 
à une image : ou bien quelque être humain, d'une longévité telle 
qu'il aura jadis vu de ses yeux le Buddha, le reconnaîtra dans 
l'œuvre nouvelle; ou bien un être divin se chargera d'exécuter 
celle-ci et se portera garant de la ressemblance. 

A vrai dire, si tant d'excellentes occasions ont été ainsi perdues, 
c'est que le besoin d'une explication miraculeuse ne s'est guère fait 
sentir qu'une fois, à propos du seul modèle de statue qui ait acquis 
dans le monde bouddhique une réputation comparable à celui 
d'Udayana. Nous avons déjà dû parler de cette effigie, sainte entre 
toutes, qu'on vénérait dans le temple de la Mahdbodhi et qui était 
assise à l'indienne, le pied droit en dessus, la main gauche repo- 
sant ften méditations dans son giron et la inain droite pendante, 
la paume en dedans et les doigis allongés vers la terre (cl. fig. 557- 
558). A son immense popularité nous voyons ou devinons au 

'■' ûî!)i/«'!)«drt)ia, p. ioo; cf. I, p. 619. loppé d"iin passage du Divydvadàna, 

'*' Divi/dvaddiia,p. d&oc\.suiv. -.Sùlrà- p. Sga-SgS?), où le Nâga Kâlika (cl. 

lahkdra, trad. Ed. Huber. p. 270; et I. I, p. 383 et siiiv.) crée une (îgure du 

cf. Mahdvamsa, v, 87 el stiiv. (déve- iJuddlia pour l'édification d'Açoka. 



LA LÉGENDE À L'APPUI DE L'HISTOIRE. 



731 



moins trois raisons : sa pose, son site et sa beauté personnelle. Sur 
celle-ci tous les témoignages concordent. Son rrsiège de diamants 
ou Vajràsana était le lieu même où le Bienheureux avait atteint 
rillumination. Enfin son geste de toucher le sol passait pour mar- 





Fig. 569. 



Fig. 5711. 




Fi 



i;- -'7 ' 




Fig. 57a 



FiG. 569-57-2. — ■ Formes diverses de L'ts.)/j.) (cf. p. Cg8, 702). 
Fig. ôGg, nu Cambml ge ; fijr . 5jo, à Ceylan;fig. 5ji, au Laos; fig. 5j!>, uu Siam. 

querl'instant précis de la transformation du Bodiiisattva en Buddha , 
si bien que. les unissant tous deux sous une seule forme, elle 
concentrait sur elle la dévotion due au double idéal des Bouddhi.stes 
et satisfaisait à la fois les aspirations des sectateurs du Mahàyàua et 
du HinayânaW. Mais toutes ces chances favorables ne lui eussent 
été d'aucun secours si elle n avait été garantie et vraies. D'un autre 



''' Cf. plus liaul, I. |). -'iii-/ii'i el II. [). 32 1 



732 HÉSUMÉ HISTORIQUE, 

côté, il eût été malaisé (et d'ailleurs on ne l'essayait pas) de faire 
croire qu'elle était antérieure à la construction du temple qui 
l'abi'itait. Or il était de notoriété publique que cet édifice n'avait 
remplacé qu'assez tardivement l'entourage jadis élevé par Açoka 
autour de l'arbre de la Bodlii*^'. Le long intervalle écoulé entre 
le Pfln'-mVwrea et l'érection de l'idole était donc indéniable. Aussi, 
lors du passage de Hiuan-tsang, s'empressa-t-on de lui conter que 
Maitrêya lui-même était tout exprès descendu du ciel des Tusitas, 
sous le déguisement d'un brahmane'-', afin de moduler la statue 
de ses propres mains : on voudra bien admettre qu'un être aussi 
sublime savait parfaitement ce qu'il faisait. Au temps deTâranàtha, 
mille ans plus tard, les lointains des siècles se sont davantage 
estompés. La dédication du temple et de l'idole ne sont plus 
séparés de la mort du Buddha que par un peu moins de cent ans, 
puisqu'il reste encore une très vieille femme, la mère des dona- 
teurs, qui a connu le Bienheureux et pourra contrôler la véracité 
de l'œuvre. Et voilà pourquoi, ainsi que les Chinois ne manquent 
jamais de dire, la statue du Vajrâsana est «le vtm visage du Trône 
de Diamant (^)n. 

Cependant, à chaque fois, ces données inévitables de la légende 
se compliquent d'un incident inattendu : car on se fait en outre un 
devoir d'expliquer pourquoi l'image était restée cr inachevées. Du 
moins on le prétendait; et ce signe particulier faisait si bien partie 
de son signalement qu'il nous a paru suffire à dénoncer dans la 
statue incomplète trouvée sous la coupole centrale de Boro-Bou- 
dour, et dont l'identité a été si discutée**', une simple réplique de 

^'' Al. CoNNiNGHAM (Mahdbodii) , p. i2i) lïlsl de Sâuchi et à Barliut (Cijnnin'gham, 

n'essaie pas de faire remonler ce temple pt. XIII). 

(encore debout à l'heuie acluelle. mais ''' Sur ce point, cf. ci-dessus, t. II, 

déliguré par une série de reslauralions) p. 226. 

au delà de la seconde moitié du 11" siècle '''' Cf. Ciuvannes (note à la traduction 

de notre ère. Pour l'entourage d'Açoka de Song Vun) dans B.E.F.E.-O., III. 

on sait qu'il est représenté sur la 1 900, p. 3()6, n. 3. 

façade du pilier de gaucho de la porle '*' Cf. B. E. F. E.-O.. 1. 111, 1903, 



L\ LÉGENDE \ i;\PPri DE l/HISTOIRE. 733 

l'effigie du Vajrâsana. De cet inachèvement réel ou supposé les deux 
versions donnent une explication tout à fait analogue : les circon- 
stances ne diffèrent qu'autant qu'il est nécessaire pour les faire 
cadrer avec le reste du scénario. Selon Tàranâtha. tries artistes 



^ 




KiG. 578. — Tète ixdo-crecqde de Bunniu, i\etoi,(;iii;e (il. p. 700). 
Musée du fjnnrre. n° lù. Provenant du Swùl. Haulruv : o m. sS. 



divins rjui étaient venus sous une forme humaine t', selon Hiuan- 
tsang, le brahmane en qui se cache Maitrêya, s'enferment à l'inté- 
rieur du temple; les premiers défendent qu'on les dérange avant sept 
jours, le second avant six mois. Mais ou bien dès le sixième jour 
il faut ouvrir la porte à la vieille mère des donateurs, tt car. dil-elle, 



p. 78-80. Il va de soi que la pose est la sur la pi. \L111. 1 des Ik'ginninffs 0/ 
même: on trouvera la statue reproduite Bud'.Hiist Art and oilior Essays, etc. 



73/1 RÉSUMÉ HISTORIQUE. 

comme je dois mourir ce soir et que je reste seule sur la terre à 
avoir vu le visage du Biiddlia, personne après moi ne pourra savoir 
si l'image du Tathâgata est ou non ressemblantes; ou bien la curio- 
sité des moines ne peut pas patienter plus de quatre mois. Dans les 




FiG. 57'!. — Tète de Buddha . aux cheveux ondes Cl', p. 701). 
D'après un tnoulttp^p d'une tète provenant du Swàt. Hauteur : m. aa. 

deux cas, le résultat est le même : le ou les artistes merveilleux 
disparaissent instantanément. Quant à la statue, elle est déclarée 
aussi ressemblante que belle (les deux choses ne vont-elles pas 
ensemble, quand il s'agit du Bienheureux?) : toutefois, à raison de 
l'interruption prématurée de son exécution elle a encore besoin 
de quelques retouches . . . 



LA LÉGENDE À L'APPUI DE L'HISTOIRE. 735 

Ici nous ileniandons la ])ormissioii de céder la parole aux textes : 
nous craindrions de paraître mystifier à plaisir le lecteur en lui 
servant sous le nom d'auteurs tibétains ou chinois un résumé de 
nos propres théories. Or donc, continue Târanàtha'^), cton disait 






\^,. 



J,, 



.*;•*, 




l'"lG. Ô^i hh. l'ilOFil- m l'RLI IhENT. 

que l'image était pareille au viai Buddha. Mais comme les sept 
jours ne s'étaient pas écoulfe, il se trouvait que quelques parties 
n'étaient pas achevées. Quelques-uns remarquaient qu'il manquait 
l'orteil du pied droit; d'autres re<jrettaient que les boucles des che- 
veux ne fussent pas toutes tournées vers la droite; on fit exécuter 
cela plus lard. Les savants (^pandita) auraient dit encore que les 

''' Geschichle des Buddhisimis in Indien, tnicl. A. Sr.iiiEFNKK, p. 20. 



736 RF.SLME HISTORIQUE. 

poils du corps et le vêtement, qui n'adhérait pas au corps, étaient 
restés imparfaits... n. On a peine à en croire ses yeux : toutes les 
observations que nous a fout à l'heure suggérées l'évolution du 
type du Buddha étaient d'avance réunies dans ce paragraphe. Rien 
n'y manque : ni le prestige divin des artistes étrangers; ni le cri 
d'admiration qu'arrache aux tidèles la première vue de leur œuvre, 
et qui se traduit aussitôt chez ces âmes simples par ralfirmation de 
la ressemblance; ni enfin la preuve manifeste que le prototype des 
images dites du Vajrâsana était de style gandhàrien. 11 suffit, pour 
achever de s'en convaincre, de suivre les retoucheurs dans leur 
besogne. Car, à la réflexion, des critiques se produisent et le goût 
des ignorants comme les scrupules orthodoxes des savants trou- 
vent çà et là à redire. Les voilà qui découvrent le pied droit, 
celui qui dans la pose de la statue était placé en dessus et que 
dissimulait la retombée de la robe. Ils remplacent les ondes de la 
chevelure par les courtes boucles crépues, ils usent au polissoir ces 
belles draperies qui ont à leurs yeux le tort grave de ne pas coller 
au corps''). Bref, ils transforment, point par point, un Buddha indo- 
grec en un Buddha indien. On ne saurait imaginer description 
plus minutieusement exacte du mécanisme de la transformation, et 
l'on demeure stupéfait de constater à quel point la tradition en 
avait gardé pleine conscience. Mais, [)ourra-t-on objecter, il y a au 
moins un détail d'omis; nous ne voyons pas qu'en même temps que 

les pieds l'on découvre l'épaule droite Un instant : rouvrons 

à présent Hiuan-tsang et reprenons, au même point du récit que 
tout à l'Iieurc, nofi'e lecture : et Les signes du grand hcmime étaient 
au complet, sa figure alfectueuse paraissait vivante: seul le dessus 
du sein droit n était pas complètement modelé et poli. . . Sur ces 



''' D'api'ès la suite de la légende, le dige se ri'pi'ixluit |iiuir liiniù uii l'on 

donateur se serait trouvé par miracle en encbàsse un saphir. Ce ilei'nier fait nous 

possession de deux énieraiides et les veux est attesté par nombre de statues (cf. II, 

de la statue se seraient creusés d'eux- p. 289) : nous n'avons pas présent à la 

mêmes pour les recevoir; le nièine pio- mémoire d'exemple du pi'emipi'. 



L\ IJi(.ENDE À r;\P-l'l I DE L'IllSTOlliE. 737 

entrefailes, le dessus du sein qui n'était pas achevé fut couvert de 
pierres précieuses. . .C. n Vous entendez bien : la saillie des plis, 
montant jusqu'au cou, se prolongeait sur l'épaule droite et l'on 
s'était empressé de dissimuler ce pi'étendu dél'aut sous des pa- 
rures . . Etes-vous cette Ibis satisfaits? 

Nous ne voudrions pas exagérer la valeur de cet ensemble cohé- 
rent de légendes : mais enfin elles font ressortir entre les docu- 
ments écrits et les monuments figurés un accord trop complet pour 
être négligeable. On le voit, de quelque côté que nous nous tour- 
nions, la réponse l'este la même; et cette i-éponse, ne craignons 
pas de le répéter, est la dernière à quoi personne eût pu s'attendre et 
qu'aucun indianiste aurait eu à cœur de prouver. L'image du Sau- 
veur le plus largement humain qu'ait enfanté l'Inde, mais enfin du 
Sauveur indien , est originairement sortie d'un atelier hellénistique. 
Les idoles qui, nous souriant du fond des pagodes de l'Extrême- 
Orient, passent couramment pour le dernier mot de l'exotisme, 
descendent d'un ancêtre semi-européen. Peut-être manque-t-il 
encore à la démonstration d'avoir placé, à côté de l'image qui 
fut l'irrésistible propagatrice de l'inlluence indo-grecque dans la 
Haute et Basse-Asie, un pendant occidental plus voisin d'elle pour 
le fond comme pour la forme qu'un Olympien , fùt-il (tel l'Apol- 
lon Musagète) costumé à l'orientale. (}u'à cela ne tienne. Hegardez 
les deux statues reproduites côte à côte sur les figures bc)'6 et Sg/i : 
la première représente le Christ, la seconde le Buddha. Toutes 
deux, avec le geste de leur bras droit pareillement enroulé dans 
leur manteau, descendent directement d'un ancêtre commun, à 
sa\oirla belle statue grecque du musée de Latran que l'on appelait 
l'Orateur et en qui l'on a reconnu un Sophocle'-'. Si celte asceu- 

''' Trad. SNin. ,)i:lii;\ , |). /iG.") et r;iiiiilié do \o xérilicr: cT. d'iiillciirs i:i 

siiiv.: "g.Tiichci est un lapsus de Slaii. liud. 15eai,, lire, il, p. lao. 
Julien pour trdroilu, ainsi que Ed. '"' Niitis choisissons comme exemple 

Ghavannes nous 3 fait depuis lonjjleiiips cette statue, parce cpi'eile est la plus 

OINnUÎRl. - TI. Ù7 



ii[i-iu)ii iiir. ^iriL 



738 Rl':si MÉ HISTOIUQLIE. 

dance vous jiaraîl bien lointaine et surlout bien écrasante pom 
elles, vous leur lionverez aisément des cousines germaines parmi 
les collections de Palmyre ou de l'Egypte romaine^, sans parlei' 
des bas-reliefs clirétiens ou bouddhiques qui campent exactement 
de même tantôt saint Pierre et tantôt Vajrapâni(-). Rien donc de 
moins exceptionnel que leur pose, ni de mieux établi, au point 
de vue j)lastique, que leur parenté. L'une est un Christ gréco- 
chrétien comme l'autre est un Buddha gréco-bouddhique, et toutes 
deux sont au même titre un legs fait in exlremis au vieux monde 
par l'art grec expirant. 

Telle est du moins la vérité d'aujourd'hui — je veux dire la 
conclusion qui se dégage de tous les témoignages actuellement 
connus; et telle sera vraisemblablement, au [)oint où en sont 
arrivées les recherches archéologiques , la vérité de demain. 
Convient-il de s'en réjouir ou de s'en plaindre? Les faits sont 
les faits et le plus sage est de les prendre comme ils viennent: 
il n'est pas d'ctemphatic dissent^^U qui puisse tenir contre eux. 
C'était récemment encore la coutume de triompher bruyamment 
de l'infériorité artistique des Indiens, réduits à acceptei' toute 
faite de la main d'autrui la réalisation concrète de leur propre 
idéal religieux. C'est la mode à présent, par engouement d'esthé- 
ticien ou rancune de nationaliste, de faire payer à l'école du 
Gandiiàra sa manifeste supériorité technique par un dénigrement 
systématique de sa plus noble production. Nous refusons de nous 
associer aussi bien au mépris injustifié de l'ancienne critique pour 
l'inspiration indigène qu'au dépit mal déguisé de la nouvelle contre 



connue; mais, bien entendu, elle n'est pas '■'' Voir les sarcophages n°' 55 et lo/i 

unique; du même type est par exemple du musée de Latran et notre figure ayi; 

un Eschine du musée deNa|)les, elc. cf. t. II, lig. /i5'i h et 467, et p. 829, 

'"' Pour Palmyre, voir, par exemple, 11. 1. — Sur la dilTérenee de date entre 

Strzygowski, Orient oder Rom, fig. 12. la ligure SgS (vi° siècle?) et Sg'j 

— Citons d'autre part au Neues Muséum (11' siècle), cf. ci-dessous, p. 786. 

de Berlin, le couvercle d'un cercueil eu ''' E. B. Havell, Indian Sculpliire and 

t)olsil'Abousir-el-Meleq(n°' 17. 1 26-1 ■J7'). Painllnp;. p. lio. 



LA LÉGENDE À L'APPUI DE L'HISTOIRE. 739 

la facture étrangère. Ce n'est pas le père ou la mère qui a fait 
l'enfant ; c'est le père et la mère. L'àme indienne n'a pas pris 
une part moins essentielle que le génie grec à l'élaboration de 
la maquette du Moine-Dieu. C'est un cas où l'Orient et l'Occident 
ne pouvaient rien l'un sans l'autre. 11 serait viiin de se complaire 
de parti pris dans l'exaltation ou le rabaissement soit de l'Europe, 
soit de l'Asie, alors (jue l'occasion s'olfre si belle de saluer dans 
le prototype eurasien du Biiddlia l'une des créations les ])lus 
sublimes dont leur- collaboration ait enriclii le monde. 



fil. 



CONCLl SIONS. 

La tàclieque nous nous étions assignée en commençant est enfin 
terminée. Après les sculptures de l'école du Gandliàra nous avons 
étudié de notre mieux ses origines et son induence, en un mot 
son histoire. Par un(^ application méthodique de ce réactif sans 
rival que sont les textes, nous nous sommes efforcé d'analyser 
d'aussi près que possible la composition intime des œuvres et de 
dégager, à force d'expériences répétées, les lois organiques qui 
président à leur évolution. Avant tout nous nous sommes attaclié. 
comme le comportait notre métier d'orientaliste, à faire ressortir 
tout ce qui subsiste, dans le fond, d'indianisme latent sous l'hel- 
lénisme patent de la forme. Enfin on no nous fera pas le mauvais 
compliment de croii-e que nous prétendions le moins du monde 
avoir définitivement épuisé la question. Des études sur l'art indien, 
si poussées qu'elles soient, ne sauraient avoir à l'heure actuelle 
qu'un caractère tout provisoire. Nous en avons pris notre pai'li dès 
le débul('). La base que nous souliaitons préparer aux investiga- 
tions futures se révélera sans doute ruineuse sur plus d'un point. 
Mais cette divination de la vérité qui, lisant dans l'avenir à travers 
lesdonnéesdu présent, crée les livres durables, est un don (pion 
ne saurait exiger du premier philologue venu. N'est pas Eugène Bur- 
nouf qui veut, et bien vain qui s'en excuse : ou plutôt consolons- 
nous à la pensée qu'il suffit, pour en être excusé, d'avoir écrit de 
bonne foi. 

Ceci rappelé, il serait grand temps de clore ces pages déjà tro[) 
longues et d'attendre avec confiance, mais soumission, du destin 
qui dirige les fouilles archéologiques que les faits, ces souverains 

''' Lire l'avanl-propos (lu I. II. 



7'i-2 CONCI.rsiONS. 

maîtres, coiiliiiiioiit ou non à coiiCinner rinterprélalion ([ue nous 
eu avons oHerle. Mais comment nous flatter d'avoir déjà (iui alors 
que nous venons à peine de lermiuer le gros œuvre? Que de 
leprises de délai! il reslerait encore à exécuter, que de lignes par- 
ticulières à suivre, que de rapports symétriques à mettre en valeur, 
si nous avions le loisir de nous y attarder! Du moins il est une obli- 
gation à laquelle nous ne saurions nous soustraire : celle d'achever 
de justifier le sous-titre que nous avons choisi à notre travail par 
quelques considérations d'ensemble sur la part qu'il convient d'attri- 
buer, tout conq)te fait, à l'influence classique dans l'art de l'Inde 
et de l'Extrême-Orient. A la vérité, au cours de notre long exa- 
men de l'œuvre, nous ne nous sommes pas interdit de chercher un 
peu partout en Occident, et jusqu'en Gaule, des points de rappio- 
cliement; et d'autre part l'hisloire de l'école nous a conduits, sur la 
piste de ses créations les plus cai'actéristiques, jusqu'aux confais 
orientaux de l'Asie. Malgré tout nous n'aurons que trop forcément 
cédé au travers professionnel du spécialiste, toujours prêta s'hypno- 
tiser sur son sujet et à oublier tout ce qui l'entoure. 11 est oppor- 
tun, il est même urgent de secouer autant que faire se peut cette 
obsédante tentation, et, s'élevant à une plus large conception de 
la valeur relative des choses, de situer, pour finir, l'école du Gan- 
dliàra à sa modeste place dans l'histoire générale de l'art. Tel un 
ouvrier qui, son labeur achevé, relève enfin sa tête jusqu'alors 
obstinément penchée sur son sillon et, promenant ses yeux sur les 
campagnes environnantes, parcourt d'un dernier regard, avant de 
terminer sa journée, le cercle entier de son horizon. 



§ I. L'influence classique dans l'art de l'Inde. 

Le répertoibe de l'ancienne école. — Tout de suite nous nous 
apercevons qu'à regarder ainsi d'un peu haut l'immense étendue 
de l'Asie, les différences que nous nous complaisions à souligner 



L'INFLUENCE CLASSIQUE [)\NS L'ART DE L'INDE. 7/(." 

entre notre domaine piirticiilier et ies plaines basses ou les plateaux 
montagneux qui l'entourent, vont en s'atténuant. Cela est vrai 
surtout de l'écart que nous avons cru constater, au cours de nos 
bilans partiels, tant à propos des bas-reliefs ([ue des images, entre 
l'école du Gandiiàra et celle, considérée comme beaucoup |)lus 




ijr 




FiG. 075. 'Ifilt DE IkiDDUA, AL\ CIIKÏEIX STÏLISKS ( cf. [). 289, "011. 

Mutée du Lounv, n" Sa. Provenant (le Shàhbdz-tiarhi. Hauteur : o m. aS. 



ancienne, de l'Inde centrale. Aussi bien, de ce côté, depuis que 
s'est publiée la première partie de notre étude, il y a quelque 
chose de changé. Jusqu'ici, avec une partialité bien excusable, les 
indianistes s'elTorçaient de remonter autant que possible — en fait 
aussi près que l'on osait du règne d'Açoka, au milieu du ni" siècle 



Hifi CONCLUSIONS. 

avant noire ère — les sculptures qui décorent les entourages des 
\'\ett\ slûpa diL bassin du (lange. D'autre part ils inclinaient à faire 
descendre les débuis de l'art gréco-bouddhique jusqu'après notre 
ère et à les rapporter au règne (parfois rabaissé jusqu'au ni'' siècle 
après J.-G.) de Kaniska. Une sorte d'instinct les avertissait qu'élar- 
gir l'intervalle entre les deux écoles était le meilleur moyen de 
sauver ce qu'ils pourraient de l'originalité artistique de l'Inde — 
comme si l'Inde n'avait pas par ailleurs assez d'originalités diverses 
pour sacrifier au besoin celle-là sans en être autrement dimi- 
nuée. . . Malheureusement les faits ne se sont pas crus tenus de 
favoriser ce pieux dessein et ont exercé en sens inverse leur irré- 
sistible poussée. Des inscriptions ont définitivement ôté à Açoka la 
balustrade de Codh-Gayà poiii' la i apporter au temps des rois Brah- 
mamitra et Indramitra '), membres ou contemporains de la 
dynastie des Çurigas (18/1-79 av. .I.-C). La mention de ces mêmes 
Çungas sur un jamliage de Barliut ne suflit pas à garantir que la 
balustrade du vieux stâpa appartienne tout enlière au if siècle, 
tandis que celle, non moins vague, des Çalakaïuis sur la plus 
ancienne porte de Sanchi (celle du Sud), ne saurait empêcher 
ni elle-même ni, à plus forte raison, les autres, de descendre jus- 
qu'aux eiivii'oiis de notre ère. Dans le même tem|)s, pai' un mou- 
vement exactement opposé, sous l'action combinée des découvertes 
nouvelles faites au Gandhàra comme en Sérinde et d'une compa- 
raison plus serrée entre les sculptures et les monnaies, les débuis 
de l'école gréco-bouddhique remontaient sous nos yeux de la domi- 
nation des Kusanas à celle des Çaka-Pahlavas pour se rattacher de 
proche en proche aux derniers des grands dynasies grecs du Pen- 
jâb, à la fin du iT siècle avant J.-C. Ainsi, l'intervalle entre les deux 
écoles ne tend pas seulement à se rétrécir, mais à s'abolir, et les 
voilà devenues en partie contemporaines. 

A faits nouveaux, théories nouvelles. Il est déjà évident que 

''' Cf. Bloch, (lansvl..S'. /.. \mi. lUji. kjuS-iijoç), p. 1/17. — Nous empruntons 
;i M. V. A. Smith les dates ries Çun(];ris. 



L'INFLUENCE CL\SSIQUE DANS L'\RT DE L'INDE. 7'i5 

nous devons désormais renoncer à l'hypothèse périmée trdes deux 
vagues successives d'induence occidentale n, telle que nous l'avons 
nous-mêmo exposée'''. Par le lait, il n'y aurait eu qu'une lente, 
mais constante inliltration de ladite inlluence par la route du Nord- 
Ouest : tout au plus pourrait-on continuer à distinguer une pre- 
mière période ftirano-grecquen qui aurait, dès le temps d'Açoka, 



. ; !":.« .. 





~^ 



'\ii. ■>■] (i-â-j -j . — Tètes de Biddeh , momiiant li stvlisatiiin ijboissakte des ondes des cueïecx. 
Musée de Laliure, «"' 5o8 et G-^iti. Ilanleuv : o m. iq ri o m. m (cf. ji. ■jni). 



préparé les voies à l'action beaucoup plus étendue et profonde des 
Indo-grecs. Et sans doute, même à l'époque de ces derniers, il y 
avait un bon bout de chemin entre la Bactriane ou le Penjàb et 
l'Inde centrale : mais il va de soi que la distance oppose aux rap- 
ports réciproques une barrière singulièrement moins eflicace que 
le temps. Il n'y a que les morts avec qui les vivants ne se rencon- 
trent pas. Les communications à travers les plaines unies et poli- 



'■' T. I,p. 25s 



746 CONCLUSIONS. 

cées du bassin du Gange étaient des plus faciles. D'ailleurs les 
témoignages précis s'enchaînent depuis l'ambassade de jMégaslIiène 
à la cour de Candragupta, en passant par les relations de Bindu- 
sàra et d'Açoka avec les successeurs d'Alexandre, jusqu'aux incur- 
sions, en plein cœur du pays, d'Apollodolos et de Ménandre, pour 
finir par l'installation de satrapes parthes plus ou moins hellénisés. 
Faut-il d'autre part rappeler, après les raisons politiques, les 
preuves artistiques de ces relations continues? Le lecteur n'a peut- 
être pas oublié l'existence dans l'ancienne école indigène de motifs 
persans (palmettes, lions ailés, griffons, etc.), non plus que de ces 
centaures, ces tritons, ces atlantes, etc., qui sont autant d'em|)runts 
au bagage décoratif de l'art grec'*'. Ces deux séries de faits ne sont 
plus contestés par personne. Il ne manquait pour leur donner toute 
leur valeur et dégager tout leur potentiel historique que de 
trouver entre elles un point de contact précis. L'étincelle a jailli 
du jour où une heureuse découverte de Sir John Marshall nous a 
rendu l'inscription gravée sur le pilier de Besnagar. Erigé près de 
l'antique Vidiçanagara, non loin de Sànchi, par Hcliodore, fils 
de Dion, natif de Taxile et envoyé d'Antialkidas, ce monument, 
«montre clairement comment vers le milieu du n*" siècle avant 
notre ère, l'inlluence grecque, partie du royaume gréco-baclrien 
du Nord-Ouest, pouvait pénétrer dans les États hindous de l'Inde 
centrale (-) 11. Cette possibilité, sitôt démontrée, achève sous nos 
yeux de jeter un pont entre les deux écoles — d'ailleurs par tant 
de côtés si différentes — que, d'une part, la propagande boud- 
dhique sur les confins septentrionaux, de l'autre, la pénétration 
hellénistique dans le centre de la péninsule, allaient développer quasi 

'■' Nous avons soigneusement calalo- origines nettement occidentales de l'école 

gué tous ces motifs empruntés dans notre du Gandliàra et de démontrer les titres 

première partie (t. I, p. 206 et suiv.). de son indépendance par rapport à celle 

Nous aurions pu nous dispenser d"en de l'Inde centrale, même représentée | ar 

constituer avec tant de soin un lot séparé, le spécimen tardif de la figure 82. 

si, au moment où nous écrivions, il '"' J. Pli. Vocel, .1. S. /., Anii. Rep. 

n'eût été encore nécessaire d'établir les iijitH-Kjoij. p. 33. 



L'INFLUENCE CLASSIQUE DANS L'ART DE L'INDE. 7'i7 

simullanéineiif, ici comme là. Dès loi-.s, le contraste entre leurs 
productions ne peut plus s'expliquer par un écart dans le temps, 
mais seulement par la diversité des milieux où elles se développent. 
A deux ou trois cents lieues près, l'une et l'autre appartiennent 
à la même religion, répondent aux mêmes besoins, se proposent 
le même programme, obéissent de façon plus ou moins experte 
et docile aux mêmes inspirations. 

La technique de l'ancienne école. — Il n'y a pas à se le dissi- 
muler : la continuité désormais établie de linduence occidentale 
dans l'Inde depuis les premières colonnes d'Açoka jusqu'à la der- 
nière porte de Sânchi, jointe à la quasi-contemporanéité des deux 
écoles du Nord-Ouest et du Centre, tend à compromettre plus 
sérieusement que par le passé l'originalité de l'art indien. Toute- 
fois il reste encore aux indianistes une ligne de retraite apparem- 
ment solide. Après tout (la forme causative du verbe employé le 
prouve), le Garuçla que cet HéViodora fit ériger au haut d'un pdier 
de pierreW en l'honneur de Visnu était un travail indigène, tout 
comme la décoration des vieux slûpa bouddhiques des environs. 
Or il est deux choses que personne ne s'avisera de contester: c'est, 
d'abord, que cette dernière, avec tout ce qui s'y mêle d'ingénuité 
pittoresque et de symbolisme conventionnel, est l'expression directe 
du génie indien; c'est, ensuite, que ces reliefs, si bien fouillés 
et polis, se présentent tout autrement que comme des essais de 
simples débutants dans l'art dillicile de la scul[)ture. Forts de ces 
deux constatations, nous sommes autorisés à penser que l'Inde 
ancienne possédait un art suflisamment développé pour <pie l'em- 
prunt de quelques motifs décoratifs n'en put compromettre l'origi- 
nalité foncière; et, quant aux procédés de facture et de com|)osition 
de ses vieux récits sur pierre, parfois si habilement traités, tou- 

'■' l'oui- avoir une iiléo de ces dhvaja, gariiila-il/irnja lenii par un cavalier sur la 
il sullit de se re[)orler au mahm-a-dliraja pi. \II de llarliiit — sans parler de ceux 
de Màra sur noire fig. 'loi ou encore an des bas-reliefs d'Angkor, au Cambodge. 



748 CONCLUSIONS. 

jours si encombrés de détails accessoires, pourquoi n'y pas recon- 
naître simplement l'Iiérilage des vieux scnlpteurs sur ivoire ou sur 
bois, sans qu'il soit besoin de faire intervenir l'action perturba- 
trice d'aucune influence étrangère?... Nous ne demanderions pas 
mieux; mais, sur ce dernier point, la thèse, par ailleurs fort dé- 
fendable, n'est pas seulement sujette à caution : elle est encore 
susceptible d'une vérification expérimentale. Les questions maté- 
rielles de technique sont de celles qui prêtent à une enquête 
méthodique; et l'archéologie partage avec l'histoire naturelle la 
capacité d'établir, d'après des caractères extérieurs, non seulement 
la classification des genres et espèces, mais encore les lois de leur 
évolution. Le petit jeu auquel nous nous sommes livrés jusqu'ici, 
de compter sur nos doigts les flagrants délits d'emprunt, est tout à 
fait superficiel. H y a des procédés plus savants pour dépister des 
influences plus subtiles, mais non moins intéressantes à démêler. 
Ce qu'il faudrait seulement, c'est qu'un expert imparlial, habile à 
manier ces méthodes, appliquât une bonne fois aux vieux bas- 
reliefs indiens les règles générales qui régissent le développement 
formel de l'art plastique. 

Or l'expérience a justement été tentée dans les conditions ([ue 
nous venons de dire, et son verdict mérite par suite toute notre 
considération, si écrasant qu'il soit])our notre thèse favorite. Selon 
M. AI. délia Setta, aucune hésitation n'est permise : cr l'art des 
vieux stûpaii du bassin du Gange n'est pas un art original, et il le 
démontre. La première preuve réside dans la connaissance que cet 
art possède — sinon toujours dans l'usage qu'il fait — du raccourci , 
et la façon dont il présente des personnages vus de trois quarts. 
Ces procédés, que les Assyriens et les Egyptiens n'avaient pas réussi 
à découvrir, ce sont les Grecs seuls qui les ont inventés et intro- 
duits dans le reste du mondi' : jamais ni nulle pari ils n'ont été 
retrouvés indépendamment d'eux. La deuxième preuve, également 
très forte, consiste dans le caractère narratif et biographique de 
cet art, plus précisément encore dans son cr système de narration 



L'l\FLL;lv\CK CLASSIQUE DANS L'ART DE L'INDE. 7'i9 

continuer, ctsyslènie auquel aucun aulre ait humain n'est jamais 
parvenu, sautTart grec, et encore n'y ost-il arrivé qu'au terme de 
sa laborieuse évolution n. Vjoutez enfin que ledit art a été — trait 




."iy8. — Tète iie Bitjjiiii. auv ciikimx hmuclés, dl' Ganohvha (cf. p. •Mjti, 701). 
Musée de Pésliawar. Prnvenanl de Sahri-lldlilnl. 
Cf. A. S, î. , Ànn. Bep. igori-to, pi. \'\l r. 



non moins significatif — nniquement appliqué à la décoration des 
édifices. Brei, pour toutes ces raisons, à savoir «la parfaite connais- 
sance des moyens représentatifs de l'obliquité, son caractère nar- 
ratif, sa méthode continue de narration et son rôle exclusivement 
décoratif^i, l'ancien art bouddhique est cf non jioint original, mais 



750 CONCLUSIONS. 

(léi'ivéO'i : (Mitciulcz qu'il est dérivé, au même titre que celui du 
Gandliàra, de i'art helléuislique. A l'appui de sa démonstration, 
M. délia Setta invoque encore l'absence dans la vieille école, en 
contradiction directe avec son orientation toute biographique, de 
la figure du Buddha. Car comment, demande-l-il, un art aulo- 
chtone et spontané, déjà en possession des derniers perfectionne- 
ments de la technique et de la composition, se serait-il amusé à se 
décapiter lui-même en s'interdisant de représenter le héros de ses 
représentations? Et sans doute nous sommes de son avis; mais 
l'argument est à deux tranchants : en prouvant qu'il y a en sur ce 
poiid particulier une résistance irréductible opposée à l'intluence 
venue du dehors, il démontre la réalité et la vigueur de la tradition 
locale'-'. Il y aurait de même beaucoup à dire à propos des argu- 
ments tirés du caractère décoratif et narratif des vieux bas-reliefs'^) : 
mais la première raison avancée par M. délia Setta nous paraît 
vraiment topique. A Sàiichi, et même à Barhut, il y a des figures 
qui ce tournent T), affranchies de cette loi de la a frontalité n qui pèse 
sur tous les essais plastiques des primitifs. Cela n'a l'air de rien, et 
c'est déjà le comble de l'habileté technique; mais, comme ce secret 
d'atelier est le monopole des Grecs, sa seule manifestation suffit 
à prouver l'inlluence occidentale dans ce que l'Inde nous a laissé 
de plus ancien. 

Le réquisitoire, il faut l'avouer, en impose par son allure scien- 
tifique. .Jamais les archéologues — genus (hlestahile — n'ont dirigé 
attaque plus mordante et mieux conduite contre l'autonomie et 
l'ancienneté de l'art indien. H n'est plus simplement accusé d'em- 
prunts : quelle est l'école qui n'a [)as de ces emprunts sur la con- 
science, et en quoi pourraient-ils contrarier son développement? 

''' Al. DKixA Setta, La Gkiicsi dcllo ''' C'est ainsi qu'il uous parait un peu 

Scorcio nelt arip greca (Home, 1907), forcé de découvrir le procédé de la (fnar- 

p. 9-12. — Nous nous sommes eiïoiré ration continue", assez rarement employé 

de résumer fidèlement la pensée de l'au- au Gandiuha (cf. t. I, p. Go3). sur les 

teur. médaillons ou même les linteaux de l'an- 

''' Cf. t. I,, p. 364-365. cienne école. 



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FiG. r)7((-58a. — Tètes de Blduua, mdmuam l* stylisation ciioissa.nte des boucles des cheveux 
l<':g. 5-](j. — Tète de Mathwd {Kankdli Tilâ), au Musée de Lakhnau (cf. p. ag6, 701, 7/0). 
Fijj. 080. - Télé du Java {liniv-Rnudour), de la mil. Alph. Kaihh {cf. p. OSù, Ggà, ^oi, -joS, yio). 
FijT. 58i. — Télé du Cumbud^e , d' aprè» une photngr. du !\tiisée Guimet (cf. p. 68'i, 701, '/08). 
Fig. ôSu. - Tête du Japon ( Yoknshi-ji), au Muxée de Nain (cf. p. a8r), (>8j, Gq'i . 70/). 



752 CONCLUSIONS. 

Celle fois on nous oiïre de faire la preuve d'une influence aulre- 
menl intime et profonde. La transformation artistique qui s'est 
produite dans l'Inde dès le ni'' siècle, au premier contact de la civi- 
lisation grecque, ne s'est pas bornée, comme nous avions cru pou- 
voir le sontenir ('), à la substitution, dans les fondations religieuses 
et royales, de la pierre au bois. Les vieux rûpakartika n'ont pas 
seulement changé de matière, mais aussi de manière. Ainsi le 
ff paradoxes de l'ancienne école bouddhique trouve sa solution, 
sans qu'il soit besoin de recourir à l'hypothèse, qu'aucune fouille 
n'a vérifiée, d'un long développement artistique antérieur. On ne 
comprendrait même pas autrement que cette école s'attaquât 
d'emblée à des sujets si évidemment au-dessus de ses moyens et 
que ses productions pussent associer une conception si savante à 
tant do maladresse dans l'exécution. On peut suivre d'ailleurs de 
Bodh-Gayâ à Barhut, de Barhut à Sànchi, de Sânchi à Amarâvatî, 
les rapides progrès accomplis, toujours dans le même sens et sous 
l'action de la même influence. A chaque fois la facture se fait plus 
experte, la composition [)lus complexe, et les figures se dégagent 
plus librement de la pierre où elles dormaient emprisonnées. Mais 
dès lors — et c'est là surtout ce qui nous intéresse ici — il n'y a 
plus à proprement parler entre l'école du Gandhâra et celle de 
l'Inde centrale, en dépit du contraste qu'elles présentent aux yeux, 
qu'une difl'érence de degré et non de nature. Plus distante. des 
sources et née sur un terrain moins bien préparé que le Nord- 
Ouest, celle-ci atteste simplement un état moins avancé de péné- 
tration ou, si l'on préfère, d'imprégnation hellénistique. C'est 
pourquoi elle persiste, par exemple, si longtemps dans le vieil 
usage traditionnel de ne pas figurer le Buddha; ou encore elle 
s'obstine parfois à se servir du procédé primitif de perspective qui 
superpose verticalement les moments successifs d'une scène au lieu 
de les dérouler horizontalement sur une frise. Alais, tout compte 

"' Cf. ,/. -t., janv.-févr. 1911, p. 67. 



L'1NFLUE-\CE CLASSIOLE DANS L'ART DE L'INDE. 75;5 

fait, l'une et l'autre procèdent d'un même développement. Si l'on 
voulait représenter en couleur sur lii carte de l'Inde ancienne l'aire 
de l'influence classique, il l'aiidrail désormais promener le pinceau 
sur tout le Nord et le Centre, de Pêshawar à Amaràvatî : seule- 
ment la teinte, l'orniant tache au Gandhàra, encore assez foncée 
à Matliurà, irait s'éclaircissant graduellement jusqu'aux confins 
orientaux de la péninsule. 

Les arts brahmanique et jaina. — 11 resterait cependant aux par- 
tisans déterminés de l'indépendance de l'art indien, une dernière 
ressource : ce serait d'abandonner le camp décidément indéfen- 
dable, el d'avance livré à l'étranger, de l'art bouddhique pour se 
retrancher dans les citadelles de Tart brahmanique ou jainu. La 
secte des Jaïns, sûrement moins ouverte aux influences extérieures, 
et la caste des brahmanes, jalouse gardienne du génie national, 
auraient mieux sauvegardé dans leur art religieux les traditions 
indiennes. A la vérité , nous n'avons consei'vé de l'ancien art brahma- 
nique que de rares indices. C'est tout juste si nous avons retrouvé 
sur des monnaies ou des intailles du Nord-Ouest quelques-unes de 
ces figures à tètes et bras multiples, qui sont poui' les Européens 
les représentants attitrés du panthéon hindou'''. Nous donnerions 
volontiers, comme nous l'avons entendu dire à Bùhler, une demi- 
douzaine des nombreux couvents bouddhiques exhumés par les 
fouilles, pour un seul temj)le brahmanique, ne daterait-il que des 
environs de iioli'e ère. En ce qui concerne l'art jaina, nous sommes 
un peu mieux partagés, sinon au Gandhàra, oh nous en avons 
vainement cherché des vestiges, du moins à Mathurà. Là le tertre 
dit Kaùkàli Tilà nous a notamment rendu les débris d'un important 
édifice jaïn '-) et de sa décoration. Or que constatons-nous dès 
l'abord? Seulement l'embarras oij nous sommes devant nombre de 

''' Les ri'téicnces oui (Ipjà tîlt' flonnéfs othcr unliquilies vf Molhurà (All;ilial)à(l, 
ci-dessus, I. Il, p. i9i-i()-j. Mt'".)^' ^- Bèhi.ei\, Epigraphin Indien, 

''-' Cf. V. Smith, Tlie Juin Sliiiin and (. I, n" wiv. 

UINDIIÀIM. - 11. 48 



NA1:lo^tlLB. 



7,y, CONCLUSIONS. 

CCS fragmenls poui' les distiiiffucr des œuvres bouddhiques contem- 
poraines. Tant (\u\\ s'a({il d'un inolif floral ou animal, réel ou 
mythi(jue (cf. fig. gM, voire même de déités populaires communes 
à tous les Indiens comme les Nàgas ou les ^ aksas des deux sexes, 
à commencer par le couple tutélaire (cf. fig. SîgB), le fait n'a rien 
de trop surprenant. Il est déjà curieux qu'il en soit de même pour 
nombre de sujets religieux, tels que Tadoralion du turban ou du 
vase à aumônes du Maître. Mais le plus fort, c'est que les figures 
du Jina, quand elles font enfin leur apparition sous les Kusanas 
(fig. 596), reproduisent les proportions et les attitudes du Buddba. 
Comme le fait remarquer Hiuan-tsang, «les signes de beauté 
sont absolument les mêmes n; et vraiment l'on s'explique qu'à son 
point de vue de dévot bouddhique, il n'ait pu s'empêcher de crier 
au plagiat. 

Nous ne ferons pas cborus avec lui. Une interprétation beaucoup 
plus simple, et surtout moins sectaire, de ces indéniables simili- 
tudes s'ofTre à nous. Tout d'abord on conçoit que celles-ci se soient 
trouvées favorisées par la ressemblance extérieure des deux 
ordres monastiques des Jainas et des Bauddlias. A l'heure actuelle, 
les Çvetambaras qu'on rencontre dans les rues dAhmedabàd 
ou d'Oujjain ne diffèrent des bonzes de Ceylan que par la couleur 
de leur robe, blanche au lieu d'orangée: comment s'étonner que 
pour représenter le Jina, ce pendant contemporain du Buddha, les 
sculpteurs se soient servis du même type, à l'absence à'umisa et 
à la nudité près? Mais à cela nous entrevoyons une raison encore 
meilleure ; c'est ([u'après tout Buddhas et .linas étaient l'œuvre des 
mêmes sculpteurs. 11 faut, à notre avis, s'ôter de la tête l'idée pré- 
conçue (et que la division des chapitres du livre de Fergusson sur 
rarchitecture indienne n'a que trop contribué à répandre) que les 
diverses religions de l'Inde avaient jadis chacune leur art et leurs 
artistes particuliers. Nous n'avons connaissance de rien de pareil 
et ne voyons pas qu'il eu était d'elles comme du lamaïsme moderne, 
où les ministres du culte se réservent aussi le soin d'en fabriquer 



L'INFLUENCE CLASSIQUE DANS L'ART DE L'INDE. 755 

les objets. D'après les vieilles inscriptions votives, les donateurs, 
qu'ils soient laïques ou religieux et à quelque secte qu'ils appar- 
tiennent, se bornent à passer leur commande, ainsi que l'atteste 
la forme causative des verbes — et, espérous-le, à la payer. Tous 





FiG. 583. — BnDDBA dl Ganduuia. 



Fie. 58 '4. BcDDHA DE MiTHLl\'v. 



Fi'g-. 585. — - Muséum fur Vôlhrkunde , Berlin. H. : i m. lâ (cf. p. 3oa , 3ij, Sif) . 70a ). 
Fig. 58'i. — Musfe de Malhurd , n" A i. H. ; m. fin {cf. p. •Wfl, -Ijo , fiS 1 , GSr) . yoo , 70a). 



ceux d'une même ville opèrent apparemment sur le même marché 
et, s'adressant aux mêmes ateliers, n'en obtiennent que des œuvres 
fort ressemblantes entre elles. Pour parler net, nous ne voyons 
pas qu'à aucune époque ni dans aucune région de l'Inde, aient 
coexisté des arts bouddiiique, brahmanique et jaiu distincts par 



/18. 



75G CONCLUSIONS. 

leurs procédt's ou leur style : nous apercevons seulement une cor- 
poration d'artis'.cs trcivaillant presque indifféremment pour des 
clients de toute confession. En somme il ny avait en un temps et 
en un lieu donnés qu'une école dait à qui demander de figurer 
sa nivthologie, comme il n'y avait qu'un dialecte courant auquel 
confier ses traditions. Ainsi naissent naturellement les iconogra- 
phies hiératiques comme les langues sacrées : seulement celles-ci 
semblent se cristalliser plus vite que celles-là. Les canons linguis- 
tiques sont déjà fixés que ceux de l'art évoluent encore. Nous 
possédons, par exemple, dans l'Inde centrale, des images boud- 
ilhiques, jaïnes et braliniauiques de la péi'iode Gupta : il suffit 
de comparer les Buddhas ou Bodhisattvas de Sàrnàth avec tels 
Jinas de Lakhnau ou les Çiva et Vii^nu de Déognrh C pour con- 
stater que toutes ces statues sont de même style, tout comme si 
elles sortaient des mêmes mains. Et si l'expérience vous intéresse, 
il ne tient qu'à vous de la recommencer, à quelques siècles de 
dislance, sur les sculptures appartenant à ces trois mêmes religions 
et qui voisinent de grotte en grotte dans la l'alaise d'EUora. 

L'art indien avant l'Histoire. — Ainsi donc on ne saurait séparer 
à l'intérieur de l'Inde, par des cloisons étanches, un art boud- 
dhique, brahmanique, jain. Tout ce qu'il est vrai de dire, c'est 
que les manifestations bouddhiques de l'art indien sont les plus 
anciennement et les plus abondamment attestées. 11 en résulte que 
leur histoire se confond avec celle même de cet art : et comme il 
n'a pas été letrouvé de vieille sculpture bouddhique où ne se décèle 
plus ou moins l'influence occidentale, il s'ensuit que les fidèles 
croyants en l'absolue originalité artistique de l'Inde sont forcés 
dans leurs derniers retranchements. Vous pensez peut-être qu'ils 
vont se rendre à l'évidence des fouilles et renoncer à leur mirage 
favori? . . . C'est mal connaître la force de ces raisons du cœur que 

''' I5ornons-nous à renvoyer aux figures 109-120 du livre de M. V. Smith, .1 llisturij 
oj Fine Art in Indin and Cpijhn. 



LINFLIENCE CL\SSIQUE DANS [;\r,T DE L'INDE. 



757 



la raison ne cfnuiaît pas. Aussi bien, où la lui se tronve-t-elle plus 
à l'aise (|ue dans le domaine de Tinconnaissable? V;\v le fait même 





Fie. 58."i ET .585 bis. — Brnnru n" \\nr.ivAii. ( Doux aspcds Ao \:\ iiiiMnc slaliin.) 
Musée de Madras. Ilaiilriii- : i m. m (cf. ]>. Otia , -jD^lj. 

D'aprôs (I<*s plloto;jr. rmimitmiqtliîos piir M. V. ('.01.0LIIEW. 

que l'art de riiide. anlérieurement à Alexandic, est liislori({ue- 
ment une page bianclic. archéolofjiquement une vitrine vide, rien 
ne nous cmpèclie de noircir l'une et de remplir laulre au ijré de 
notre imagination et de nos vo-iix. S'il nous plaît d'aHirmcr qu'au 



758 CONCLUSIONS. 

temps jadis l'Inde a jiossédc un ait comparable aux grands arts 
pré-helléniques de rE;;yple et de l'Assyrie, de quel droit viendrez- 
vous le nier? Vous n'en savez pas là-dessus plus long que nous. 
Qu'est-ce qui vous prouve d'ailleurs que des fouilles heureuses ne 
viendront pas demain confirmer nos allégations? Et si vous objectez 
que ces découvertes se font bien attendre, nous nous tirerons tou- 
jours d'affaire en rappelant un fait dont les édifices de pierre nous 
apportent la preuve certaine, à savoir que les plus anciens monu- 
ments de l'Inde étaient en bois. Dès lors l'incendie, les termites, 
le climat seul de la péninsule rendent assez compte de leur entière 
disparition, et celle-ci à son tour laisse le champ libre à toutes les 
conjectures. . . — En effet; et comme, depuis Don Quichotte, 
l'usage s'est perdu de se battre avec les moulins à vent, nous nous 
garderions de partir en campagne contre des imaginations pures, 
si nos ft esthètes w n'avaient habilement greffé sur ces prémisses une 
théorie aussi décevante qu'ingénieuse, et capable de séduire les 
meilleurs esprits par un savant mélange de fantaisie et de vérité. 
Ils tiennent en effet solidement deux positions importantes. D'une 
])art, il est bien évident que l'art n'a pas été brusquement créé 
dans l'Inde au lu'' siècle avant notre ère par un décret d'Açoka. 
D'autre part, il est non moins certain — et c'est le grand mérite 
de M. Havell d'avoir mis le fait dans tout sou jour — que l'Inde 
a développé au temps des Guplas un art entièrement à son goût et 
à son image. Posons à présent en axiome que l'art de l'Inde, avant 
qu'elle n'eût subi l'influence étrangère, était tout pareil à celui 
qu'elle a connu après qu'elle s'en fût dégagée : nous en déduirons 
aussitôt que l'art indien du v" siècle avant notre ère, dont nous 
ignorons tout, était aussi admirable que celui du v° siècle après, 
dont nous commeuçoas à savoir quelque chose. Et le tour sera joué. 
Pour escamoter plus aisément cette assertion, tout de même un peu 
forte, il ne restera plus ([u'à l'enguirlander avec quelques citations 
des vieilles épopées et d'intrépides considérations sur les principaux 
centres d'art et d'enseignement religieux au temps où, nous dit-on, 



L'INFLUENCE CLASSIQUE DANS L'AliT DE L'INDE. 759 

l'Inde était à la tête de la civilisation et l'institutrice de l'Asie. Au 
bout du coniple, tout historien ne pourra que s'y laisser prendre, 
à moins qu'il ne soit un indianiste professionnel. 

Ce dernier seul est, liélas, vacciné d'avance contre la contagion 
de cet enthousiasme délirant. 11 réduit à leur juste valeur les pré- 
tendus témoignages historiques sur l'existence des «galeries d'arts 
au temps du Mahdblidmta , et sait quel abus de langage on commet 
en parlant de l'ct université de Taksaçih'm, dont les Jàlalm atteste- 
raient la renommée; surtout il sent mieux que personne l'impossi- 
bilité d'attribuer à l'époque post-vêdique et anté-bouddliique ce 
qui est vrai seulement de la période médiévale : et ainsi il met 
tout de suite le doigt sur le point faible du sophisme. Il n'y a pas 
ici de cf renaissance 15 qui tienne. La l'erse aussi a connu vers le 
même temps que l'Inde uue sorte de restauration nationale : cela 
veut-il dire que l'art des Achéménides soit identique à celui des 
Sassanides? Et qu'on ne croie pas pouvoir s'abriter en dernier 
ressort derrière l'excuse spécieuse du :-boisn : elle ne peut plus 
faire illusion à aucun archéologue. Tous les peuples, y compris 
les Grecs, n'ont-ils pas débuté par enq)loyer cette matière, et son 
emploi exclusif n'est-il pas à lui seul la niai'que d'un développement 
artistique des plus primitifs? Mais avec tout cela nous ne ferions tou- 
jours qu'opposer des aflirmalionsà des alfirmations, etla partie n'en 
resterait pas moins belle pour nos conti'adicteurs si nous n'avions 
conservé dans le bassin du (iangc aucun monument antérieur 
à notre ère : car, là où les ilocuments manquent, la science perd 
ses droits. Heureusement [)our celle-ci, ils ne nous font pas entiè- 
rement défaut. Avant de sauter allègrement par-dessus dix siècles 
et de conclure de l'art des Guptas à celui des Nandas, il faut tenir 
compte de ce qui nous reste des dynasties inter[)osées des Andhras, 
des Çungas et des Mauryas. Or, ({u'on veuille bien se reporter au 
chapitre f où M. Ilavell aborde enfin les sculptures de Barhut et 

''' Imlian Sciilpliire and l'aiiUhig , cli. v. 



7(i() CONCLUSIONS. 

(le Sànclii, et, l'on iiolciii niissilùl rciiibarnis qu'il (éprouve à ies 
faire reuirer dans le cadre de son système, comme dans le plan de 
son livre. Car il est trop expert pour contester leur caractère fran- 
clieinenl naturaliste et réaliste : mais alors quelle place leur assi- 
gner dans le dévelo|)pement d'un art qui, pai-eil à lui-même dès 
SOS origines, aurait toujours été par définition rc essentiellement 
idéaliste, mystique, symbolique et transcendantal (')■»? Il y a mieux : 
la conservation de ces autentliiques spécimens nous indique et 
nous impose l'unique méthode rationnelle dont nous puissions 
user pour nous faire une idée de ce que l'art indien devait être 
antérieurement à eux. Cette méthode consistera naturellement 
à remonter de proche en proche du connu à l'inconnu. Or nous 
avons constaté tout à l'heure la complication et l'amélioration crois- 
santes, sous l'action de l'influence classique, des représentations et 
des procédés de représentation; si nous reprenons à présent en 
sens inverse la mèiiie filière, d'Amaràvatî à Sânchi, puis à Barhut 
et à Bodh-Gayà, nous verrons de même les compositions devenir 
(le plus en plus pauvres, et la facture de plus en plus maladroite, 
jusqu'à ce que, de siinplificaliou en schématisation, nous arrivions 
aux plus anciennes manifestations connues de l'art indien, à savoir 
les sigles quasi hiéroglyphiques frappés au poinçon sur les vieilles 
monnaies carrées'-). Dès lors la cause est jugée. L'Inde ancienne, 
celle des liturgistes, des philosophes et des grammairiens, avait 
décidément bien d'autres vocations que celle des arts plastiques, et 
ce qu'elle a produit en ce genre avant qu'elle soit entrée en contact 
avec l'Occident devait être, tranchons le mot, assez rudimentaire. 

Le développement insToniQUE de l'art indien. — On nous ferait 
tort de croire qu'entraîné, bien malgré nous, dans cette sorte de 

'"' IndiKii SciiliiliiiT (iiul Piiiiiliiiji- .\).^^. songer aux sùlin de P;înini (cf. t. I, 

''' I^e canictèie ali.sirait, algébrique, |). 608-609). Coni|iarez les doruiueiils 

nin(înioleclini(jue des plus auciennes rassemblés sur k's planclies I-IV des 

(iMivres indiennes nous a fait lout de suilo Begiiinings 0/ Biuhlliisl Art, etc. 



i;iNFLUENCE CLASSIQUE DANS L'ART DE L'INDE. 761 
polémique, nous en ayons oublié notre sujet. De l'idée qu'on se 
fait de l'évolution générale de l'arl indien dépend en eiïet la place 



'Ma 







Fin. .586 ET .580 bis. — Buddha dd Campa [face ot dos] (cf. p. Oa8, ()8-i, 7oli). 
Musée (le Hanoi. Statue de bronze troiirée il Bong-Dunng (:\nmun). UaMcuy : i m. lo. 

qu'il conviendra d'y assigner à l'école du Gandiiâra. Si vraiment le 
style Gupta n'était que la renaissance de l'art originel de l'Inde, 
l'intruse se trouverait écrasée comme une noix — disons mieux, 



762 CONCLUSIONS. 

comme un calcul étranger à l'organisme — - entre les brandies de 
cette formidable pince. Et c'est bien là, au fond, à quoi tendait 
toute la théorie. L'inlluence classique ne serait plus dès lors qu'un 
t'[)isode, fâcheux, certes, mais passager, une sorte d'intoxication 
proniptement éliminée. Et que son action ait fini par s'épuiser, au 
moins en apparence, nous l'avons reconnu et même exposé''' : mais 
nous tenons qu'au lieu d'avoir été un poison, elle a été un aliment, 
en d'autres termes qu'elle a été bien plutôt assimilée qu'éliminée. 
Non seulement l'Inde a moins perdu que gagné à ce contact avec 
la civilisation grecque, mais son originalité n'en a pas été plus 
compromise que ne l'est notre personnalité humaine par la nourri- 
ture que nous absorbons. Elle n'a fait qu'y puiser des moyens de 
mieux se réaliser et s'affirmer elle-même, car elle avait déjà su se 
créer une individualité propre entre toutes les nations. 11 n'y a ni 
inconvénient ni déshonneur à faire quelques enqn-unts de forme, 
dès qu'on a un contenu nouveau à y verser. Les Grecs eux-mêmes 
n'onl-ils pas été d'abord à l'école de l'Orient et leur art n'a-t-il pas 
reçu des Egyptiens et des Assyriens l'étincelle de vie ('-) ? Il n'en 
ressemble pas moins à aucun autre : et, en définitive, il en est 
de même de l'art indien. Gela est visible pour les productions de 
rinde centrale, aussi bien à l'époque des Çungas que des Guptas : 
en dépit des attaques passionnées, et par ailleurs maladroites, d'une 
esthétique nationaliste, nous irons jusqu'à soutenir que cela est 
vrai de l'école du Gandhâra. Son œuvre n'est pas simplement du 
gréco-romain de second ordre, c'est déjà une fleur du sol iiulien. 
N'y avons-nous pas tout de suite discerné, dans l'arrondissement 
des formes, dans l'atténuation des muscles et bientôt des draperies, 
dans l'orientalisation des visages, les tendances qui allaient faire de 
l'école duMadhyadêça l'expression la plus pure du génie indigène'^)? 

'"' Cf. t. Il, ]). 568-570 L'I (il i-()i ti. — Est-ce la peine de remarquer en |ias- 

'*' Cf. (j. PiîBROT, Histoire de l'art ilaits sunt que le goût de l'Inde s'a|)|)aicnte 

l'antiquité, I, j). xir. beaucoup plus à celui de lEijypte que 

'"' Cf. ci-dessus, t. II, p. 353 el suiv. de l'Assyrie? 



L'INFLUENCE CLASSIQUE DANS L'ART DE L'INDE. 763 

Mais notre intention n'est pas de nous borner à critiquer les 
théories d'autrui en nous gardant de prêter nous-niènie le flanc à 
la critique. 11 est plus avantageux pour le progrès de nos études 




/ 




3Ù3 



FiG. 587. — BuDuiiA DE Matulrà (cI. p. A'-jO . i S 1 , 6o6, 681. 701, 708, 7l(')). 
Musée de Malliurà , n" .1 .j. Provenaiil de Jiun(dpur. Iliiiiteur : a m. ao. 



de se tromper nettement que de garder un silence prudent. Aussi 
ne terons-nous aucune difiiculté pour exposer comment nous appa- 
raît, à la lumière des récentes découvertes, le développement de 
l'art bouddhique indien. 

1° L'Inde ancienne (et par Inde nous entendons avant tout le 



HVi CONCLUSIONS. 

cœur même du pays, c est-à-dire le bassiu du Gange) a eu si\re- 
ment un art. Il n'est société si inférieure qui n'en ait un, et l'Inde 
avait développé, bien avant Alexandre ou Cyrus, une civilisation 
assurément fort peu vêtue, mais déjà raffinée : car, pour être civi- 
lisé, il n'est pas aussi nécessaire (pie les Européens sont disposés à 
le croire de porter un costume complet. Seulement de cet art nous 
ne savons pour l'instant absolument rien : et, par suite, il serait 
plus sage de n'en rien dire, si notre ignorance même et le persis- 
tant silence des fouilles ne nous donnaient à penser rpiil n'a pas 
connu, dans la patrie de la tliéosophie et de la linguistique, un 
développement comparable, même de loin, à celui qu'il avait pris 
dans la vallée du INil ou en Mésopotamie. Los premiers monuments 
consei'vés, datant de l'époque des Mauryas (ui'^ siècle), portent 
déjà la marque de l'inlluence gréco-persane. Les sculptures du 
temps des Çungas (u'' siècle) n'en gardent pas moins une allure 
toute primitive : et si les imagiers de Barliut ont pris un tel soin 
de graver les titres de leurs bas-reliefs, c'est apparemment qu'ils 
avaient conscience d'être des initiateurs. Sur les productions de la 
période Andlira, l'intrusion des procédés et des conceptions plasti- 
ques importés du Nord-Ouest se fait de plus en plus visible : elles 
présentent cependant un si curieux mélange de maladresse et d'ha- 
bileté dans la facture, d'hérédités indigènes et de suggestions 
étrangères dans la composition, qu'elles n'en donnent pas moins 
l'impression d'œuvres spécifiquement indiennes. 

2" Nous en dirons volontiers autant d'une autre école qui s'était 
pendant ce temps pleinement développée dans le Nord-Ouest de 
l'Inde, particulièrement au Gandhàra, et dont, dès le ii'' siècle 
après notre ère, l'inlluence spéciale se traduit dans le reste de la 
péninsule par l'introduction de sujets et de personnages nouveaux, 
à commencer par la figure du Buddha. Grâce à des circonstances 
exceptionnellement propices à son hellénisation, l'apport grec y est 
si évident qu'on n'a d'abord \()ulu y voir qu'un rameau de notre 
art européen. Après tant d'expériences répétées au cours de cette 



k 



L'INFLUENCE CLASSIQUE DANS L'ART DE L'INDE. 765 

interminable éUide, il est peut-être permis de dire que nous avons 
achevé de dissiper cette illusion et mis dans tout son jour la part 
considérable qu'a prise le ^^én\e indien à l'élaboration de l'école 





[•"iG. fjSS. luDDUA IIE IjfcSAKtb. FiG. 588 bis. BuUUHA DU MaG.IDHA. 

Fig. 588. — Britisli Muscitiii. Prni\ de Silrinilli. II. : ù m. 80 (cf. p. (iSi, 701, yo-'t). 
Fig. r)S8 bis. — Musée de Calcutta, n° k(url;iha)r i3. II.: 1 m. fio (cf. p. 08 1 , yo'i). 

indo-grecque, non moins indienne ([ue {jrecque. Non seulement il 
a, ou peu s'en faut, fourni tout le fond, mais il a modifié jusqu'à 
un certain point la forme, ^'expérience est facile à faire : à part 
quelques motifs décoratifs (cf. fig. i 90 et suiv.) ou encore certains 



766 CONCLUSIONS. 

sujets universels (cf. fi<j;. 597-598) devant lesquels l'hésitation 
serait permise, jamais un œil tant soit peu exercé ne pourra cf)n- 
fondre un bas-relief gréco-bouddhique avec un bas-relief gréco- 
romain. 

3" Et ceci nous éclaire justement sur le rôle que l'école gandhâ- 
rienne était appelée à jouer dans le développement particulier de 
l'art indien. Si elle a pu si aisément imposer son répertoire et sa 
technique aux écoles du bas pays, c'est qu'elle les avait déjà accom- 
modés au goût et aux idées indigènes. L'influence hellénistique a 
subi dans le Nord-Ouest comme une première digestion destinée 
à la rendre d'autant plus aisément assimilable pour le reste de la 
péninsule. Les artistes de la vallée du Gange et du Dékhan n'ont 
fait en somme que continuer le mouvement déjà commencé dans 
le Penjâb pour dégager petit à petit, tout en faisant leur profit 
des procédés mis à leur disposition, l'idéal spécial de leur race. 
Ce résultat est définitivement obtenu au v" siècle, où l'art de l'Inde 
nous paraît avoir atteint son zénitli. 11 tombait dans les outrances 
et le maniérisme de la décadence dès avant l'arrivée des Musulmans. 

Tel est le schéma, extrêmement abrégé et simplifié, que nous 
proposerions de l'évolution de l'art indien antérieurement au 
x*" siècle de notre ère. Nous ne voyons pas qu'il soit légitimement 
possible de diminuer le rôle qu'y a joué l'école du Gandhâra. 
En servant ainsi d'intermédiaire entre l'Occident et l'Orient, elle a 
renouvelé et enrichi de la façon que nous avons dite la technique 
et le répertoire de l'Inde et de l'Asie bouddhique : mais elle n'y a 
réussi que parce qu'elle avait déjà adapté les ressources des ateliers 
hellénistiques aux besoins religieux de peuples nouveaux. Là est. 
croyons-nous, l'humble vérité. Ceux qui prétendent que l'Inde 
aurait pu se passer de l'école du Gandhâra oublient que, sans elle, 
la magnifique floraison du style Gupta eût été pratiquement impos- 
sible; ceux qui soutiennent que l'influence grecque a engendré 
tout l'art de l'Inde oublient que, sans la civilisation indienne, 
l'école du Gandhâra n'aurait jamais existé. 



L'INFLUENCE CLASSIQUE EN EXTRÊME-ORIENT. 767 



§ IL L'Influence classique en Extrême-Orient. 

En Insulinde. — Le lùle que nous venons de reconnaître dans 
l'Inde ;\ l'école gréco-bouddhique est aussi celui que nous lui attri- 
buerions volontiers dans les pays où s'est à son tour propagé le 
Bouddhisme indien, à commencer par l'insulinde. Si nous an- 
nexions purement et simplement au Gandhâra, par le canal d'Ania- 
ràvati, les bas-reliefs de Boro-Boudour, il y a fort à parier que 
peu de voix s'élèveraient contre cette excessive prétention, tant ces 
magnifiques sculptures sont encore mal connues. Pourtant nous 
ne cacherons pas que, vraie en gros, et attestée aussi bien par les 
monuments que par les chroniques locales, la dé])endance de l'art 
bouddhique de .lava à Légard de celui de sa métropole aurait 
besoin d'être analysée et jaugée dans le détail. Ici encore c'est une 
question de degré, et l'on ne tarderait pas à constater que nous 
avons alTaire non pas à une reproduction servile des modèles gréco- 
bouddhiques, mais à une adaptation proprement javanaise de 
l'adaptation indienne de l'art gandhàrien. Du Gandhâra la nouvelle 
école lient les trois quarts de son répertoire et les procédés essen- 
tiels de sa technique. A l'Inde elle doit sans doute, d'après tout ce 
que nous avons vu , ce que la critique européenne s'empresserait 
d'appeler le manque d'accent des lignes, l'insullisance du détail 
anatomique et l'absence d'action dramatique, sans s'arrêter un ins- 
tant pour se demander si ce n'est pas notre goût occidental qui est 
corrompu par une recherche excessive du mouvement, du muscle 
et de l'expression pathétique. Enfin elle aura puisé dans le terroir 
de l'Ile le caractère spécial auquel se font reconnaître ses œuvres : 
c'est même là l'élément qu'il importerait le plus de définir, à pré- 
sent que leur beauté n'est plus sérieusement contestée par per- 
sonne. Au futur champion de l'originalité javanaise vont donc 
d'avance toutes nos sympathies; et nous ne croyons pas (ju'il soit 
exposé à perdre sa peine et son temps. L'art bouddhique gréco- 



7(58 CONCLUSIONS. 

indien n'est pas sans avoir subi dans l'Iiisnlinde une profonde 
transformation : seulement celle-ci est beaucoup moins apparente 
qu'en Chine. A ïouen-liouang, à \un-kang, les larges pantalons 
et les vastes manches à la chinoise du Bodhisattva et de sa mère 
sautent immédiatement aux yeux : à Boro-Boudour, l'analogie 
forcée des sommaires costumes de la zone tropicale fait au contraire 
passer inaperçues nombre de modifications. Celles-ci n'en méritent 
pas moins d'être relevées; et, ce travail achevé, on s'apercevra 
que dans la Basse comme dans la Haute-Asie les artistes locaux 
ont su accommoder à leur façon la légende figurée du Sauveur qui 
leur était venu de l'Inde. 

Mais supposons à présent que, se jetant aussitôt dans l'autre 
extrême, quelque esthète néerlandais ou quelque Javanais natio- 
naliste répudie toute pénétration de l'influence classique, même à 
travers l'indienne, dans l'art de Java? Fort des contrastes reconnus 
entre les prototypes gandliàricns et leurs insulaires répliques, 
n'auia-t-il pas beau jeu à prétendre que leur vague rapport pour- 
rait à la rigueur s'expliquer par le fait que les sculpteurs de Boro- 
Boudour, comme ceux du Nord-Ouest de l'Inde, ont puisé leur 
inspiration dans le canon des Mùla-Sarvàslivàdins'')? A cette autre 
forme de dem.i-vérité poussée jusqu'à l'erreur, il ne serait pas dilli- 
cile d'opposer des observations péremptoires. Par un phénomène 
fort surprenant, quand on songe à l'éloignement océanique du 
])a\s et à la date relativement tardive des œuvres (ix- siècle), les 
sculpteurs javanais sont, après les sculpteurs gandhàriens, les 
meilleurs élèves que les maîtres hellénistiques aient jamais eus 
dans l'Orient de l'Asie : du moins il n'en est pas qui aient mieux 
conservé l'esprit des ateliers antiques et continué à faire un plus 
adroit usage de leurs secrets. Les marques caractéristiques d'in- 
fluence, que nous commencions tout à l'heure à déceler dans les 
vieilles œuvres indiennes, s'étalent ici en évidence. Décoration 

'■' Voir ci-dessus , t. II, \i. (jj 'i-()ii(J, et cf. |)Our Java, li. /:'. F. A'.-O., IX, igog, 
p. Ii2-h^. 



L'INFLUENCE CLASSIQUE EN EXTRÊME-ORIENT. 7(19 

sculpturale uniquement vouée à revêLir la nudité de longues 
galeries; dessin essenliellement narratif, poursuivi, il est vrai, à 
travers les cadres succossils d'une série de tableaux; inlroduilion 





FiG. ÔS9. — Blddua d'Ajint'i. FiG. 5i|0. — Utuuin in- Jipox. 

Pig. 58g. — D'après les Painliiigs . . . nf Ajanlà, jd. '/a b [Cave AJ {cf. p. Gi.i, G8a, 707). 
Fig. 5go. — Statue de bois du temple de .Seiryu-ji, à Ktjuto. D'après Aoui. (. A.Y, n" iiSB 
[ef.p. t;i;8, 6S7. Gg-'i, -jnS. 7«7i. 

au milieu des acteurs et des figurants des éléments pittoresques 
du paysage, arbres ou fabriques, sans souci de leurs proportions 
relatives; emploi constant du raccourci favorisant l'étonnante va- 
riété des attitudes, tout enfin, dans le système général de la com- 

GANDllÀKl - 11. 'lu 



i:nii: ;<atiu.iilk. 



770 CO.N'CLUSIONS. 

posilioii comme dans les tours de main leclmiques, dénonce chez 
ces artistes de l'hrmisplière austral sinon des héritiers directs, du 
moins des dépositaires fidèles des traditions, voire des conventions 
de notre métier classique. Leur extraordinaire virtuosité se sent 
encore plus vivement par contraste avec la facture, archaïsante à 
force de maladresse, des sculpteurs qui commençaient vers le 
même temps à décorer les monuments de l'autre merveille de la 
Basse-Asie, à savoir Angkor. Ignorants du raccourci et de la pers- 
pective, incapables de montrer un personnage de trois quarts 
comme de représenter ses pieds vus de face , étageant verticalement 
les épisodes, les artistes khmèrs arrivent à nous donner, en face 
de leurs éternelles batailles terrestres ou navales, l'impression d'un 
bas-relief égyptien ou assyrien. En vérité l'on ne sait ce qui doit 
surprendre davantage, de rencontrer au Cambodge un cas aussi 
caractérisé de régression artistique, ou à Java une si remarquable 
conservation des procédés de l'art grec. Il serait fort à souhaiter, 
pour que nous arrivions enfin à des solutions définies, qu'un expert 
prît le temps d'étudier les questions d'archéologie expérimentale 
et comparée , que nous devons nous borner à soulever ici. 

En Chine. — Selon toute vraisemblance, les conclusions aux- 
quelles nous arrivons pour l'insulinde, trouveront sans difficulté 
leur application en Sérinde. Là aussi nous avons affaire, au moins 
pour la moitié ouest du pays, à une sorte de colonie indienne, où 
un même mouvement d'expansion avait conduit — bien que dans 
une direction divergente et, cette fois, par terre — les religions, 
les arts et jusqu'aux langues de la péninsule. Aussi bien y recon- 
naissons-nous au premier [ilan les principaux agents de cette 
influence, le brahmane et le lihiksu (cf. fig. 532-.^3.5 et 536). C'est 
seulement quand nous abordons la Chine que nous hésitons à 
nouveau sur le parti à prendre. Nous n'oublions pas en effet que 
nous sommes en présence de l'autre grande civilisation de l'Extrême- 
Orient, ni que celle-ci, ayant un long passé original derrière elle, 



i 



L'INFLUENCE CLASSIQUE EN EXTRÊME-ORIENT. 771 

est par là même animée d'un esprit conservateur et capable de se 
murer contre les intluences élrangères. Ajoutez que nous sommes 
cetle fois sorti du champ de nos éfudes et de nos voyages. 11 serait 




Fu;. 5i)i. -- SpÉcniES d'imagkbie doiiddhique siiniNniENSE , cl. p. 708, 726). 

Brilish Muséum. Provenant de Touen-lwuang (collection de Sir Aurel SrEiy). 

Cliché (lu Arusée Giiitnct. 



donc excessif de nous demander — et, de notre part, outrecuidant 
de proposer — des solutions fermes au complexe problème des 
relations artistiques entre la Chine ancienne et l'Occident. Mais 
peut-être nous sera-t-il permis, en nous inspirant de l'analogie de 

/in. 



77^ CONCLUSIONS. 

l'Inde , d'exposer au moins comment nous paraît se poser la question. 
11 sullit d'ailleurs de la poser pour cet autre cf empire du Milieu t. 
De même que notre conception de rinlluence classique dans l'Inde 
s'est étendue sans elfort à toute la Basse Asie, ce que nous aurons 
pu avancer au sujet de la Chine sera également valable en gros 
pour la Corée et le Japon. 

Par une coïncidence qui vaut d'être remarquée, nous trouvons 
aussitôt les critiques partagés en deux camps. Pour les uns l'art 
sino-japonais, du moins la peinture O, serait une création de l'in- 
lluence bouddhique, donc indienne ou, pour mieux dire, indo- 
wrccque. Mais faire ainsi table rase de toutes les œuvres chinoises 
antérieures h l'introduction du répertoire gréco-bouddhique, n'est-ce 
pas délibérément s'interdire les moyens de rendre compte de la 
transformation que, comme nous l'avons vu(-), celui-ci a subie en 
Chine ? Car enfin, comment un art indigène inexistant aurait-il pu 
modifier l'apport d'une école étrangère? Le néant ne réagit point. 
Les autres ne vont assurément pas jusqu'à contester l'existence dans 
l'art chinois tt d'éléments gandhàricnsii : mais ils déclarent avec 
désinvolture que ces éléments sont tout à fait secondaires et que 
la pénétration de l'influence indo-grecque en Chine n'a été qu'un 
incident sans portée et sans lendemain. En ce cas comment expli- 
quer la rénovation qui se produit à ce même moment dans l'art sec 
et stylisé des vieux sépulcres du Chan-toung? Un autre canon de 
la figure humaine, un sens nouveau des draperies, l'emploi du 
haut-relief, la présentation des personnages de trois quarts W, 
aucun de ces traits n'est secondaire, et leur introduction simultanée 
équivaut à une révolution. Comparez, pour vous en convaincre, 
dans l'album de Éd. Chavannes, les dalles funéraires de Wou 

'■' \V. Anberson, Descriptive ami liis- '' 11 y aurait déjà toutefois des criac- 

lorical Catalogue of a Collection oj Jap/i- courcisji sur les dalles du Clian-touDg 

îiese and Chinese Pninlings in tlie lirilisli (cf. A. dei.la Setta, Geiiesi detlo scorcio, 

Mtiseum (Londres, i886). p. 5-6) : mais ce problème concerne les 

'■' Cf. t. Il, p. ()()9 et suiv. sinologues. 



L'INFLUENCE r,L\SSIQUE EN EXTRÊME-ORIENT. 773 

Leang-Tseu, aux sculptures si fouillées de Yun-kaiif; : ou, plus 
simplement, reportez-vous à notre figure 5^2. Sur cette stèle, 
exposée pour la première fois au Musée Cernuschi pendant l'été 
de 1913 et, depuis lors, transportée au musée de Boston , vous sur- 
prendrez côte à côte les procédés caractéristiques des deux écoles : 
en bas des donateurs traités dans le style des Han, en haut des 
icônes exécutées avec la technique gandhârienneC). Le contraste 
est parlant : que dit-il ? — Il dit que c'est du jour où ils out com- 
mencé à l'cproduire les modèles gréco-bouddliiques transmis par 
la Sérinde que les vieux graveurs sur pierre de la Chine se sont 
véritablement transformés en sculpteurs. 

Si donc l'on nous demande à présent qui a raison et qui a tort 
de celui qui exagère ou de celui qui répudie l'action médiate de 
notre art classique sur celui de la Chine, nous répondrons qu'ils 
ont à la fois tort et raison tous les deux. Le point délicat de ces 
questions d'originalité et d'influence gît justement dans la difficulté 
de faire à chacune sa part. Les partisans de l'une ou de l'autre 
semblent croire tout perdu dès qu'il faut faire la moindre concession 
à leurs adversaires. C'est étrangement jnéconnaître le fait que les 
deux choses peuvent fort bien se combiner. A ces stériles débats 
il serait avantageux de substituer une bonne fois la seule procédure 
vraiment intéressante et féconde, celle des justes délimitations. 
Ici encore l'estimation définitive du rôle joué par l'école indo- 
grecque dépendra de l'idée qu'il convient de se former de la vieille 
école chinoise. Nous ne demandons pas mieux que de faire la part 
belle à celle-ci'^'; et c'est ainsi que la [)osition de la Chine par 
rapport à l'influence hellénistique nous apparaît comme une sorte 
de moyen ferme entre les deux cas opposés, mais également fami- 
liers pour nous, de l'Italie et de rEgy|)te. Dans ce dernier ]iays 
l'art indigène était si ancien, son œuvre si considérable, sa tradition 
si ancrée que les Grecs ne purent à vrai dire l'entamer : il se refusa 

'"' Cf. V. fioLoiiBEW, Notes sur quelques sculptures rlii)wises. dans Oslnsiulisclie Zeit- 
sclmft. II, .H, p. 336. — '-' Cf. ci-dessus, I. Il, ]) r).58-(;(io. 



77'i CONCI,IiSl()\S. 

toujours, par exemple, h a|)|)ri'ii(lrc d'eux le secret du raccourci 
et coiilimia impavidemonl, sons les Ptolémées connue sous les 
empereurs romains, à présenter ses personnages avec la tête et 
les jambes de profil, l'œil et les épaules de l'ace. Au contraire, 
la conquête artistique de Rome |)ar les Grecs fut si complète qu'on 
a pu se demander s'il valait la ])eine de créer le terme spécial de 
gréco-romain pour désigner les œuvres hellénistiques exécutées en 
Italie. Nous serions bien surpris si, à mesure que l'on pénétrera 
mieux dans l'intelligence de l'ancien art chinois, on ne le situe pas 
à égale distance de ces deux extrêmes. D'une part il avait déjà 
développé, notamment en peinture''', des caractéristiques qui le 
suivront dans toute son évolution; mais d'autre part il est visible 
que notre art classique, à travers l'iconographie bouddhique, a 
complètement renouvelé sa technique sculpturale. 

Peut-être est-ce une illusion de notre part : mais — saul'que nous 
possédons, du moins dans les vieux bronzes, des spécimens d'un 
art purement chinois — les choses nous semblent en somme s'être 
passées à peu près comme dans l'Inde. Faut-il pousser plus loin 
encore l'analogie et imaginer en Chine, avant la période d'inlluence 
gandhârienne, une période diulluence gréco-iranienne'-)? Celle-ci 
aurait pu s'ouvrir dès les premières relations établies par l'aven- 
tureux voyage de Tcbang-k'ieu en Baclriane dans le dernier tiers 
du u'^ siècle; et rien n'est théoriquement plus vraisemblable, 
ainsi que nous avons eu occasion de le dire, que la pénétration 
directe, le long de la grand' route commerciale, d'objets d'art 
industriel ou de motifs décoratifs empruntés à l'Orient hellénisé'''. 
Pourtant — on nous permettra d'insister sur ce point — c'est seu- 
lement après la propagation des ]irototypes gréco-bouddhiques à 

'■' li peut êti'e inkîrcssant de raiipoler <") F. IIiutii. UImt fvemden Einjliisse in 

à ce propos la résistance que les Gliinois der Cliinc^iisclicn Kiiiist, p. i: et cf. ci- 

opposèrent au xvii' siècle à l'iatroduction dessus. 1. Il, p. 5oo et 7/15. 
du clair-oliscur et des autres procédés ''' Cf. ci-dessus, t. II, p. 034-035. 

européens (cf Paléologue, L'Arl chinois, — On sait que des vases à décor iranien 

p. 28g et suiv.). sont encore conservés au Japon. 



LIM'LliENGE Cl, ASSIQUE lv\ EXTli !■ ME-ORI !• NT. 77r, 

travers la Scrinde et leur inlroduclion du bassia du Tai'im dans 
ceux du Hoano-ho et du Yang-tsé, que s'est produite la brusque 
transformation artistique ci-dessus décrite. Tandis qu'à l'actit de 
l'importation directe de la Bactriane et de la Partliie, on ne voit 
guère à signaler que l'exemple, aujourd'hui contesté, des décors 
(le miroirs ('), c'est à présent tout un peuple de statues (|ui soi't du 



.-^HBSPT::^ 




FlG. yya. — liuDDll.l tenant vue STATUETTE DU BuDDllA [1 ] (ff. [1. 72()). 

Victoria and Albert Muséum, Bombay. Provenant de Mir Jan. llaiilciir: o i». ';o. 

rocher, toute une forêt de st(Mcs en style nouveau qui se dresse. 
Et ainsi il apparaît bien que l'inOuence classique indirectement 
apportée de l'Inde a été infiniment plus forte et plus efficace que 
celle qui filtrait directement à travers l'Iran. De ce phénomène, 
à première vue inattendu, les raisons se découvrent aisément. 
C'est d'abord , il va de soi, (pie le répertoire gandhàrien profilait 
de tout le prestige du Bouddhisme et de la place considérable que 

'" CeUe ornemenlalion ii';iiiiail péné- d'après Al. Knipiu Takaicik, Aiicicnt 
li'ô en Chine qu'à l'époque des T'ang, Cliiursr liroii:c Mirrors. 



77(; CONCLLSIONS. 

celui-ci lint un instant à !a cour et dans la société cliinoises. Mais 
c'est aussi parce qu'au Gamlliàra — ne craignons pas de le répéter 
une fois de plus, car tel est bien décidément le rôle essentiel de son 
école — la tradition classique avait été déjà accommodée aux goûts 
esthétiques en même temps qu'aux besoins religieux des populations 
asiatiques. Entre la civilisation d'Anlioche ou d'Alexandrie et celle 
de Ta-tong-fou ou de Ho-nan-fou, l'écart était trop grand pour 
que de simples rapports commerciaux pussent jamais exercer une 
action vraiment protonde sur leurs arts respectifs. Tout se serait 
vraisendjlalilement borné, pour l'amusement des curieux, à quel- 
ques transferts d'images ou d'objets d'art, à quelques emprunts de 
décors, peut-être à quelques pasticbes — en somme aux manifes- 
tations fort superficielles que nous avons vu de nos jours l'impor- 
tation des estampes japonaises provoquer chez nos amateurs ou 
nos artistes européens. Pour que l'inlluence classique ait pu à un 
moment donné transformer l'art héréditaire de la vieille Chine, 
révolutionner sa glyptique, ouvrir de nouveaux horizons à sa pein- 
ture, il fallait que ce lût le don de joyeux avènement des dieux 
ci'éés par l'école du Gandhâra à l'imitation do ceux de l'Olympe. 
Influence de pure forme, dira-t-on. — Peut-èlre : mais il faudrait 
être aussi volontairement aveugle pour se refuser à lui laire sa 
[)aii que pour en exagérer l'importance. Qu'on la restreigne tant 
(|u'on pourra, nous serons le premier à y applaudir, pourvu qu'on 
l'admette. 

Le mécanisme de l'im-luence. — Ainsi nous n'hésitons pas, dans 
notre rechercbe impartiale de la vérité, à nous jeter entre les deux 
paitis extrémistes, au risque de recevoir des horions de chaque côté. 
11 nous reste à faire encore un effort pour n'être dupes des mots 
que dans la mesure inévitable où ils nous trompent. Demandons- 
nous comment nous devons concevoir la nature et le mode d'action 
de cette « influence n, sorte de talisman magique dont le nom 
revient sans cesse sous notre plume. Ici encore nous nous heurtons 



J 



L'INFLUENCE CLASSIQUE EN EXTRÊME-ORIENT. 777 

à deux théories en apparence irréconciliables. Les uns en parlent 
comme d'une sorte de contagion qui se propagerait apparemment 
toute seule : mais les épidémies mêmes ont à présent dans les 
microbes des agents de transmission. D'autres critiques, au con- 
traire, ne tiendraient compte que des déplacements attestés d'ar- 





"f^^w^frj^^-çwf 



FiG. Ôgii. l-lllll<l i.lUi.n CIlIlliTlKN. FlC. 3y'l. BlDDIIA UlllitO-BOtlDDaïQUE. J 

Fig. 5çj3. — Fragment d'un sarcnjiliage d'Asie Mineure, d'après SrRZYGOifSKi , 

Orient odcr Rom, pt. 11. 

Fig. 5gi. — Musée lie Ltthnre. Prov. de Sliùli-hi-Dlim(? j. H. : o m. Ijo 

(cf. fig. '^5.'/ h et p. 73y,-j.sh). 

tistes en renom. Nous craignons que, cette l'ois encore, la vérité 
ne soit dans l'entre-deux. M. Hirtli, par exemple, et à sa suite 
M. GriJnwedel inclineraient à fonder sur la tète du seid 1-song qui, 
d'origine kliotanai.-e, iuirail Henri au vu'' siècle à la cour impériale 
de Si-ngan-fou, l'introduction des ff éléments indo-bactriensTi non 



778 CONCLUSIONS. 

seulement en Chine, mais en Corée et au Japon O. Des textes 
précis leur donnent sans cloute raison, du moins en partie : mais 
n'est-il pas encore plus vrai de dire que l'école sino-bouddliique, 
d'ailleurs bien antérieure à I-siJng, est le prolongement de l'école 
sérindienne? Nous avions jadis attribué, de façon assez plausible, 
l'expansion de l'art classique jusqu'au Gandhâra aux pérégrinations 
de ces Grœculi qui promeuaient leurs talents à travers le monde 
antique. La thèse est insoutenable, nous fait observer M. délia Selta; 
pour lui rr l'art du Gandhâra n'est que l'ultime provignement de 
l'école gréco-orientale qui avait déjà introduit ses moyens repré- 
sentatifs en Perse n ; et sans doute il na pas tort. On dit à bon droit 
qu'une hirondelle ne fait pas le printemps ; mais cent hirondelles 
ne le feraient pas davantage si d'ailleurs il n'arrivait sur leurs ailes. 
De même un ai'tiste ou un atelier isolé ne pourrait rien'-, s'il 
n'était porté par un de ces larges mouvements sociaux qui mènent 
ceux-là mêmes qui se prennent pour leurs meneurs. Dans le fdet 
troué où l'histoire s'évertue à emprisonner la multitude grouillante 
des faits, il ne faut certes pas négliger le menu fretin des noms 
individuels et des cas particuliers, et c'est pourquoi nous nous 
sommes fait plus haut un devoir de les recueillir; mais nous ne 
devons pas non plus oublier l'action profonde des courants collectifs 
qui gouvernent les événements. Ainsi seulement nous pourrons 
arriver à nous expliquer bien des choses. C'est d'abord la lenteur 
avec laquelle les influences artistiques se propagent. Pour ne 
reprendre que le plus proche exemple ''', s'il siiflisait de quelques 
modèles ou de quelques artistes, l'art bouddiii(pie chinois daterait 
des Han et non des Wei, de la fin du i" et non du connnenceinent 
du V® siècle de notre ère. Non seulement il y faut du temps, mais 



'■' HiiiTn, Ùhrr fr. Eiiijl. iii d. Chili. f[ne<!. de Rubrouck reuconlra k tu coin- 

Kunst, p. i('); cf. Èuddliist Arl in Iiidiii , du Grand Ktian, ail ou la moindre in- 

p. 168. Iluence sur le di'vetop|ipment de l'arl 

'''' En quoi voyons-nous par exemple industriel de l'Extrême-Orient? 
que Maître Bouclier, l'orfèvre parisien ^'' Voir t. II, p. 6G0 et cf p. '12IJ. 



L'ÉCOLE DU ('.ANDH\R\ ET L'ART CLASSIQUE. 779 

encore de la continuité, comme dans toutes les opérations de la 
nature. C'est de proche en proche, faisant pour ainsi dire tache 
d'huile, que gagne peu à peu tt l'influence n. Ne venons-nous pas 
delà suivre pas à pas de Sérinde en Chine, de Chine en Corée, de 
Corée au Japon? A force de voir se répéter le même phénomène, 
nous comprenons mieux pourquoi nous avons dû signaler à chaque 
étape des modifications nouvelles. Celles-ci tiennent pour une 
bonne part aux propagateurs eux-mêmes, et pour le reste au 
milieu nouveau. Nous avons tout lieu de croire que ce sont des 
maîtres hellénistiques, venus de Bactriane, qui ont fondé à la 
demande des donateurs indiens l'école gréco-bouddhi(pie du Gan- 
dhàra, tandis que ce sont surtout des maîtres indiens (|ui ont 
d'abord travaillé en Sérinde, puis des maîtres sérindiens en Chine, 
des maîtres chinois en Corée, des maîtres coréens au Japon. 

§ 111. L'Ecole du Gandhàra et l'art classique. 

Rapports avec l'art païen. — Ainsi, qu'on la juge bonne ou 
mauvaise, c'est toujours la même semence que le vent d'Ouest a 
peu à peu portée jusqu'aux bornes du vieux monde. Et certes, sur 
chaque nouveau terrain de culture, elle a donné naissance à des 
variétés de plus en plus éloignées du type originel : mais le fait 
n'en garde pas moins son intérêt pour l'histoire générale de la civi- 
lisation. La teinte lentement dégradée dont nous couvrions tout à 
l'heure la carte de l'Inde, c'est d'un pinceau sans hésitation que 
nous retendrions maintenant, de ])lus en plus pâlissante, sur celle 
de tout l'Extrême-Orient jusqu'aux premières îles. Et si nous nous 
retournons à présent vers l'Occident de l'Inde, de pays en pays les 
historiens de l'art seront d'accord avec nous pour noter, presque 
dans les mêmes termes, la répétition quasi obligée des mêmes 
phénomènes. De cette école irano-grecqiie, malheureusement si 
mal connue, qui sans doute se développa sous les Séleucides et oh 
M. A. délia Setta nous montrait à la fois la voisine immédiate et la 



780 COMIM SIONS. 

plus proche parente de l'école indo-grecque, que nous dit-il? — 
Qu'aelle avait dû, à s'éloigner du pur centre classique, faire un 
premier apprentissage de l'application de sa forme à des con- 
tenus nouveaux, et satisfaire par suite aux goûts et aux exigences 
de nouveaux peuples i\ Et qu'écrit de son côté M. de Vogiic sur l'art 
de la Syrie, sinon tt qu'il est le produit de la traduction des ensei- 
gnements grecs par des artistes orientaux t^'n? En somme c'est 
toujours le même problème qui s'est posé, à Taxila comme à Peu- 
kélaôtis, à Ecbatane comme à Gtésiphon ou Séleucie, à Palmyre 
comme à Pétra ou à Baalbeck. . . Mais déjà, par cette chaîne de 
villes nous sommes parvenus aux sources mêmes du courant que 
nous avons au s'épandre jusqu'au Pacifique, et à ces sources aussi 
nous pouvons donner des noms de cités, Pergame ou Ephèse, 
Antioche ou Alexandrie. Sera-t-il un jour possible pour les archéo- 
logues, quand le cours du grand lleuve classique sera mieux ex- 
ploré dans la traversée du désert de Syrie et de l'Iran, de suivre 
jusqu'aux régions limitrophes de l'Inde et de la Sérinde l'apport 
particulier des divers aflluenls de tête? Ce serait beaucoup de- 
mander, si l'on se rappelle le caractère cosmopolite qu'avait d'avance 
pris l'art gréco-romain. Mais déjà deux points nous apparaissent 
clairement. Tout d'abord le secret de ce qu'il subsiste d'obscur 
dans la transmission de l'influence classique jusqu'au Gandhàra 
ne pourra nous être livré que par une connaissance plus appro- 
fondie de l'archéologie de l'Asie antérieure pendant les siècles 
qui ont suivi la fondation de Séleucie (3oG av. .l.-C). En second 
lieu nous n'avons pas à chercher le point de départ de ladite in- 
fluence au delà de ce que nous appelons en Europe l'Orient 
hellénisé. 

Ainsi donc nous placerions la ligne idéale de faîte, qui borne 
au couchant l'horizon gandhârien, en deçà de l'Europe, mais aux 
limites occidentales de l'Asie. 11 va de soi que, les causes générales 

''* Syrie centrale, p. 38. 



L'ÉCOLK DU (;\.M)ll\l{\ ET L'ART CLVSSIQUE. 781 

restant les mêmes, il existe [)liis duiieanalojjie entre les effets pro- 
duits par l'influence lioliénisti(|ue sur l'un et l'autre versant de ce 
partage des arts. Pour aller du premier coup jusqu'aux bords de 







Fie. Ôo"). Le couple TUTlil-UUE CHEZ LES JaINAS (of. p. loi, 'jitll). 

Musée de Lakhiiim. Prm^enanl de Sahet-Mahet (Çrdvasti). Hauteur: o m. 7a. 



l'autre Océan, que vojons-nous reparaître en feuilletant les recueils 
gallo-romains ou en visitant les collections d'Arles ou de Trêves? 
Encore et toujours des acanthes et des rosaces, des guirlandes et 
des amours, des griiïons et des tritons. Parfois se rencontrent des 



782 



CONCLUSIONS. 



rapprochements plus pn'cis : dans la main droite d'un Neptune 
HjTuré sur un sarcopliaive d'Arles, aujourd'hui au Louvre, repose, 
par exemple, le même dauphin que dans celle des dieux marins 
de notre figure i^GC. Ou bien nous relevons des correspondances 
plus significatives encore, telles celles que présentent de part et 
d'autre les couples de divinités tutélaires (cf. fig. 382-889 t'tfig. 597- 
098). Jamais peut-être meilleure occasion ne nous sera donnée de 
constater comment, en Gaule et dans l'Inde, les mêmes idées ont 
été traduites (ou, plus exactement, les mêmes besoins religieux 
satisfaits) par les mêmes expressions artistiques. Mais apparemment 
personne n'ira imaginer d'influence directe entre le Gandiiàra et le 
pays des Éduens : et ainsi nous voyons à la fois combien sont jus- 
tifiées ces comparaisons à longue portée, et le peu de valeur 
historique qu'il convient de leur attribuer. 11 ne s'agit après tout 
que d'un lointain cousinage. La souche commune doit être cher- 
chée sinon à égale distance des deux branches, du moins dans leur 
intervalle. Entre les Gaules et la Grèce européenne s'interposait 
seulement fltalie, comme la région indo-iranienne entre la Grèce 
asiatique et la Chine : et si l'on voulait pousser jusqu'au bout le 
petit jeu des analogies, on pourrait à ce point de vue en découvrir 
une de plus entre la Grande-Bretagne et le Japon. On ne s'éton- 
nera pas d'ailleurs que l'influence classique soit infiniment moins 
marquée dans l'art des îles nipponnes que dans celui de la soi- 
disant te lointaine Thulèn. Ce n'est pas seulement que, pour par- 
venir au Pacifique, elle avait dû traverser l'épaisseur singulièrement 
plus considérable du continent asiatique : c'est encore qu'elle avait 
dû filtrer à travers un écran beaucoup moins perméable que les 
rudiments de notre culture celticjue, à savoir la civilisation chinoise. 



'"' Rappellerons-nous encore le pagne 
(le l'euilles ou irécailles des centaures et 
(les tritons (cf. t. 1, p. 211-212,9/1/1, 
aSa"), les images de la Terre vue à nii- 
coips (cf. t. 1, p. 898 et /107), les per- 



sonnages chevauchant supportés par des 
allantes qui soutiennent lavant-corps 
du clieval {i\g. i83; cf. ///. Fûhrcr durrli 
lias Provinzial Muséum in Trier, p. 52- 
53), etc.? 



L'ÉCOLE DU GANDHÀRA ET L'ART CLASSIQUE. TS-'Î 

Rappouts avec l'art chrétien. — Elle a filtré pourtant : le fuit 

est à présent roconnii de part et (l'antre. C'est bien au fond la 

même inllueiice classi(jue qui a inlroduit dans les îles du Parifnine 




■i t 



^Kl^.P'^ 



Kin. .")((6. — Stati:e du .liSA, À MatbuuÀ (cf. [)■ "ô'i). 
^lll!<l■l■ ilf l,iil,liii{iii. Prnmianl île Kahkâli Tilii. Ilitutriir : o m. yâ. 

comme dans celles de l'Atlantique ce qu'il est convenu d'appeler 
le rr grand artii, c'est-à-dire la réalisation de la beauté dans la 
représentation de la lignre humaine. De ce fait la preuve la plus 
évidente nous a été fournie par un simple rapprochement entre 
les plus anciennes images du Christ et du Bu<ldlia (fig. Bg.S-Sgi). 



78/» CONCLUSIONS. 

On ne saurait trop insister sur le point que les unes et les autres 
ont été dès l'ai^ord revêtues de [hiintilion ou pallium, selon qu'on 
prélère désigner de son nom grec ou romain le vêtement classique 
par excellence : et peut-être même le souvenir en subsiste-t-il plus 
clairement dans les draperies des icônes de Nara que dans celles 
du tfBeau Dieu a d'Amiens. Par ailleurs, en face du crâne bientôt 
tondu, encore que jamais rasé, du Moine-Dieu, le Fils de l'Homme 
a toujours gardé la longue chevelure flottante, laïque apanage des 
Bodliisattvas : assez tard seulement l'influence orientale a caché 
le bas de son visage sous la barbe des philosophes grecs et des 
brahmanes indiens — la même que porte aussi la plus belle statue 
connue de l'ascète Gautama (fig. ^Sg). Ainsi, rien que la manière 
dont ils ont résolu le problème de la représentation du Maître donne 
déjà à penser ce que tend à démontrer tout le progrès des recher- 
ches, à savoir que l'art chrétien est, au même titre que l'art boud- 
dhique, un rameau de l'art gréco-oriental'''. Les suivrons-nous 
à présent dans la façon dont tous deux s'attaquent à la tache com- 
mune de figurer la biographie de leur fondateur et rappellerons- 
nous comment les épisodes s'organisent départ et d'autre en cycles 
qui se correspondent, cycle de l'enfance, cycle de la vie publique, 
cycle ici de la Passion et là du Pan-nirvana? Serons-nous un jour 
assurés que tous deux, cédant à la mode du temps, ont d'abord 
représenté leur héros idéal en action dans les bas-reliefs, avant de 
l'en détacher pour l'olfrir sous forme d'image isolée à l'adoration 
des fidèles ("-)? Devrons-nous dès lors comparer, comme marquant 
une sorte de stage intermédiaire entre les scènes figurées et les 
icônes, les groupes du Clirist entre les deux grands apôtres ou deux 
anges avec ceux du Buddha entre deux deva ou Bodhisattvas ou les 
deux principaux disciples?. . . Nous en a\ons déjà dit assez pour 

'■' 11 suffit de renvoyer ici le lecteur ''^ Cf. ci-dessus, t. Il, p. 338 et 

curieux de ces questions aux beaux tra- suiv. Peut-être aussi tous deux ont-ils 

vaux de M. Strzvgowski, OWenîof/eriîoHi,- coinniencé par la peinture (cf. ibid., 

Klein Asie)!, etc. p. '109). 



i;ÉCUI.h DU (;ANJ)11ÀI!\ et L'AHT CLASSIQIiE. 785 

le dénionli-er : jamais la question du sujet à traiter ne s'est posée 
devant l'ait gréco-asiatique en termes plus pareils, ni traduite par 
plus d'analogies d'ensemble ou de détail dans le ré|)ertoire, que 
le jour où il s'est trouvé aux prises avec la tache de renouveler ou 
de créer l'iconographie du Bouddhisme et du (Christianisme. 




^^ iSSC^^ie£^^^ 



Fifi. 597. — Le Couple lUTÉr.AiiiE es (jaule (^cI. p. i-'i'i ,17/1, 766, 782). 

Musée de Dijon. Provenant de Monl-Auxois. Hauteur: m. !i(j. 

N° 23^7 «lu lîentcil général de M. E. EspÉHi>DlEL'. 

Un autre point n'est pas moins sûr : grâce pour moitié à la do- 
cilité servile des imagiers postérieurs, pour moitié au pieux désir 
des donateurs de revoir toujours les légendes ou les figures telles 
qu'ils les ont d'abord vues — ainsi que les enfants aiment à en- 
tendre toujours le même conte conté de la même façon, — jamais 
formules n'ont fait preuve d'une fixité plus grande. Aussi avons- 
nous déjà enti'ovu ((ue le parallélisme se poursuit fort longtemps 

I. VSUU.UIA. - 11. So 



786 CONCLUSIONS. 

entre les destinées des deux ;iits ie]i<;ieiix du moyen âge (car, en 
ne le comptant p;is h ce point de vue, nous ne croyons pas faire 
tort à l'art musulman). Tout comme nous avons dû faire plus haut 
à propos des œuvres bouddhiques des Guptas et des T'ang, on a 
pu également considérer que la loi de l'évolution de notie style 
roman et gothique résidait dans l'élimination progressive des 
éléments antiques qu'il contenait originairement O. Seulement le 
phénomène s'est produit plus vite, ainsi qu'on pouvait s'y attendre, 
en Asie. Il ne faut pas oublier eu etfet que le Bouddhisme était de 
cinq siècles plus vieux que le Christianisme; et, cette avance histo- 
rique, il semble l'avoir toujours conservée. Cinq ou six siècles avant, 
il a eu dans Açoka son Constantin, dans Kaniska son Clovis, dans 
Harsa Çilâditya son Saint-Louis; et de même qu'il a connu plus tôt 
avec les Çakas et les Yue-tche les invasions des barbares, plus 
précoce aussi a été son développement médiéval. On dirait en 
vérité que l'art hellénislique s'est plus rapidement décomoosé sous 
l'ardent soleil de l'Orient; et volontiers nous reprendrions au 
compte de l'arrliéologie la curieuse remarque récemment faite sur 
les langues découvertes dans les mêmes régions et qui témoignent, 
elles aussi, d'un état de désintégration plus avancé que leurs ana- 
logues d'Europe (-). On conçoit dès lors que le même épanouis- 
sement d'art nouveau ([ui illustra notre xni'' siècle se soit produit 
dans l'Inde dès le v-, puis deux, trois, quatre siècles plus lard en 
Chine, au .lapon, à Java. Si l'on va au fond des choses, les bas- 
reliefs et les statues de Boro-Boudour, de Nara, du Long-men ou 
de Bénarès ne sont qu'une interprétation nouvelle des modèles 
gréco-bouddhiques, en somme fort pareille à celle que les icônes 
et les retables de nos cathédrales donnaient des vieux sarcophages 
gréco-chrétiens. Eu peinture, partout où celle-ci s'est conservée, 
les mêmes analogies se répètent : en travestissant selon leurs 

''' Cf. Sal. Reinacu, Apolln, p. 107. du Mois. 10 août 1912, p. 189 et i5o). 
''' A. Meillet, Les nouvelles langues — De même la ligure 696 est sûrement 
indo-européennes en Asie Centrale (Revue aniérieiii'e à la figure ôgS. 



J 



L'ÉCOLE DU (;\M)IL\1',\ LT L'VUT CLASSIQUE. 787 

inodes nationales les tableanx byzantins de la vie du Christ, les 
primitifs llamands n'ont l'ait qu'user de la liberté déjà prise par 
les peintres d'Extrême-Orient, quand ils costumaient à la chinoise 
les représentations sérindiennes de la biographie du Buddha. De 
([uelque côté qu'on se tourne, la correspondance des dévelop- 
pements postérieurs nous ramène toujours, de fd en aiguille, à la 
communauté originelle des sources. Gomment explif[uer autrement 
que nous avons vu surgir aux deux extrémités du vieux monde des 
images présentant une ressemblance si caractérisée? Car enfin, 
nous ne rêvons pas tout éveillés, et nous avons bien reconnu, par 
exenqjle, sur la tète de la tf Mère des Démons n (fig. 53o, 588, 5^6), 
([u'elle soit sérindieune, chinoise ou japonaise, le voile que, de 
leur côté, les artistes gréco-syriens, coptes et romans imposèrent 
au Iront virginal de la aMère de Dieun (cf. fig. 5f)() et Goo). 

l'cnt-on allei' plus loin et imaginer en un sens quelconque, 
entre les arts bouddliique et chrétien, des actions et réactions 
réciproques? Le contact historiquement attesté des deux religions 
rend le fait possible : toutefois, pas plus en ce qui touche l'imagerie 
que la littérature 0. nous n'apercevons rien de décisif sur ce point. 
Nous irions justju'à dire que toutes les hypothèses avancées sur 
les rapports du Bouddhisme et du Christianisme nous paraissent 
d'avance indémontrables : et si l'on nous demande pourquoi nous 
les jugeons telles, nous rappellerons simplement la dualité d'ori- 
gine, à la fois hellénistique et asiatique, eu un mot gréco-orientale, 
des images comme des doctrines chrétiennes. Pour ne parler que 
de l'art, si l'hellénisme y est représenté avant tout par la l'orme, 
l'Orient l'est par le fond même des choses : comment h; vin nou- 
veau qu'il a versé dans l'amphore antique n'aurait-il pas fini par 
teinter le contenant? Dès lors nous n'avons jilus besoin d'imaginer 
aucune influence directe pour expliquer, pai- exemple, que nous 
trouvions dans les plus vieux sanctuaires chrétiens d'Italie des 

'"' Cf. ci-dessus, t. II. p. ."iiJ'i-ôGG. 



788 CONGLUSIUNS. 

procédés et des tours d'imagination complètement étrangers à la 
méthode classique et que l'élude dos slùpa de l'Inde nous a au 
contraire rendus familiers. Assurément on demeure stupéfait de 
rencontrer à Ravenne(^) comme à Barhut et à Sânclii, pour indi- 
quer une divine présence, des trônes vides surmontés ici de l'arbre 
de la Bodhi, là de celui de la croix; qui prétendra cependant qu'un 
vieux bas-relief indien antérieur à notre ère ait suggéré une mo- 
saïque italienne du v'' siècle ?I1 en est de même des autres analogies, 
pour incontestables qu'elles soient. Qui a pénétré le sens secret du 
nandi-pàda ou de la roue bouddhique et deviné le Bodhisattva 
sous les espèces d'un petit éléphant, se sent en pays connu devant 
l'ancre ou le navire, la colombe ou l'agneau des catacombes de 
Rome. Que rien ne soit plus indien que cet emploi intensif des 
symboles, ce n'est pas nous qui le contesterons; mais il n'est pas 
uniquement indien. Il est commun à tout l'Orient des gnostiques, 
il a pénétré à Rome avec toutes ces sectes, cultes ou mystères ori- 
ginaires d'Egypte, de Perse ou de Syrie, parmi lesquels le Chris- 
tianisme devait finir par l'emporter'"-). Ainsi en va-t-il encore dans 
la suite; car le parallélisme des deux arts, dont nous nous bornions 
tout à l'heure à esquisser quehjues aspects extérieurs, paraît se 
poursuivre dans l'évolution de leur idéal le plus intime. Après 
l'école symbolique, nous découvrons encore à Rome ou à Constan- 
tinople, comme au Gandhâra, une école quasi historique, abor- 
dant des scènes et des types d'un caractère franchement biogra- 
phique et naturaliste. Mais bientôt l'art chrétien comme l'art 
bouddhique se lassent de l'antique réalisme et s'embarquent dans 
l'entreprise de représenter le sublime. Les voici maintenant qui 

''' Dans le baptistère des orthodoxes posaient à i'arl chrétien primitif son 

(vers hho) et celui des Arieus (vers caractère allégorique. Mais il n'échappera 

020). pas au lecteur que le Bouddhisme aussi 

'^' Bien entendu il faut également fut d'abord logé à la même enseigne, et 

tenir compte des raisons spéciales qui, dut également commencer par utiliser 

comme l'emploi qu'il dut Aiire à l'origine un répertoire décoratif qui n'avait pas été 

de praticiens et de inotils païens, ini- créé pour lui. 



L'ÉCUME DU GANDHVUV ET L'AUT CLASSIOCK. 789 

grossissent, détachent, exaltent, la personne enseignante ou triom- 
phante ou nionranle du Christ-Uoi et du Moine-Dieu, s'adonnent 
à la composition de paradis transcendantaux, et, dans un élan de 
mystique ferveur, s'efforcent de ligurer des âmes. Cette fois encore 
notre conclusion sera forcément la même. Qu'un idéalisme pareil 
iiispiie tels vitraux de nos églises de France on telles fresques de 




Ménie iniispf ri mt'nn; provf'imncc que pour te iirn-i-dfiil. Ufiiili'iir 

.N" ;?3/i8 du Bcruril frêncral do M. V.. l'isri'jsAMMKr. 



: o m. -*0. 



l'école omhrienne et telles peintures sur soie de la tlliiiic ou du 
Japon, le fait est vérifiable et constant. Nul, apparemment, ne se 
risquera à parler d'imitation consciente; mais, en revanche, toute 
cette chaîne d'analogies que nous venons de dérouler force à ad- 
mettre que ces lointaines correspondances ne sont nullement 
chimériques et deviennent beaucoup moins mystérieuses (ju 
n'aurait d'abord pensé. 



on 



790 CONCLUSIONS. 

Orient et Occident. — Ainsi se déjjagent ou tendent n se défrager 
peu à peu devant nos regards les conclusions les plus générales 
auxquelles nos documents puissent naturellement nous conduire. 
La découverte toute récente de l'unité foncière de Tart bouddhique 
de l'Asie — ne venons-nous pas de la voir se faire sous nos yeux 
au cours des quinze dernières années? — a pour corrélative, ne 
l'oublions pas, lunilé déjà l'cconnue de l'art européen. Or, ce qui 
nous apparaît aujourd'hui de [)!us en plus clairement, c'est (pi'ils 
onl tous deux une commune origine. Dans le monde antique 
aux environs de notre èi'e, il y avait, comme chacun sait, une 
langue commune, grec plus ou moins estropié, que les gens 
parlaient ou comprenaient partout, de Gadès à Séleucie — peut- 
èlre même, un temps, jusqu'à Taxile; et cette langue qui répondait 
à tout, aux besoins du commerce comme à ceux de la pensée, 
servit notamment en Orient aussi liien à rédiger les Evangiles qu'à 
graver en e\ei'|;ue sur les monnaies des Kusanas le nom du Buddha 
Çàkya-muni. Ce n'est pas [ont : cette langue avait comme une 
sœur jumelle, une sorte de Koîrn) arlislinuc, qui elle aussi était du 
grec plus ou moins déformé, mais conservant néanmoins en 
tout lieu sa grammaire du dessin et son vocabulaire décoratif; et 
comme l'image va toujours plus vite et plus loin que la parole, 
cette langue figurée s'est répandue jusque par-delà la parlée. Les 
images, tant bouddhiques que chrétiennes, du Sauveur et de la 
Madone ne sont après tout que les mots les plus marquants, et qui 
attestent aux plus profanes la parenté des plus distantes écoles, 
dialectes souvent très défigurés et parfois presque méconnaissables 
de l'art grec. Les preuves les plus sures de leurs rapports, les 
experts les trouvent dans la structure intime des œuvres plutôt 
que dans la ressemblance de certains motifs : et il en résulte que, 
pas plus que les linguistes, ils ne se laissent arrêter à des diiïé- 
rences purement verbales et extérieures. Scientifiquement parlant, 
la diversité des mots ou des sujets n(( compte pas, aussi longtemps 
<[u'on les forme ou ([u'ou h's déi i\e selon les mêmes lois. Or nous 



i 



J 



L'I-COLE Dl (iWDililM KT i;\liT CLASSIOUE. 



(91 



considérons le ftiit coiiinie acquis : ce sont en définitive des péda- 
gooues grecs ou hellénisés qui ont d'abord enseigné aux peuples 
(le l'Asie comme de l'Europe à conjuguer le verbe • cf Jadore 




Kii;. Txjg. — ViEiicE copiii (cf. p. l'ia. 7S7J. 
D'après J. E. Qlibbell, Ejccavathiis at Saqqara , II, 1908, pi. XL. 



le plus beau des dieu\n. Et la Iciuii que ces peuples oui ainsi 
apprise soit directenicnl de i'(>s nmitres, soit de leurs disciples 
immédiats, a laissé sur eux une inq)ression si l'orte ([ue jamais 
ceux-là mêmes dont le génie était le plus récalcitrant et cpii ont 



792 CONCLUSIONS. 

le j)lus vite l'éiissi à dégajjcr leur originalité, ne Ifint coiiiplèle- 
ment oubliée. 

Ce sera demain l'œuvre darcliéologues mieux informés que de 
préciser et d'étoirer ces trop vagues et trop schématiques indica- 
tions. Ils nous montreront, n'en doutons pas, comment dans 
l'Asie antérieure, sur le tronc décadent de l'art hellénistique, se 
sont greffés deux vigoureux rejets, l'un qu'on appelle gréco-boud- 
dhique, l'autre qu'on pourrait aussi bien appeler gréco-chrétien; 
comment, tandis que celui-ci se divisait en diverses branches, 
copte, syrienne, byzantine, celui-là a également donné naissance 
à diverses écoles, à Bactres, au (îandliàra, à Mathurà; comment 
enfin, tandis que l'un, par lltalie. a conquis toute l'Europe, 
l'autre, par l'Inde et la Séi'inde, a envahi toute l'ExIrcme-Asie. 
Mais déjà nous pouvons revendiquer plus d'un droit, dont d'ailleurs 
nous ne nous sommes pas fait faute d'user au cours de notre 
étude. C'est d'abord celui d'associer intimement l'évolution de 
l'école du GandhAra aux dernières vicissitudes de l'art classique, 
ainsi que dans un corps homogène les pulsations du cœur reten- 
tissent aux extrémités. C'est ensuite celui d'élargir de l'un à l'autre 
Océan le champ des comparaisons légitimes, et de rapprocher, le 
cas échéant, non seulement les bas-reliefs de Lahore de ceux du 
Latran, mais les stèles d'Amarâvatî et de Bénarès des sarcophages 
et des ivoires du Bas-Empire, ou encore les peintures des grottes 
d'Ajantâ ou de Toueii-houang des mosaïques de Ravenne ou de 
Constantinople en passant par les fresques des églises souterraines 
de Cappadoce. Désormais nous nous refusons à nous étonner, 
Européens, de rencontrer dans les sanctuaires bouddhiques 
de l'Inde tous les dieux marins de la Méditerranée; Indiens, de 
retrouver sur la façade d'un tombeau élevé en Grande-Bi'etagne 
par un soldat palmyrénien à son épouse, une Catalaunienne, 
l'arche trilobée, inscrite dans un fronton, des temples du kaçmîr; 
Chinois, de reconnaître devant tel sarcophage romain, dans le 
monstre ([u'i avale, puis revoinit .louas, le dragon dont l'art extrême- 



L'ÉCOLE DU GANDH ili.V ET L'AItT CLASSIQUE. 793 

oriental use et abuse. Enfin, nous n'hésitons plus à surmonter le 
sursaut d'incrédulité que d'a])ord nous cause le lait, pourtant 
attendu, d'un Agésilas dessinant des reliquaires au Gandliara, ou 
d'un Titus décorant les sanctuaires de la Sérinde à l'heure même 
où le Syrien Zénodore fondait un grand Mercure de bronze pour 




l'.G. GoO. ViEIKiE IIOMANK ( cf. JJ. I 4 :! , 7S7). 

Bibliothèque Nalioimh, Manuscrits latins n° loâSS. Muttic inférieure de la plaque it'ii'oire, 

le temple dont les ruines subsistent encore au sommet du Puy- 
de-Dôme. 11 s'est alors produit, à la faveur de la paix romaine, un 
brassage de peuples comparable à celui (jue nous voyons s'opérer 
de nos jours, grâce à la facilité et à la rapidité croissantes des com- 
munications'^'. Pratiquement le monde antique venait de doubler 
d'étendue. A la vérité, les géographes ne s'étaient enfin évadés du 
cercle étroit de la Méditerranée que pour imaginer à l'Orient une 

''' Cf. ci-Jessu8 , t. II, p. 520 et siiiv., grecques Irouviîes ù Trêves proviennent 
58o, n. 1 et 63i. — Signalnni eucure (],. gons d'Asie Mineure (///. l'iihrcr, 
le fait curieux que les quatre inscriptions p. /i-i), etc. 



79/1 C<)N(]LLSIO.NS. 

antre mer fermée. Mais un fait capital n'en subsiste pas moins, 
auquel on commence à peine à accorder l'attention qu'il mérite : 
l'Inde et même la Chine faisaient dès lors partie inlégiante de ce 
qu'on appelait VàiKOviiévrj- 

Si l'art, visible et palpable, nous a lonini le commentaire le plus 
prompt (le la carte de Ptolémée, il ne faut pas oublier [)ar ailleurs 
que les idées aussi voyageaient, en même temps que les formes 
décoratives, le long des grandes voies commerciales qui menaient 
des colonnes d'Hercule au pays des Sinœ. Certes, nous avons vu, 
comme par une sorte de convention tacite, le Christianisme et le 
Bouddhisme se tourner le dos et marcher l'un à la conquête de 
l'Occident et l'autre de l'Orient : mais il va de soi qu'ils se sont 
rencontrés dans la zone indivise de l'Asie antérieure, patrie de cette 
gnose ù laquelle tous deux ont à la fois contribué et puisé. Tandis 
f[ue l'Église syrienne s'implantait dans l'Inde et que le nestorianisme 
suivait dans l'Asie centrale les traces de la Bonne Loi, la théo- 
sophie indienne pénétrait de son côté, à la faveur des échanges, non 
seulement à Babylone, mais à Alexandrie et jusque dans Home. 
Le syncrétisme qui éclate dans l'art existe aussi, non moins fécond 
mais plus caché, dans le domaine de la pensée religieuse. Un 
jour viendra où nous discernerons mieux ces mouvements d'idées : 
mois déjà il semble que nous devions distinguer deux grands 
moments. Le courant d influence qui. jusqu'au if siècle de notre 
ère, portait à l'Est de toute la hauteur de la science et de l'art 
helléniques, commence avec leur déclin, à partir du nf, à osciller, 
sinon même à refluer. Bientôt, ([uand avec les invasions des bar- 
bares se sera consommé le naufrage de la raison occidentale, ce 
sera le tour de l'Inde d'apporter au monde méditerranéen, retombé 
en enfance, une pâture à sa convenance dans la sagesse de ses 
contes et l'édification de ses légendes. C'est alors que des traduc- 
tions pehlvies et syriaques feront entrer tant de fables et de fabliaux 
dans notre littérature européenne, et introduiront le Bodhisatlva 
sous le nom de Josaphat dans le martyrologe romain : si bien 



i;ecoi>e du g\ndh\r\ et i;\rt classique. 795 

qu'enriii ou croira liouvei' des traces dinlliience bouddlii(|iic jusque 
dans les fresques du Canipo Santo de PiseC. Mais ce contre- 
cnurant indien s'est produit trop tardivement pour intéresser 
l'objet de notre étude. Si nous le rappelons ici, c'est qu'il a l'avan- 
tage de nous conduire jusqu'à la fin du xiv" siècle, c'est-à-dire 
à la veille de l'apparition de Vasco de Gama devant Goa, et de la 
reprise des relations directes entre l'Europe et les Indes orientales. 
Aussi lias que nous descendions, aussi haut que nous |)uissions 
remonter, jamais nous ne trouvons trace de l'artificielle muraille 
qu'on s'était accoutumé à dresser entre l'Est et l'Ouest de l'ancien 
continent. L'Inde, ni même la Chine, n'ont pas attendu les temps 
modernes pour entrer dans le courant de la civilisation universelle. 
Nous ne saurions souiiaiter pour notre ouvrage de meilleur résultat 
que de porter le dernier coup aux préjugés surannés, mais tou- 
jours vivaces. qui ont trop longtemps borné le monde ancien à 
1 horizon de la Bible et aux limites de l'Empire romain. 

Que d'ambition, dira-t-on peut-être, et comme elle se sent bien 
des lieux qu'étudie spécialement l'auteur! Ne voilà-t-il pas un petit 
Gandbâra qui veut se faire aussi gros que le monde? — Qu'on 
nous raille, pourvu c[u'on nous écoute. Nous nous sommes honnê- 
tement elforcé de garder une impartialité entière et de ne pas 
faire, selon le proverbe indien, comme le tisserand qui tin' toujours 
à soi le battant de son métier; ou du moins, si nous avons dé- 
formé quel([ue peu la valeur relative des faits, c'est seulement 
dans la mesure où il nous a fallu concenti'er la lumière des docu- 
ments et l'attention du lecteur sur un sujet et un pays particuliers, 
au détriment des autres. Arrivé au terme, nous ne craignons pas 
de dire f|u'il serait ditllcile d'exagérer rinq)ortauce du rôle ([ue 
le Gandbâra, en vertu de sa situation géograpbi({ue, a joué dans 
l'histoire du Jàouddbisme et par suite de la civibsation générab- du 

''' Cf. A. Grïnweiiel, Mifllinlogie, sant les splières l'appelle aussi par con- 
fig. 2 (où se trouve reproduite la lameuse traste rrlle du démon eudirassanl les 
cavalcade). L'image du Christ einbras- -rKniesi de la transmigration. 



796 CONCLUSIONS. 

Vieux inonde. Terre d'élection des artistes classiques et berceau ou 
séjour favori de maints grands docteurs bouddhistes, il a su tout 
d'abord donner leur forme définitive à la légende et à la figure du 
Maître, puis faire pénétrer dans le vieux salutisme de l'Inde cen- 
trale l'esprit nouveau qui soufflait de l'Occident. Au point de vue 
des idées comme de l'art, il est vraiment la tête orientale du pont 
qui reliait le bassin de la Méditerranée à tout l'Extrême-Orient. 
Aussi est-il du moins un mérite qu'on ne lui contestera pas : 
c'est d'avoir facilité de nos jours l'initiation du public européen à 
l'intelligence de l'art bouddhique de l'Asie. Ses détracteurs eux- 
mêmes en conviennent, et peut-être après cela ont-ils mauvaise 
grâce à lui reprocher son caractère hybride et, pour le définir 
d'un mot, eurasien. Là gît au contraire pour nous son intérêt 
essentiel. Du point central d'observation que nous avons choisi, il 
nous est nettement apparu que l'Orient et l'Occident ne sont pas, 
comme on l'a trop répété, séparés par un abîme infranchissable. 
Déjà ils se sont rencontrés et ils se rencontrent encore. Non con- 
tents d'avoir développé la même morale, nous les avons vus 
communier sous les espèces de l'art comme nous les voyons faire 
aujourd'hui sous celles de la science. Et la raison en est simple. 
C'est qu'en dépit de toutes les difFérences de temps, de lieux et 
de races, il n'y a qu'une science, qu'un art, qu'une morale, parce 
qu'il n'y a au fond qu'une humanité. 



.s 








u 

cl. 

E 



TAIÎLI-: DES ILLUSTRATIONS. 

Planche II. Slatue du Biulilha (frontispice). 

Pa^es. 

l''ig. 301. Le retour de Chandaka et de Kantliaka (cf. I , p. Sfiy-.^liM) ç) 

302. Bravi , o 

303. lAilleiirs (rf. fier. 171 A et 172 « 1 11 

304. La conversion iln brigand Angidimàla 1 -j 

305. Fragment du même sujet 1 3 

300-307. .Soldats de l'armée de Màra (cf. iig. 20i-2o4) i5 

308-30'.). Tètes grotestjues in 

310. Tête comique (lii;e et profil j ig 

311-312. Tètes réalistes 91 

31 3. Yaksa flanquant une base de sli'ipn aS 

31'i. Vaksa-Allante a.i 

315-316. Génies musiciens (Gandharvas?) ay 

317. Visite du Nàga Klàpatra (cf. fig. 25 1 n] 3i 

318-31i). Garuda enlevant une Nàgî 33 

320. Même sujet, formant agrafe de turban 35 

321. Garuda enlevant un couple de Nàgas 87 

322. Masque de Garuda 89 

323. La conversion du yaksa Atavika (cf. fig. aSa-aôS). il 

32i. Yaksa porteur 43 

325. Yaksa allante 45 

32(5. Le Buddha et Vajrapàni (cf fig. 189) 49 

327. \ ajrapâni-Kros 5 1 

328. Vajrapàni-Héraklès 5i 

329. Vajrapàni-llennès 53 

330. Vajrapàni-Dionysos 53 

331. \ ajrapàni-Zeus 57 

332. Vajrapàni-Pan 67 

333. Vajrapàni costumé en paria âg 

334. Vajrapàni costumé à l'antique 61 

335-330. Yaksinis (cf. fig. loG) 65 

337-338. Yaksinis 67 

339. Vaksini 69 

339 Im. Gandharvî (?) 69 

3'i0. Saj-asvati (■?) 7« 



798 
l'ijr. 



.Vii. 
;i'i2- 

3'r/i. 

3'i(5. 
3.'i7. 

3/18. 
3.'t9. 
350- 
353. 
354- 
358- 
360- 
36/i. 
305. 
36(i. 
367. 
368. 
309. 
370. 
371. 
372- 
37/1- 
370- 
378. 
379. 
380- 
382. 
383. 
38-'i. 
385. 
380. 
387. 
388. 
389. 
390. 
391. 
392- 
39/1. 
395. 
396- 



L'ART (ini-r.o-iîorDDiiiorE. 

r^a flfese TeiTc 

3'i3. Yavanîs 

Donateurs avec bi'ùle-parfuras (cf. lig. 187) 

Donateurs avec vilnira 



Donateurs avec rrjjiaiid miracle-. 
Donateurs avec 
Biidcilia 



II. Inslijriition du Uodliisattva: 



h. Iiivlltiliiiii (lu 



Donateurs avec frlDsti;;alinn du Bodliisattva" 

Donateurs avec rrBodhisattva dans le ciel Tusitan (cf. fig. i45). 
352. Costumes de donateurs indiens et barbares 

Roi en costume barbare (Première méditation?) 

357. Types étrangers (?) 

359. Types indiens 

303. Types idéalisés 

Pàncika , le génie des richesses . . 

Même personnage 

Même personnage 

Même personnage 

Piolil du précédent 

Même personnage 

Même personnage 

Même personnage 

373. Même personnage 

375. Hàriti, la fée aux enfants 

377. Même personnage 

Même personnage (vu de lace et de dos) 

Le couple tutélaire 

381. Même groupe 

Même groupe 

Même gi'oupc 

Même groupe 

Même groupe 

Même groupe 

Même groupe 

Même grou|)e 

Même groupe 

Le génie à la coupe 

Le Taureau entre le Soleil et la Lune 

393. Costume et parui-cs du grand seigneur laïque 

Tête du précédent 

Tète avec chignon 

397. Tètes avec turban 



Pages. 
73 

77 
83 

83 

87 

89 
89 
9' 
93 
95 
97 

99 
101 
io3 
io5 
107 
108 
109 
1 1 
i3 

»7 

I 91 
199 

i33 

.37 
i/.i 
i45 
.69 
i53 
■ 57 
,59 
161 
i65 
.69 

7» 
.73 

'79 
i83 
i85 
.89 



TABLE DES ILLUSTRATIONS. 799 

Fijj. 398-399. Bouffelles de turban 189 

'lOO. (t. L'bomnKige du Miiga Kàlika (cf li,o-. i-j'i-igS); b. M;u'a cl sfs 

filles au Bodliimanfla (cf. (ig. ioi i iq3 

/lOl. Mâra et ses filles au Bodliimanda 1 1,3 

i02. L'assaut de Màia iny 

/l03. Mâia .201 

'lO'i. Mura 201 

'i05. Le (iraud Miracle de Çràvasti .2o5 

'1 0(J. Même sujel aoy 

hf)l. Même sujel 209 

.'1O8. Même sujet .211 

i09-ii 0. Dieux ou Bodliisaltvas (?) a 1 3 

'1 11-/)12. Brahmà et India 2 1 5 

'1 1 3. Le Bodhisallva SidJhài-tlia (cf. fig. 175-176'! 217 

'1 1 '1. Même personnage 219 

Vlo-i'16. Les deux types de Bodliisattva, avec ou sans turban 221 

'1 1 7. Le Bodhisaltva Siddhâitlia (?) 2a3 

'1I8. Le Bodhisaltva Maitrêya 2a5 

h 19-'i20. Même personnage 227 

'i21. Même personnage aaS 

'|22. Même personnage 229 

'i23. Même personnage (?) 281 

^i2/i. Même personnage (?) 233 

'i2."). Bodliisattva à luiban , enseignant 235 

/liG. Le même, assis à l'européenne 287 

't27. Bodhisaltva médilq^it, avec lotus 289 

'i28. l'ndliisattva au lotus 261 

.'i29. Bodhisallva avec figurine de Buddha dans le turban a'ia 

/|30-'|31. Novices brahmaniques 9^5 

'i32. La réunion des seize Pâràyanas 2^7 

/i33. La proposition de Mâkandika aig 

hZh. Scènes diverses (cf. (ig. 7^1) aôi 

435. Kàçyapa d'Uruvilvà 0.53 

'i36. Même personnage 257 

'|37. Le Pari-iiiiriina du Buddha 261 

'i38. Le père du lUsi Ëkaçiinga 205 

'|39. Le Çiainana Gaulama 269 

'l'ifl. Même personnage 278 

Vi J. Vajrapàni et moines bouddhistes 277 

i/i2. Moine bouddhiste 281 

/i'i3. L'inlervenlioii d'Ananda eu faveur des remnics(?) a85 

'l'i 't. Le Pnri-iiin'diiu d'Ananda 287 



800 L'ART GRÉCO-BOUDDHIQUE. 

Papes. 

Fig. ^i'i5. Le type indo-grec du Rmlillii aqi 

/i'i6. Même type 202 

V'i6 hls. Profil du précédent 203 

.'i47. Le sommeil des femmes (cf. fig. 178-180) 297 

.'i48. Tête de Buddiia ;5oi 

/i49. Tête de Buddha 3o3 

/|50. Tête de Bodhisattva 3o5 

i51. Face de Buddha ou de Bodhisattva (?) 307 

/|52. Buddha faisant ie geste qui rassure Son 

'i53. Main droite d'un Buddha (trois aspects) 3i 1 

liiyft. a. Bodhisattva ; h. Buddha; c. Moine 3i3 

/i55. Buddha méditant 3i5 

/|56. Buddha enseignant 319 

/i57. Les sept Budiihas (hi passé et cehii de l'avenir SaS 

i58. a. Le Grand Miracle de ÇrAvasIî; h. La prédiction (ki iîuildha 

Kâçyapa 327 

^i5D. a. Adoration du vase à auniùnes: /;. Grand Miracle de Crùvaslî; 

c. instigation du Bodhisallva 33 1 

/16O. La présentation de ia fiancée (cf. lig. 168) 389 

hdi. La présentation du serpent de Kà(;ya|ia (cf. fig. 225 n, 2->G, 907rt). 343 

462. Tête de Buddha 3/I7 

463. Buddha avec des flammes issant des épaules 35 1 

464. Yaksas-Atlantes de Sânchi 355 

465. Yaksa d'Amaràvatî 359 

466. Garuda et Mâga à Amarâvatî 363 

467. Nâga de Matlmi-â 367 

4G8-469. Nàga et Yaksa de Barluit ' 371 

470. Yaksa <le Sânchi (l'àncika ?) 875 

471. Yaksa de Sânchi 379 

472-473. Yaksinîs (ancienne école de Mallmià^ 363 

474. La Nativité à Sânchi 887 

475. L'Illumination, la Première prédication et le Pnri-nirrnini. n. A Sân- 

chi ; b. A Amarâvatî 891 

Planche III. Monnaies des Yavanas eu face. 896 

Planche IV. Monnaies des Çakas-Pahlavas m face. 898 

Planche V. Monnaies des Kusanas et des Guplas en face. 4oo 

Fig. 476. Hérakiès, au Gandhàra 465 

477-'i78. Les deux Buddhas datés 491 

479. L'instigation du Bodhisattva cl (Idnalcm- 498 

480. Buddha de modèle ancien 495 



TABLE DES ILLLSTRATIO.NS. 801 



l'ajw 



i|;cs. 



'i81. Budilha ayant irpaule droite et les pieds découverts h^-j 

/|82. Biifldha enseignant 5oi 

/)83. Le même, stylisé 5o3 

/|84. Le Hrand Miracle de Çràvasli 507 

'j85. Même sujet , avec Buddiia assis à l'européenne 5 1 1 

i86. Spécimen de Tdouble ruine n 5i3 

'i87. Hàiili do basse époque 5i 5 

i88. Hàritî, au Kaçmîr^face et profil) 517 

'i89. Première méditation du Bodhisattva, à Mathurà 5.21 

/i!)0. Pâficika-Mahâkâla,à Malliurà 523 

491 . Même personnage SaS 

492. rrScène de Bacchanale», à Matliurà Saq 

493. Tête de Mathurà 53 1 

'i94-495. Têtes de Mathurà 535 

'i96-497. Maitrêya , à Mathurà 537 

'i98. Les huit grands miracles, à Bénarès 539 

/|99. Pàncika-Maiiàkâla, à Sànchi 543 

500. Les huit grands miracles, au Magadha 545 

501. n. Buddha; b. Couple tutélaire; c. Lutins, au Magadha 649 

502. Mahàkàla-Jamhliaia, au Magadiia 55 1 

503. La Tentation du Buddha, à Ajantâ 555 

504. (fScène de Bacchanale^ , à Ajantâ 557 

505. Le couple tutélaire, à Ajantâ 569 

506-507. Les quatre giands miracles, à Amarâvalî et Bénarés 563 

508. La Tentation du Buddha, à Amarâvalî 565 

509. La présentation deBâhula, à Amarâvalî (cf. (îg. 23i c) 569 

510. La Soumission de réléjihant, à Amaiàvalî (cf. (îg. i^'j-iiSr^) 571 

511. Le Grand .Miracle de Çràvastî, à Bénarès 573 

512. Le Grand Miracle de Çràvastî. à Java 676 

513. Pàiicika et autres Yaksas, à Java 679 

514. Pâncika , à Java 583 

51 5. Hàritî. à Java 585 

516-517. Types du religieux brahmanique et bouddhique, à Java 587 

518. La visite d'Asita, au Cambodge (cf. fig. 161) 889 

519. Religieux brahmaniques, au Cambodge 593 

520. Type de brahmane, au Cambodge 695 

521. Buddhas assis sur le Nâga, au Cambodge 099 

522. Le Retour de Chandaka et de Kanthaka, au Campa (cf. lig. 3oi). . . 6o3 

523. Les quatre grands miracles, en Sérinde 6o5 

524. Masque grotesipie, en Sérinde 607 

525. Tête de Garuda , en Sérinde 609 

526. Coiffure de la Sérinde 61.? 






802 L'ART GHKCO-BUUDDHKJUE. 

l'agus 

Fig. 527. Costume de la Sériiulc 61 5 

528. Pâiicika ou Vaiçravana, en Séiiude 619 

529. Hârilî, enSérinde 621 

530. Hâiilî, cil St^iinde (cioquis complété) GaS 

531. Char du Soleil, en Sérinde 627 

532-534. Types de brahmane, en Sérinde 699 

535. Brahmane et liutle de roseaux, en Sérinde (cf. iig. 189) 633 

536. Le Buddlia et ses moines, en Sérinde 635 

537. Dvârapàla, porteur du foudre, du trident et du pétase 637 

538-539. Hàritî (comme avatar de Kouan-Yin), en Chine 6ii 

bhO. Types du Buddha et de Maitréya, en Chine 6^3 

541. Stèle chinoise (660 ap. J.-C.) 667 

542. Stèle chinoise, eu deux styles (55i ap. J.-C.) 669 

543. Masque de Garuda (T'ien-kéou), au Japon 653 

544. Mahàkâla (Dai-kokou), au Japon 655 

545. Hàriti ( Ki-si-mo-djin ) , an Japon 669 

546. Hàriti (Ki-si-nio-djln) , au Japon 661 

547. Vaiçraniana (Bishamon), au Japon 665 

5'i8. Maitréya (Mi-ro-kou ), au Ja|)on 667 

549. Vaiçravana , au Tibet 669 

550. Bodhisattva-Buddha, à Mathurà 679 

551. Tête de Buddha, à Mathurà 683 

552. Buddha gandhârien, à Mathurà 685 

553. Buddha gandhârien, à Mathurà 687 

55'i. Buddha de Prayâga 691 

555. Buddha de Bénarès 693 

550. Buddha (de Mathurà), au Magadha 697 

557-558. Buddhas (de style Pâla), au Magadha 699 

559. Buddha de Ceylan 7o3 

560. Buddha du Cambodge 700 

561. Buddha de Java 707 

562. Buddha de la Sérinde méridionale 711 

563. Buddha de la Sérinde septentrionale 7 1 3 

564. Buddha (de l'époque des Wei), en Chine 7)5 

565. Buddha (de l'époque des T'ang), en Chine 719 

566. Amitàbha entre deux Bodhisatlvas, au Japon 721 

567. Buddha, de Bénarès, assis à l'européenne 725 

568. Buddha, de Java, assis à l'européenne 727 

569-572. Formes diverses de Viixiiha 73 1 

573. Tète indo-grecque de Buddha, retouchée 733 

57'i. Tête de Buddha , aux cheveux ondes 734 

57'i bis. Profil du précédent 735 



TABLE DES ILLISTU ATIONS. 803 

PngeB. 

575. Tête de Buddlia , aux cheveux stylisés ^43 

576-577. Têtes de Biiddha montiaiit la stylisation croissanio des ondrs 

des cheveux yiS 

578. Tête de Buddha, aux cheveux bouclés, du Gaudbàra 7/19 

579-582. Tètes de Buddha montrant la stylisation croissante des honcles 

des cheveux - 5 1 

583. Buddha du Gandhàra 755 

584. Buddha de Mathurà ^55 

585-585 bis. Buddha d'Amaràvati (deux as|)ects de la même statue ) .... 787 

586-586 bis. Buddha du Cam[)a (face et dos) 761 

587. Buddha de Mathurà yOS 

588. Buddha de Bénarès . . . 7G5 

588 bis. Buddha du Magadha 7G5 

589. Buddha d'./Vjantâ 769 

590. Buddha du Japon 76;) 

591. Spécimen d'imagerie bouddhique sérindienne 771 



592. Buddha tenaut une statuette du Buddha (?) 770 

593. Christ gréco-chrétien 777 

594. Buddha gréco-bouddhique 777 

595. Le couple tutélaire chez les Jainas 781 

596. Statue du Jina , à Mathnrà 783 

597. Le couple tntéiaire en Gaule 786 

598. Même groupe 789 

599. Vierge copte 791 

600. Vierge romane 790 

Planche VL Le reliquaire de Pêshawar en face. 796 



TABLE DES MATIERES. 



TROISIEME l'ARTIl-:. 

LES IMAGES. 
(JHAPITUE X. 

Lies CASTES INFÉRIEIRES. 



1. Parias i:t dkmo.ns 

Les parias, p. 8. — Les démons et les grotesques, p. 16. — Les jjénlcs, 
p. 9 0. 



Pages. 

7 



S II. Nâgas et Suparnas 28 

Les Nâgas, ]>. a8. — Les Suparnas, p. 3a. 

S III. Les Yaksas io 

S IV. Vajrapâxi . i8 

S V. Femmes et Fées fi '1 

Les Devalà, p. 6i. — Los ïavani , p. 69. — Le costume léminin, p. 79. 

CHAPITRE XI. 

I,ES CASTES MOYENNES. 
S I. Les it MAÎTRES DE MAISON' Jï 8('» 

Les donateurs, p. 86 — Les costumes, p. (jn. — Les types, p. yij. 

S IL Le géme des RICHESSES 1 oa 

Sa description, p. io(J. — Son idealitication , p. 1 m. — Sa double évo- 
lution, p. I 20. 

S III. La Fée aii.x enfants « .30 

Sa légende, p. i3j. — Ses images, p. i3.t. — Sa dillusion, p. i3G. 

S IV. Le couple tctélaire lia 

La fée à la corne d'abondance, p. i43. — Le génie à la coupe, p. 167. — 
Le culte populaire, p. i53. 



806 I. A UT GUECU-BUUDDHIOIJE. 

Pages. 

S V. Les Du uiyoREs i S5 

Les Lokapâla, p. l 'iS. — Candra et Sùrya, p. iGa. — Le lémoignage des 
moTimiies, p. 16 A. 

CHAPITRE XIL 

LES HAUTKS CASTES. 

S I. Lus NOBLES r.T LES ROIS 1 77 

Costume et parure, p. 178. — Rdjaptilru et Dei-apiilia . p. i88. 

SU. Les grands dieux 1 90 

Màra, p. 197. — Bralimà et Indra, p. 503. 

S IIL Les Bodhisattvas •' 1 

Le témoijjnage des Ecrituros, p. 912. — Le témoignage des scènes légen- 
daires, p. a 16. — Témoignage des motifs décoratifs, p. 9 a a. — Le Bodlii- 
sattva Siddiiârtlia, p. 228. — Le Bodliisattva Maitrêya, p. 280. — Antres 
Bodhisattvas, p. aSG. 

CHAPITRE XIII. 

LES HORS caste. 

.S L Les religieux 260 

Les ascèles brahmaniques, p. aûa. — Les Tirthija, p. aôy. — Les Bkiksu, 
p. 968. 

S IL Le type du BrDDHA 978 

I. La léte du Buddha, p. uSo. — A. Les éléments importés, p. 289. — 
B. L'apport indigène, p. n84; Xùrnà, p. 288; ïusntsa, p. 989. — C. La 
combinaison, p. 3oo. — IL Le corps du Buddha, p. 3o'i. — .4. Les signes 
corporels, p. 3o4. — B. L'habit monastique, p. 3i9. — IIL La synthèse 
du type, p. 3 16. — Buddha et moine, p. 817. — Buddha et Bodhisattva, 
p. 390. 

S IIL Les divers Bdddhas 323 

Le Buddha Çàkya-niuni, p. Sai!. -- Les jmslures, yi. 32i. — Les gestes , 
p. 826. — Les autres Buddhas, p. 89g. — Les sept Buddhas, p. 829. — 
Les Buddhas Dipankara et Kdrijapa, p. 332. — Les Dliyàni-Buddhas, p. 333. 



CHAPITRE XIV. 

BEVUE GÉNÉRALE DES IMAGES. 

La question de priorité entre les bas-reliefs et les statues, p. 338. 

SI. La TECHNIQl E DES IMAGES ' S/lg 

Matière et facture, p. 347. — Les draperies, p. 35o. — Les lignes, p. 309. 



: . TAliLE.UES MATIÈRES. 807 

Pages. 

s II. L'identification des images So- 

La répartition des types, p. 3.58. — Lnksana el mudrd, p. 80 1. 

S m. Rapports et contrastes avec l'école indienive 363 

L'exception du Buddha, p. 364. — Le niiidw, p. 3GG. 

S IV. Les rapports avec l'évolution des doctrines BOODOniQUES 371 

L'influence du Mahàtjàna sur l'école, p. 878. — • L'influence de l'école sur 
le Mahàyàna, p. 877. — La question de l'idolâtrie, p. 882. — Définitions, 
p. 885. 

S V. L'intérêt historique des images 388 

L'Hindouisme, p. 889. — Le Bouddhisme, p. 890. — La société, p. 3g8. 

Planche 111. Monnaies des Yavanas 3q5 

Planche IV. Moanaies des Çaka-Pahlavas 397 

Planche V. Monnaies des Kusanas et des Guptas Sgg 



QUATRIEME PARTIE. 

LHISTOIRE. 

CHAPITRE \V. 

LES ORIGINES DE l'ÉCOLE DU GANDIlÀRA. 

Parenthèse sur la peinture, p. '409. — Objet et plan de notre enquête 
historique, p. /io5. 

S I. Le Bouddhisme au Gandhàrv ioy 

La conversion, p. ^07. — L'acclimatation des légendes, p. 4ia. — J.a 
seconde terre sainte, p. 'ii(). 

S II. L'Hellénisme au Gandhâra 4a 1 

Alexandre, p. /laa. — Les Indo-Grecs, p. '129. — Les Barbares, p. 183. 
— La date du prem er Buddha, p. 438. 

S III. La rencontre du Bouddhisme et de lIIkllénisme Uh'è 

Pourquoi le Gandhâra, p. 443. — Les Yavana, p. 447. — Les Uauddha , 
p. 455. — Les artistes gandhàriens, p. 46i. 



808 L'ART GREGU-BOUDDHlUlE. 

Pagp». 

CHAPITRE XVI. 

L'ÉVOLUTION DE L'ÉCOLE DU GANDHÀRA. 
S I. Là CRITIQUE DES DOCUMENTS hj^ 

Los littératures indigènes, p. 678. — Les littératures étrangères, p. ^75. 

— L'archéologie classique, p. 477. - La numismatique, p. 479. — L'épi- 
grapiiie, p. 48a. — Une hypothèse, p. 4H4. 

S IL La FORMATION DP. l'école (i" siècle avaat J.-C. ) 486 

Le cadre général, p. 487. — Les documents gandhàrieiis, p. 48,|;/c.s 
statues itiscntes , p. 490; les tifpe$ monétaires ^ p. 4g'2; les modèles hellé- 
nistiques, p. 498; les motifs indo-iraniens, p. 4g4. — L'œuvre du i" siècle 
avant notre ère, p. 4g6. 

S III. La FLORAISON DE l'^colf, ( i" siècle après J.-C.) ."ioa 

Le facteur politique, p. 5o3 ; ta date de Kaniska, p. 5o.'i; les Kusana, 
p. 5i3; te rôle de Kanisica, p. 5i8. — Le facteur économique, p. 5ao. — 
Le facteur artistique, p. SaC. — La question de l'influence romaine, 
p. .')33. — Médiocrité n'est pas décadence, p. 54o. — L'œuvre du i" siècle, 
p. ,544. 

S IV. Le déclin de l'école (ii'-iii' siècle) 553 

Longévité, uniformité, médiocrité, p. 555; tes rapports avec t'OccidenI . 
p. 558; la Gnose et te Bouddtiisme , p. 56i; les ateliers frandhàriens , p. 667. 

— Les débuts de la décadence, p. 57a; les causes politiques, p. 574 ; les rai- 
sons tirées de l'histoire de l'art, p. 576. 

S V. La fin de l'école .S77 

La survie (iv'-v* siècles), p. 079. — Ln première destruction, p. 586. — 
La destruction définitive, p. Sgo. — Les doiiWes ruines, p. 592. 



CHAPITRE XVII. 

INFLUENCE DE L'ÉCOLE DU GANDHÀRA. 

S I. L'influence dans l'Inde fioi 

Mathurà, p. (ioa. — Le hasiin oriental du Gange, p. C08. — Le Dékhan, 
p. 61 2. 

S IL La voie de mer 617 

Ceyian, p. 6ao. — Java, p. 622. — L Indochine, p. (iati. 

S m. La route de terre 632 

La Baciriane, p. 635. — La Sérinde, p. 644. — La Chine, p. 658. — Le 
Japon, p. 666. — Le Tibet, p. 670. 



TABLE DES MATIERES. 809 

Pagr.. 

CHAPITRE XVliJ. 

RÉSUMÉ HISTORIQUK. 

(revub uén^rale des images du uuduha.i 

s 1. Le DlU-VIJAÏA DD BUDDHA INDO- CltEC 676 

La conquête du Sud-Ksl, p. 680. — La conquête du Nord-Est, p. 684. — 
Après la conquête, ji. (J87. 

S IL L'kvolition dd type uu BiuDiiA 69a 

Les cheveui, p. 6gG. — Les draperies, p. 70a. — L'interprétation chro- 
nologique et esthétique des faits, p. 708. 

S IIL La lf'ge.nue a l'appui de l'histoike 717 

L'ahsence d'images, p. 718. — Les images apocryphes, p. 73^. — Les 
images miraculeuses, p. 739. 

CONCLUSIOINS. 

S I. L'influence classique dans l'art de l'1\de 7'i3 

Le répertoire de l'ancienne école, p. ']h-2. — La teclinique de l'ancienne 
école, p. 7^7. — Les arts brahmanique et jaina, p. 753. — L'art indien 
avant l'Histoire, p. 730. — Le développement historique de l'art indien, 
p. 760. 

S IL L'influence classique en Extrême-Orient. 767 

En Insuliiide, p. 767. — En Chine, p. 770. — Le mécanisme de lin- 
Suence, p. 776. 

?i III. L'ÉCOLE DU GaNDHÂRA ET l'aRT CLASSÎQl'E 779 

Rapports avec l'art païen, p. 779. — Rapports avec l'ait chrétien, p. 788. 
— Orient et Occident, p. 790. 

Table des illustrations 797 

Table des matières 8o5 



N Foucher, Alfred Charles 

7301 Auguste 

F67 L'art gréco-bouddhique du 

t. 2 Gandhâra 



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